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Jordanie

Wadi Rum-Pétra en février

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jle

Des mots, des images, du soleil, de la pluie, du vent. 
La neige même était au rendez-vous.
Séjour éblouissant dans l'éclat du désert du Wadi Rum.
Intime et puissant au coeur de la roche rouge de Pétra.  

 

  

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   MIRAGE

                                                        - I - Annonciation

Je marchais sous l'œil cyclopéen d'un soleil immobile dans un désordre de pierres, de collines décharnées jusqu'à l'os, de buissons hérissés, desséchés par le vent, se traînant assoiffés, la nuque clouée au sol par l'astre brûlant là-haut. Parfois un arbre seul, famélique et sans force, cerné par des squelettes de chardons oubliés au pied de coulées rouges de sables figés en falaise comme une dégoulinade de boue pétrifiée. Parfois aussi des roches aux allures de clown - un trait rouge, un autre noir, une tache blanche. Ou était-ce là des peintures de guerre clamant l'irréductibilité de ces falaises hiératiques, leur amour farouche de la liberté, fût-ce au prix d'un isolement terrible? Autour de moi tout était exténué, dans les griffures d'acacias, dans une alternance de sables poussière rouille et gris d'ossuaire, dans l'assourdissement d'un vent entêté à me flairer en me goûtant de mille petits coups de sa langue froide. Je m'arrêtai, posai mon sac et sortis ma gourde. En me retournant pour un tour d'horizon je vis sur la paroi ouvrant le défilé un immense aigle de pierre gravé par le soleil et les eaux rageuses des rares orages. Son profil semblait une aigle romaine, l'enseigne de ses légions invincibles, l'insigne de sa puissance. J'entendis alors distinctement "ils étaient là" tout contre mon oreille. Je me retournai vivement. Il n'y avait là que des éboulis de pierres comme les ruines d'un naufrage de falaises d'où jaillissaient leurs masses marmoréennes. Là-haut, un cercle d'oiseaux noirs, les ailes déployées, tournoyaient dans l'azur immobile.

"Ils étaient là, reprit la voix, leur empire s'étendait sur d'immenses contrées et faisait trembler jusqu'aux confins du monde." Rageur, je m'écriai "où es-tu, montre-toi!" La voix reprit: "il ne reste d'eux que des cendres et quelques souvenirs comme les cendres du temps."

"Qui parle?" criai-je encore à pleins poumons. Un souffle de vent me renvoya l'écho et c'était come si le sable, les rocs, les buissons, le soleil et le vent, tous me sommaient de me présenter. Je compris. "Je suis Makhlouf, fils de David et de Zohra!" m'écriai-je et l'écho répercuta ma voix pour que tous entendent. J'attendis. Le vent m'inspecta par à­coups d'une haleine plus chaude. Puis le silence m'enveloppa, pendant que le sable grignotait mon ombre, grain à grain.

Plus tard un grand corbeau croassa et son ombre fraîche glissa sur moi. Je murmurai alors: "Je suis venu pour comprendre les origines, pour comprendre la fin, comprendre l'écoulement du grand sablier." Je m'assis dans le silence de pierre. Mon cœur battait calmement dans ma poitrine. J'attendais. Les ombres des crevasses et des ravines se déplaçaient lentement sur la falaise faisant naître des milliers de visages et de silhouettes qui disparaissaient après quelques minutes, laissant place à d'autres visages, d'autres silhouettes, d'autres regards éphémères. Au-dessus de moi un arbre sec me couvrait de ses bras minéraux. Brusquement dans un pépiement joyeux un oiseau fusa à me toucher et disparut dans le défilé.

J'attendais.

Le temps glissait. Dans la chaleur qui allait s'adoucissant je me laissai gagner par la torpeur.

J'attendais.

Sous mes paupières closes un kaléidoscope rouge, noir et jaune, blanc aussi se contorsionnait faisant naître mille formes évanescentes. Mon souffle devint aussi fin qu'un fil de soie. Imperceptiblement, les formes commencèrent à prendre des apparences qui semblaient familières. Imperceptiblement. Et soudain je vis une étoile s'embrasant brusquement comme un enfant poussant son premier cri, je reconnus des mers fossiles battant doucement le flanc de rivages disparus où somnolaient des bêtes


 

inconnues, je vis le surgissement de la forêt dans la poussière du temps, toucans boucans aras, atèles caïmans guépards, je vis le fleuve anaconda se tordant dans la selva sur son lit de brume verte, je vis des arbres enchaînés dans leur filet de lianes, je vis l'odeur des premières fleurs sauvages s'épanouissant comme un sexe douloureusement offert, je vis les chevaux écumants des conquistadors, ruisselants sous leur armure, rouges dans la fournaise, puants comme de vieux boucs, je vis l'odeur acide des fourmilières, je vis les chants guerriers, le râle des égorgés, je vis des chutes vertigineuses blanches de rage, je vis le rire des singes sous le déluge du ciel, je vis la vase et les marées, le soupir des cétacés, le vol nuptial des hirondelles, je vis la vie, je vis la mort, l'apaisement du soir et les stridulations assourdissantes de la nuit, je vis le lait s'écoulant du silence de la lune.

Mon cœur ruait comme un fou étouffant dans sa cage. J'ouvris des yeux hagards. Mon souffle était bleu nuit, mes pensées affolées comme papillon de nuit voyant trop de lumière et je tremblais de fièvre. Par respect ou par pudeur, le soleil se retira alors et un grand manteau d'étoiles fraîches enveloppa mes épaules.

Mon souffle s'apaisa.

Je m'endormis enfin.

- II - Révélation

Je m'éveillai entre aube et aurore dans cet instant fugace qui n'est ni jour ni nuit, mais qui est leur fusion, leur enfant bleu et souple comme du cuir très fin. Je levai les yeux vers l'arbre dont les branches se balançaient calmement dans les molles vagues du vent. A hauteur de son tronc, dans la paroi rugueuse où s'accrochaient ses racines, je vis, à moitié sorti de sa gangue de sables compactés de millions d'années, un galet. Un simple galet comme j'en avais rencontré des milliers, des millions avant lui. Un galet en tous points identique aux galets d'aujourd'hui, leur frère jumeau en somme et je pensai à ces mers fossiles entrevues la veille du temps de leur splendeur et ce galet je voulus le prendre, le caresser, le respirer, le goûter mais la falaise refusa de le laisser partir. Je renonçai à le dégager en creusant son pourtour, à violenter cette montagne qui, à son rythme, était en train d'enfanter.

Je me rassis et mangeais quelques dattes en contemplant son ovale presque parfait. J'attendais.

J'attendais toujours.

Une lueur éblouissante envahit les nues. Dans l'ombre du défilé, j'attendais encore. La fraîcheur de la nuit s'évapora graduellement et la lumière solaire qui chauffait les hauts plateaux descendit en glissade au fond du défilé. J'attendais.

Les échos caverneux d'un galop de sabots me firent lever les yeux. A quelques mètres de moi, en haut d'un éboulis de grès, un grand oryx sombre m'observait. Sa robe était superbe et ses longues cornes effilées comme des lames lui donnaient un port altier de roi. Immobile, il m'observait sans peur, face à face, les yeux dans les yeux. Je perçus je ne sais quoi d'intelligence dans ce regard franc. Cherchait-il à me dire quelque chose, cherchait-il à lire en moi?

Il se détourna enfin et disparut en quelques bonds.

J'attendais, j'attendais toujours.

Comme le soleil déclinait, les formes dessinées par l'ombre et le relief se remirent en mouvement sur la falaise, comme hier. Des silhouettes, des visages des regards réapparurent mais cette fois-ci devant mes yeux bouleversés je reconnus l'un d'eux.


 

C'était celui de ma grand-mère Messaoudah. Couverte de son haïk elle me souriait avec douceur. C'était elle, c'était bien elle, je la reconnus instantanément! Ma grand-mère que je n'avais connue autrement que vivant la douleur de l'exil, le cœur calciné par la mémoire, ayant versé tant de pleurs qu'elle s'était desséchée et n'était plus qu'une toute petite pomme toute fripée habitée par toute la douceur et la bonté du monde. Elle était là, face à moi, si réelle sur cet immense écran de pierre que je voulus l'appeler, lui parler, la prendre dans mes bras et que la douleur de son absence me secoua. Je vis alors à ses côtés un visage que je connaissais. C'était le mien, enfant. Une ombre s'en détacha qui était une main, ma main, et elle chemina jusqu'à la main de ma grand-mère. Alors, elle tourna son visage vers celui de l'enfant et un rayon solaire illumina son sourire. Mais les ombres continuant de glisser sur la paroi effacèrent leurs visages avant que j'aie eu le temps de réagir. Je tremblai sans pouvoir m'arrêter. Les ombres glissaient, glissaient imperceptiblement. Et là où auparavant se trouvait le visage de ma grand-mère, apparut celui de ma mère. Je la vis telle qu'elle était il y a si longtemps, pleurant doucement penchée sur son aiguille, tout à la nostalgie de sa demeure perdue dans ce monde si froid, si différent, où ils avaient trouvé refuge et tout au manque de sa maman à elle. Je l'entendis presque psalmodier "ay ima hnina", ay maman chérie, maman chérie. Gardienne des traditions envers et contre tout, garder le front haut, ne pas se dissoudre, c'était elle! "Le passé c'est le passé" essayait de raisonner mon père en y mettant plus de tristesse qu'il ne l'aurait voulu. Je le cherchai et le trouvai bientôt lui aussi parmi les ombres et il me regardait. Ses yeux m'observaient avec force comme s'ils voulaient me communiquer leur énergie. Une ombre se glissa près de lui et c'était celle de ma mère. Enlacés, ils me regardaient. La main de mon père s'ouvrit et un rayon de soleil éclaira le galet fossile qui s'y trouvait. Et, comme ma grand-mère avant eux, ils me sourirent d'un sourire de feu.

Et puis, ils disparurent.

J'eus beau scruter la paroi, ils n'étaient plus là. Leur ombre était retournée au monde des ombres.

Je tombai face contre sable que je mouillai de ma morve, de ma bave, de mes sanglots. Longtemps.

Longtemps.

Seul, dans ce désert.

Puis je reçus des gouttes sur mon cou comme si la montagne, elle aussi, s'était mise à pleurer. Je levai les yeux vers les nuages qui, maintenant, planaient sur les plateaux. La pluie commença de tomber plus drue et fraîche. J'offris ma face au ciel et son eau se mêla à mes larmes. Un court coup de tonnerre courut dans le ravin, répercuté de pierre en pierre, de sillon en crevasse, d'à-pic en ravine, de grotte en buisson, de branche en branche. Puis un autre coup de tonnerre, et un autre, lui succédèrent et la pluie tomba franchement, sans retenue, lavant le paysage de poussière et de sable.

Je compris alors ce que mon père et ma mère avaient voulu me dire.

Que le temps n'était pas que destruction, érosion, effritement, qu'il n'était pas qu'évanouissement, disparition ou effacement, non plus qu'oubli, ni seulement engloutissement et ensevelissement.

Mais qu'à l'image de ce galet poli de millénaires puis enfoui sous des dizaines de mètres de concrétions sableuses et oublié là pendant des millions d'années, de ce galet qui maintenant affleurait et revenait à la lumière, le temps était aussi naissance et renaissance.


 

Le lendemain sous le soleil, le désert était en fleurs.

- III - Traversée

J'avais repris ma route dans cette terre d'ombre et de sel, de vent et de lumière, au milieu de buissons verdoyants, de fleurs minuscules, blanches ou mauves, qui témoignaient de la force irrésistible de la vie. Des insectes sortaient de leurs repères cachés, libellules ou papillons voletaient de flaque en fleur pour se gorger d'eau ou de miel. Les couleurs des falaises avaient pris mille teintes d'ocre d'une douceur divine et des odeurs inconnues s'exhalaient de la terre et des plantes comme une respiration. Où allais-je maintenant? Je n'aurais su le dire, mais je marchais. La révélation que j'avais eue la veille m'avait ouvert en grand l'espace du temps. Le futur n'était plus pour moi cette glissade sombre au fond d'un puits, il était devenu une vaste contrée inconnue pleine de promesses. Etait-ce vers elle que me dirigeaient mes pas? Et pourtant, malgré ce renouveau, une colère m'habitait que je contemplais étonné, une énergie rageuse qui, brisant les digues l'étouffant jusqu'alors, grondait dans mon souffle, se précipitait dans mes muscles et bouillonnait sous mon crâne.

Je marchais.

Je marchais avec assurance sur un chemin que je découvrais à chaque pas, et pourtant familier. Aucune hésitation ne me ralentissait. J'allais. Je devais épuiser ce grondement en moi.

Je traversai des plaines, des gorges encaissées, longeai des à-pics vertigineux à toucher les aigles, escaladai d'un côté pour redescendre de l'autre le long d'éboulis qui roulaient sous mes pieds puis m'enfonçai de nouveau dans des vallons de sable. J'allais, je marchais. Derrière moi le contour de mes traces s'adoucissait au vent et puis s'évaporait. J'étais dans une ivresse de marche en avant.

Le soleil était à son zénith lorsque je me reposai au pied d'un grand acacia. Parmi les cailloux près de moi une longue procession de fourmis s'affairait, insouciante de ma présence attentive. Lorsque l'une de la ligne montante rencontrait une autre de la ligne descendante elles se congratulaient par caresse d'antennes et reprenaient leur route. Dans la brise je croyais presque entendre ces caresses comme un léger frottement sur un papier de soie. Longtemps, j'observai leur manège.

Puis le vent forcit brutalement. D'abord par bourrasques, puis par longues vagues puissantes. Je dénoyautai une datte en offrande aux fourmis et me levai. Il était temps que je reprenne ma route.

Le vent souleva la poussière et le sable, et bientôt le ciel perdit sa profondeur d'azur, s'obscurcit et transforma le monde en un théâtre d'ombres.

J'avançais, aveuglé par le sable qui fouettait mes yeux, crissait sous mes paupières, crissait à mes oreilles, crissait sous mes dents. J'avançais, crâne contre le vent, épaules en avant. J'avançais, trébuchant, titubant, mais j'avançais. Parfois, je profitais de la protection d'une anfractuosité, de l'auvent d'une grotte pour me restaurer de quelques dattes et me désaltérer d'une gorgée de ma gourde. Puis reprenais ma route.

Autour de moi le vent tourbillonnait soulevant des colonnes de sable qui léchaient le sol de manière hésitante, s'entortillant en tous sens dans un gémissement. Parfois l'épais de l'air s'amincissait en un point, laissant voir fugacement le contour sombre d'un


 

mamelon. L'air était devenu froid et le sable bouchant le ciel lui donnait une lumière étrangement orangée. Le monde tremblait et poussait une interminable plainte en se débattant en tous sens comme le ferait un rêveur de cauchemar.

J'allais, j'avançais, encore et encore, je marchais, montant, descendant, prenant tantôt à droite et tantôt sur ma gauche selon ce qui s'ouvrait devant moi. Tournais-je en rond? Je n'aurais pu le dire ni m'en apercevoir, mes traces étaient comblées par la tempête sitôt creusées dans le sable. Pourtant, nulle inquiétude dans ce tumulte qui secouait le monde. Je n'étais habité que par cette ivresse de marche portée au paroxysme par la folie du vent et par la rage douloureuse qui gonflait en moi, libérée du couvercle tombal qui l'écrasait auparavant. Des gouttes perlant au bord de mes paupières étaient chassées sur mes joues par les tourbillons de l'air et s'y chargeaient en sable avant de s'évaporer laissant derrière elles des traînées comme des chemins de terre qui labouraient ma face.

Lorsque la nuit tomba, le vent disparut aussi brusquement qu'il s'était levé. Dans le silence revenu plus rien ne bougea que le sable en suspens qui retombait avec une lenteur de neige. Epuisé, je jetai mon sac sous une grande table de pierre et m'y glissai. Bientôt, je sombrai dans le sommeil à l'abri de cet ensevelissement lunaire.

Le lendemain je fus frappé à mon réveil par la clarté du ciel. Il était d'un bleu d'une pureté et d'une profondeur douloureuses. Tout le paysage pourtant était recouvert d'une couche sableuse comme d'un grand drap de cendres.

Je secouai énergiquement mon corps et mes vêtements pour les libérer du sable incrusté dans chacun de leurs plis. Je mouillai un mouchoir pour nettoyer mes yeux, mon cou et mes oreilles et, pour finir, mon front et mes joues. Il me revint chargé d'une glaise brique. Je le roulai en boule au fond de ma poche. Je levai mon visage vers le soleil. Il semblait tout observer, impassiblement.

Je repris lentement ma route dans le silence lumineux de ce monde immobile. Pas un souffle d'air. Pas le moindre son. Pas le moindre oiseau ni la moindre fourmi. Des plantes comme des coraux morts. Seul le froissement étouffé de mes pas dans le sable.

Plus tard au débouché d'une gorge, dans une plaine oblongue vibrant à mes pieds, je la vis.

Cette ville inconnue, blanche sous le soleil, c'était donc vers elle que j'allais.

- IV - Retour

Je n'aurais su dire pourquoi mais cette ville que je voyais pour la première fois, je la connaissais. Je la découvrais mais elle m'était pourtant familière. Et en la découvrant je ressentis une émotion intense, comme Ulysse découvrant enfin les rivages d'Ithaque après une si longue absence. C'était cela qui vibrait en moi: l'émotion puissante d'un retour inespéré.

Le cœur en sursauts je descendis le surplomb et pénétrai dans la ville par une belle artère. Les maisons étaient propres et blanches sous le ciel bleu. Des rangées de cyprès étendaient leur ombrage de verdure contre l'éblouissement de midi. Aucune auto dans ces rues, mais quelques ânes gris perle attendant placidement. Des jardins fleuris flanquaient les maisons de bouquets d'arc-en-ciel. J'entendis des échanges de voix claires par les fenêtres ouvertes et quelques aboiements de chiens dans la douceur de l'air, mais ne croisai personne.


 

J'étais de retour, de retour, et c'était une ivresse! Je fermai les yeux et gonflai mes poumons. Je retins cet air pur un instant comme on retient un moment de bonheur, et j'exhalai lentement, le plus lentement possible, le visage relevé. J'ouvris les yeux sur la dentelle d'ombre des arbres qui bruissaient dans le balancement de la brise. Je me remis en marche mais sans hâte maintenant. Je pris bientôt une rue transversale qui sinuait doucement au milieu des maisons comme l'eut fait une calme rivière.

Au détour d'une courbe, une belle jeune femme brune dans son jardin leva la tête à mon passage et son visage s'illumina. "Makhlouf? C'est toi? C'est bien toi? Nous nous demandions tous où tu étais parti et te voilà enfin! Entre vite!" Elle ouvrit bien vite la barrière de bois blanc en appelant vers la maison, et tout en riant me serra dans ses bras. Ce fut rapidement un tumulte autour de moi. Un homme accourut qui me prit aux épaules, une femme plus âgée s'empara de ma main, leur regard clair et chaud me pressait de questions, une fillette sautillait en riant aux éclats, un petit chien jappait, bondissant en tous sens. Je ne savais quoi répondre et bafouillai je ne sais quoi sans que cela les perturbât le moins du monde.

Tout cela était-il bien réel? Je ressentais un soulagement puissant surgissant du plus profond. J'étais de retour. Oui, j'étais enfin de retour. Contre toute attente, ma vie allait pouvoir maintenant commencer.

Plus tard, cette amie qui m'avait reconnu s'approcha de moi, me dit avec douceur "elle t'attend, tu sais, elle est si heureuse de te revoir", et proposa de me mener. J'acceptai.

Nous cheminâmes dans la ville sans ressentir le besoin de parler. Comment savoir ce qui se passait en moi? Trouble et sérénité, paix et impatience, stupeur et renaissance, c'était une agitation calme, une quiétude bouillonnante. Sans la regarder ni la toucher (je ne savais même pas son prénom!) je sentais physiquement cet espace qu'elle occupait à mes côtés. Nous marchions ainsi comme deux amis d'enfance qui se disent tout et plus encore en seulement respirant le même air.

Nous approchâmes d'une maison, blanche elle aussi, avec des volets ouverts de bois bleu. Elle avait un petit jardin ombragé qui courait sur le devant et n'était enceinte d'aucune barrière. Sa porte était d'un bois blond, brillant de cire chaude. Comme nous en approchions, cette porte s'ouvrit et ma grand-mère Messaoudah parut. Vêtue de sa longue robe fleurie et coiffée de son haïk, elle me souriait avec émotion. "Mon fils", murmura-t-elle dans un cri comme je me jetai dans ses bras. Je couvris son front et ses yeux de baisers, ses joues aussi, en répétant sans fin "grand-mère, grand-mère". Et comme je l'enlaçais si fort, je vis qu'elle était aussi et David et Zohra, ce petit corps que je serrai dans mes bras était tout à la fois ma grand-mère, mon père et ma mère et je reconnus leurs accents à chacun dans ses protestations émues. Je la serrai plus fort. "Mon fils, mon fils" me dirent d'une seule voix ces trois êtres chers, et il y avait tant d'amour dans ces mots!

Après un long moment de caresses, de soupirs et d'amour, de mots tendres aussi, ma grand-mère se recula un peu pour mieux trouver mes yeux et me dit "je voulais te voir pour te donner ceci" et je vis qu'elle tenait dans la main droite un long chèche de soie d'un bleu de nuit. Elle me le tendit. Lorsque je le pris je vis, brodé sur sa frange en lettres d'or "Este nove si truvio devit". Je la regardai, incrédule. D'un ton calme et avec un regard qu'elle voulait rassurant elle dit "il le faut mon fils, il le faut". "Mais..." leur répondis-je, suppliant. "Aller mon fils, aller, n'aies pas peur, il le faut" insistèrent-ils. Je me jetai de nouveau dans leurs bras en balançant nos corps doucement. Malgré mes larmes je sus qu'il n'y avait pas d'autres choix.


 

- V - Départ

Une fois arrivé au haut du promontoire surplombant la plaine je m'arrêtai. Autour de moi le soir prenait des teintes d'ocre fauve. Mes traces du matin étaient encore là mais la nature avait secoué son linceul de sable. Je me retournai et vis que là-bas la ville avait disparu. Je contemplai le paysage majestueux qui m'entourait. Je pris une profonde inspiration et jetai un dernier regard sur la plaine où j'avais retrouvé pour une dernière fois ceux que j'aimais et je pleurai en silence. Où étaient-ils maintenant? Je murmurai "je vous aime". Et puis je le hurlai à la face du désert dans un accès de rage impuissante et de peine, et je mordis ma lèvre. Je séchai mes yeux du talon de ma main. Dans la droite je tenais encore le chèche couleur de nuit d'orient. Sur sa frange les lettres d'or avaient repris leur place. Elles disaient: "Vis, trouves-toi et deviens".

Je m'arrachai enfin à ma douleur et, tremblant encore un peu, tournai définitivement le dos à la plaine. Je fis face à ce monde qui maintenant n'était plus vide, ni étranger ou hostile mais habité de leur présence.

Je fis un premier pas hésitant. Puis un second plus ferme.

Et bientôt je marchais, le chèche autour du cou comme un collier d'amour.

Marc.B

  


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       DESERT

Tu m’as pris dans l’étreinte du lutteur, sans que je n’ai pu prendre le temps de m’échauffer. J’en ai eu le souffle coupé, trop fort, trop puissant, mes bras glissant sur ton corps huilé de lumière. A chaque détour s’inventait un nouvel assaut, sous le masque changeant de tes concrétions de grès et de schiste. Tu me regardais alors, assistant à mes ultimes soubresauts, me débattant vainement, dans le hoquet soliloque de mes sanglots. Intimement liés, je sentais sur mon visage ton souffle chaud, ton poids sur mes épaules plaquées à même cette dalle de grès rouge. En signe d’acceptation, deux coups de ma paume. A mes côtés, le fossile d’un oiseau ayant perdu l’équilibre, attiré dans le vertige du gouffre, plongé dans l’enfer d’une chute infinie, ne pouvant se raccrocher à aucune paroi, le bec arraché, les griffes brûlées de tous les artifices dont il pensait pouvoir se saisir. Illusion d’une vie rattrapée par le désir d’une fuite éperdue, alors que seulement, pour un bref moment, il se reposait sur un fil tendu entre des montagnes de rêves.

Figées à tout jamais, des gargouilles de pierre m’observent; dans la fixité de leur regard globuleux et écarquillé, la bouche tordue de douleur, se devine l’horreur et la peur d’une souffrance infinie. Enfoncé dans la roche, je me désagrège; mes souvenirs s'égrènent et se lient à ton étendue de sable couleur de sang desséché; un à un ils me fuient, et je tente en vain de les rappeler. Pour une fois seulement, j’aimerais tant les revoir. Je ne sens plus mes jambes, elles ont disparu; bras et torse s’évanouissent, et en poussière, je m'affranchi de mon passé, sans pourtant le renier. Je n’ai plus de certitudes, mon esprit volant avec toi sans que je ne puisse voir autre paysages, ni avenir que désert.

Grottes, rocailles, monticules rocheux, ensemble nous nous immisçons partout, nul recoin que nous ne puissions explorer. Nous traversons des plaines arides et désolées; au loin se devinent parfois quelques habitations, maigres lots épars de consolation, perdus au milieu du nul part. Et sables et vent se transformant en tempêtes dessèchent les bouches, crissent sous les dents, aveuglent et ferment les yeux, puis s’élevant en volute tourbillonnante se plaquent sur les tentes des bédouins dans le fracas étourdissant des bâches battantes.

Franchissant un portique de pierre, nous nous engageons dans les détours d’un étroit défilé, sicq tortueux et impressionnant de majesté; et traversant ces colonnes d’Hercule soutenant la montagne, apparaît soudain dans la lumière la façade d’un palais démesuré. Je l’observe alors un long moment, espérant trouver le signe d’une présence humaine. Plusieurs murs sont écroulés sur les cotés et le bâtiment semble être abandonné depuis des années, l'immense chapiteau soutenu par des colonnes n’est que ruines, prêt à s’effondrer.

Sculptées et façonnées dans la pierre, des flûtes soufflent au vent de notre seul vol, quelques chants dans une langue qui m'est inconnue. Un deuxième passage confirme la délivrance d'un message, et pour le moins celui-ci semble toujours empli de mystère, mais d'autres flûtes disposées le long d’un corridor s'élargissant et menant à une grande salle m’invitent à entrer pour le seul plaisir d’entendre le chant de ces sylphes, si mélodieux. Puis de cette chambre du palais qui semblait être un monastère, je pénètre dans un étroit couloir formé dans le tout de ce noir qui m'aspire et me dévore. Comme une dernière note qui ne pourrait se jouer, soudain, le silence de nouveau éclate. J’avance dans ce goulet, parfois transpercé d’orbites de lumières, révélant un mur lisse et sans aspérité, au grain et aux courbes de velours de pèche sous les caresses d'une main que je semble avoir retrouvée. Puis le noir.

Continuant ma progression, les parois se font rugueuses et coupantes, m’écorchant les paumes, déchirant les chairs. Mais las, je ne peux quitter ce soutien, au risque de perdre le fil du chemin, au son des larmes de sang qui résonnent sur le sol, écho de déséquilibre du vertige qui m’envahit à la seule pensée de me vider.

Dans le ciel satiné du noir de mon esprit, le scintillement d’une vie nouvelle illumine une espérance de découverte de nouveaux mondes insoupçonnés, illusion d'une réalité qui se créerait par mon simple regard. Et résonant et se heurtant aux parois, progressivement la lumière revient, mêlée insidieusement à des rumeurs qui se font clameurs au seul gré de mon avancée. D'une grande ouverture s'écoulent vers une immense vallée mille marches gravées dans une pierre marbrée de volutes ocres et bleutées.

De tous les côtés des hommes et des femmes sortent de la montagne. Ils sortent de ces mêmes trous obscurs ornés de colonnes et de chapiteaux et dévalent des marches semblables à celles que j’emprunte, et qui conduisent à cette ville qui me fait face.

Sur les falaises à pic, formant un cirque, des tailleurs de pierre, bénissant la montagne de leur bras ruisselants surmontés d’un bec de fer, font naître des tombeaux, dans le jaillissement continu d’un flot d’éclat de grès. Au pied de ces murailles, des jeunes charrieurs de bloc de pierre, à grands coups de trique de bois d’olivier, sans remord ni pitié, frappant même leurs panses rondes à coup de cailloux, font avancer des ânes épuisés, luisant de désespoir, tirant des carrioles bondées et prêtes à craquer de gravats aux couleurs de vermeille et de sang. Charges trop lourdes et écrasantes pour ces petites âmes aux frêles pattes vacillantes que ces brutes au visage d’ange s'échinent à faire avancer jusqu'à les faire crever.

Des marchands ambulants, accroupis à même le sol, au bord de la route pavée et bombée, écrasent cardamone et graines noires ressemblant à du gros blé, puis les jetant dans de l’eau, les font bouillir dans un petit récipient de bronze posé à même la braise.

Ambre, encens, pourpre de Tyr, épices, figues de sycomore d' Egypte et dattes de Biskra, jus de tamarin, olives vertes, mélanges nauséeux et écœurants de cumin, de menthe séchée et de piment, marqueterie de curcuma, de coriandre et de graines de poivre noire ou de pois chiches. Derrière ces étals se tiennent des hommes aux cheveux noirs et bouclés, aux visages sombres et aux barbes finement taillées en pointe. Ils haranguent et vocifèrent.

Comme une fourmilière, se heurtant, repartant dans tous les sens, déchargeant et chargeant leur fardeau; harnachement de mules et de chameaux, vaisseaux de bêtes et d’hommes, va et vient continu dans la transpiration de corps s'entremêlant sous le poids d’un soleil de plomb. Cette ville grouillante de cris et de soupirs, se gonfle des vastes contrées emplies du mystère de ces caravanes d’hommes et d’animaux, puis expire, dans l'écœurement d’une confusion improbable de cris d'espoir de richesse et d'aventure, d’odeurs de vies nouvelles et de couleurs de civilisations méconnues. Fascination de ces routes de rêves ou espérances illusoires de pouvoir retrouver dans un autre monde ce qu'on a perdu ou délaissé.

Au loin de cette route bordée de cris et de cyprès, des temples, des palais, et des maisons de pierre au toit en terrasse se répandent dans le soulagement du calme de l'après d'une tempête.

Et les hommes et les femmes entrent et sortent de la montagne. De toute part, en lent palimpseste, vêtus de leur longue toge blanche immaculée, ils descendent et gravissent les milles marches qui mènent aux excavations obscures ornées de colonnes et de chapiteaux.

A l’est de la ville, sur les hauteurs, domine une grande montagne. Mésopotamiens, Egyptiens, Nabatéens, Assyriens, Romains et Chypriotes s’élèvent en procession. Poussant des agneaux ou portant des cages d’osier emplies de colombes, ils se suivent et marchent péniblement. Ils montent l’étroit sentier qui mène vers le haut lieu du sacrifice, but ultime ou étape de leur grand voyage et, de leurs bras tendus au détour de ce chemin vertigineux surplombant le gouffre de la ville, désignent avec excitation le sommet. Là, dans l'hystérie collective de leur culte, des prêtres, tournant autour des tables de sacrifice d’où s’élèvent les esprits, immolent et saignent à tour de bras les victimes offertes en échange de quelques pièces d’or. Promesse d’une vie meilleure, de voyage paisible à l’ombre des tourments, protégé des dieux par ces quelques libations.

Sur les contreforts escarpés d'une coulée qui descend vers la vallée, des chèvres audacieuses et bêlantes, escaladent des pentes vertigineuses, glissant et menaçant à chaque instant de se perdre dans le vide, pour le seul désir de la maigre bouchée d'un minuscule arbrisseau, qu'elles broutent et relâchent de frayeur, déstabilisées par cet infime mouvement à arracher l'innocente touffe si parfaitement défendue. Et hurlant de leur bêlement qui par écho déchire l’espace, finissent par se rétablir, leurs sabots accrochant sporadiquement la pierre lisse qui se dérobe.

Et les hommes et les femmes dans de longues toges blanches immaculées disparaissent dans la montagne. De toutes parts ils gravissent les milles marches et pénètrent dans des excavations obscures ornées de colonnes et de chapiteaux. Ils vont honorer l’au delà de leur mort, honorer leur croyance terrifiante ou rassurante, aspirés dans l’immensité du trou noir qui s’effondre sur lui-même.


                             ***


Quelques pierres sont sur une petite table grise, 
délicatement posées comme des reliques.

Un tube de sable d'ocre, un morceau d’arbre noueux,
un bloc de sel de la mer morte,
et même, quelques pièces de là- bas....

Alors je m'assieds à coté, dans mon canapé, 
et j'ouvre le livre de Tomas Tranströmer.

Les murs se transforment en roc de grès rouge, 
mes pieds s'enfoncent dans le sable.

Ou je me retrouve dans une voiture, trois femmes allongées, 
bercé par le tac tac d'une route mal bitumée, 
à glisser dans la nuit;

des lumières carrées coulissent sur les côtés.

Je me suis même trouvé à l'arrière d'une camionnette, 
brimbalé de tous les côtés, assis dans un cageot de tomates !

Alors comme j'ai un peu froid, je ferme le duvet en faisant glisser le cordeau.

Quand il ne reste qu'une toute petite ouverture, 
juste de quoi laisser passer mes yeux;

je m'endors en comptant les étoiles filantes ...

Bertrand B

Jordanie Février/Mars 2012

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STACCATO

 



Staccato Prélude

Une note ici

Une note là

Elles arrivent

Volages

Sans partition

Dissonance

Chaos de voix

Plumes s’aiguisent, se frôlent, se frottent

Cordes s’accordent

Vents tournoient

Cuivres étincellent

Re connaissance

Sourires

Bonjour Toi,

Première fois

Entre urgence et patience

Joie

Ensemble, bientôt

Le voyage

Entre les mains,

Première lettre

Etonnement

Silence

Au bout des doigts recueillis

Extrême tension de l’archer

Baguette suspendue

Notes immobiles

Sur le fil

...

Frémissement

Vibration lointaine

Frêle voix d’automne

Sanglot familier d’un violon, Pincement de corde

Où se glisse un son nouveau Touche noire, touche blanche Doucement entremêlées Goutte à gouttes pianissimo Le ciel s’ouvre

Envol

 

 

 

Mezza Voce: Chant du chœur

Sans elle, elle vole.

Etonnée de ne pas l’avoir encore prononcée.

Etonnée qu’une phrase entière puisse se déployer sans elle, lettre origine dont elle est née.

Elle vogue dans les airs, plane, joue, s’enroule et se déroule au gré du vent qu’elle épouse, soudain si légère, file dans l’horizon ouvert, regard loin devant, flèche tendue de désir, désir, désir, désir, sans elle peut se dire, une fois, deux fois, trois fois à l’infini, note volage de nuage en nuage, changeante, insaisissable, blanche ronde bouche ouverte, noires croches s’accrochent le temps d’un trois, se décrochent, la phrase se déploie, rebelle, aérienne, frivole, se joue de l’absence, s’étire encore, rebondit, sautille de fil en fil, s’élève au plus haut, et chute en cascade dans un éclat de rire, tisse la toile, file la laine au fond du ciel, éprise des étoiles, sans elle aller au plus loin, au confins du langage, inattendu voyage, étreindre l’univers, atteindre le tout autre, se perdre étonnée dans un flot de signes nouveaux gravés sur les tables de roc au cœur du désert dont elle se retira.

Silence.

Vibration du violon. Sans elle lointaine note du sanglot coulant sur une joue esseulée. Chœur de cuivre, voix grave dans la nuit traversée. Allons, allons, ne plus pleurer. Ne pas se retourner. Ne pas revenir. Poursuivre le voyage. Aller de l’avant. Ne pas chercher autour la lettre perdue.

Echo plaintif des cordes, sans elle soudain, l’indicible essentiel. Ciel se vide, rêves se perdent... langue s’assèche...cordes grincent...gorges s’obstruent...plus de souffle... s’il vous plait une goutte, une seule goutte d’elle encore...j’ai si soif.

Allons, allons, ne plus pleurer. Ne pas se retourner. Poursuivre le voyage. 


Adagio decrescendo: Le Songe

Je marche, guidée par la lueur d’un songe. Un livre s’ouvre derrière le comptoir de l’enfance, un livre éclairé d’une modeste ampoule qu’une main ajuste. Le livre, seul éclairé dans la nuit profonde.

Je marche à sa recherche. A la recherche du livre déjà écrit, sûre qu’il se cache quelque part. Je marche depuis quarante lunes. Gratte la terre, fouille le sable, déplace les roches, creuse, ravine, scrute, décortique, dissèque, pour seul guide la présence obsédante du livre et une main intermittente indiquant ici un tunnel, là une porte, une autre porte, une ruelle, un échafaudage, une issue, un étroit passage, ici des pas trop grands où poser les miens, une route accidentée, là une impénétrable forêt.

J’avance encore, chaque pas un peu plus lent, usée, ébréchée par le temps de la quête, lourde de tous les mots ramassés, fragments entassés dans les poches, pages noircies d’histoires, lambeaux de lettres déterrées, la plus belle pliée dans la paume, « Lettre d’une inconnue ».

Le livre demeure insaisissable.

J’avance dans le sable mouvant d’un temps qui n’est plus. Chaque pas plus lent.

Jusqu’à la pointe, l’extrême pointe de la quête.


 

Là où un infime évènement engendre un basculement irréversible. Côte déchiquetée par

les assauts des vagues.

Un pas me sépare du vide.

Un vent fort me projette en arrière. Un vent d’en face, de l’autre côté.

Là où je vis une silhouette. Immobile. Ombre chinoise dans la lumière crépusculaire.

Je crie, les mains en porte voix:

« Qui es-tu ? Homme ou arbre ?

Est-ce ton dos ou ta face que je vois ? »

Echo ramené par le vent.

Rien que ma voix, toujours la même.

Entre lui et moi un infranchissable silence. Lento: Marche funèbre

Dans l’étroit défilé rocheux, j’entendis le chant d’une cordée de femmes. Femmes d’une

même lignée, unies en un long chemin de croix. Femmes courbées, corps de désirs

brisés, ployant sous le joug de marmites brûlantes, condamnées à gravir en silence une

éternité de marches au rythme d’un funèbre chant de foi et d’espérance.

Je la vis, elle, me précédent, silhouette de dos sur le seuil.

Entrainée dans leur lente procession, je vis le seuil se rapprocher. Innocente enfant, je

suivais. A l’abri de son ombre, tenant ferme la corde du destin. Le chemin était étroit.

J’avançais, mes pas dans les leurs, les yeux rivés sur la silhouette.

Surtout ne pas regarder à côté. Avancer. Avancer. Le regard au bout de la lignée, premier

maillon invisible perdu dans une lueur diffuse.

A coté, gravés dans la chair rouge de la roche, les bouches voraces

A côté les coulées de larmes et de sang

A côté les seins mutilés, langues arrachées, visages bandés

A côté la folle, l’exclue de la lignée, dernière parole agonisante, tuée à coup de langue

tranchante, sa langue à lui, à côté, pendue au visage bouffi, bavante sur le roc de la

mémoire,

A côté le signe impérieux du silence, longue injonction gravée dans le bas relief du défilé,

saut impérial de la lignée,

A côté, ce que je ne devais pas voir et que je vis un jour par la fenêtre de l’arche.

Le seuil est proche.

Je ralentis le pas. Reins enserrés dans la corde.

Elle ralentit aussi. Elle a déjà franchi le seuil.

Il n’y a plus qu’un pas.

Je ralentis encore.

Là, juste à côté, au seuil du passage, logé au creux d’une alcôve de grès rose tissé de fins

capillaires, l’empreinte fossilisée de l’embryon. L’embryon déposé par la mère dans un

cri de douleur, ventre vidé de sa substance, grondement de l’aspiration, geste ultime de

la mère tremblante, don de la mer à la pierre, parce que la pierre accueille, parce que la

pierre n’oublie pas.

Je n’avance plus.

Devant, elle ne peut plus m’attendre.

Tension de la corde.

Cris des reins.

Vie qui ne tient plus qu’à un pas.

 

 

 

Requiem: chant du chœur

Ailes clouées aux coulées de son sang

Chairs écorchées aux brulures de sa peau

Griffes plantées dans son ventre en lambeaux Il la regarde, l’enfant.

Yeux ébahis ouverts sur la mer morte Bruissement du sel, corps en dissolution Son du glas, s’ébranle la procession

Dernier murmure du clapotis

Elle chante encore, frisson de linceul blanc Sans un cri, sans un bruit

Paupières se closent, soupir de l’enfant

Regarde, mon père, comme depuis je flotte Bravant médusée les vagues de la morte Sang de mon sang, pourquoi es-tu absent?

Largo: le Lieu du père

Qui es tu, toi là‐bas, de l’autre côté ?

Dans le vent l’écho se perd, tourbillons de sable, fragments de père

Un vaisseau de granit au milieu de nulle part

Une dent archaïque au milieu du palais

Une chevelure rebelle qu’un peigne édenté tente de dompter sous l’œil dubitatif du miroir

Un coup de galoche dans le caniveau au reflet de lune

Une oreille parabolique tendue vers un indescriptible ailleurs, un œil télescopique tourné

vers Vénus

Un pas lent soudain suspendu par un chant d’oiseau, le surgissement nocturne d’un cri

animal

La maison de l’étrange au cerbère inquiétant, une porte qui s’ouvre en caverneux

bâillement

Un avaleur de nuit, un mastiqueur d’ombres que la langue de feu brûle dans la forge

La foulée des matins frais sur la lande, la bouffée de vent d’Ouest balayant les cendres

Un évideur d’évidences, un briseur d’illusions, un chercheur d’épaves sur les grèves désertes

La lutte du chaos et ses forces contraires, un front de mer battu par les tempêtes

Un océan dans une carcasse de fer

Un silencieux jouisseur de sons

Un univers courbé sur l’insondable mystère

Un regard fixe nimbé d’infini

Qui soudain se pose sur vous

Vous interroge

« Qui es-tu toi ? »


 

Sotto Voce: le murmure

Penchée au bord du ciel silencieux, dont je n’apercevais que l’obscur reflet d’une eau saumâtre, j’entendis le murmure d’une rivière lointaine sous terraine, chuintement imperceptible d’un autre temps, comme un secret à mon oreille tendue.

Cesoichanchoujoinsoleimansourochrouchsuichusqrosdamas La hel sekrem ?

Chuuu...hasienzzz...laisschanros...suichemcenschusqantiochsuichaabaschusqelhabios La hel sekrem ?

Chuuu...hasienzzz...laisschuinboss...suichemsoichusqseptsagesssuisoeursaladinsousigns erpochattocheros

La hel sekrem ?

Chuuu...hasienzzz...laisscharos...suichamchusqelharrachparsikabysschusqsarcophachha lbehsedsusarfagsignmoussa

La hel sekrem ?

Chuuu...hasienzzz...laisschanmoussa...suisicenmachsaficepasstombotozetbabazchusqso msousextsigneros

La hel sekrem ?

Chuuu...hasienzzz...vaaaaaah...la Vivacissimo : chant du chœur

A l’extrême pointe de la quête, à l’extrême tension de la corde, vie suspendue dans un pas, penchée au bord du silence, un la murmuré à son oreille, qui soudain aspire les nuages, les déserts et les mers, ombres et lumières, aurores et crépuscules, les routes de la soie et chemins de traverse, cathédrales de jade et palais d’opaline, les mille et une nuits, les sables et les roses, les quatre vents d’antan, les couronnes des rois et dentelles des reines, les feux de Bengale, les cités minérales, le battement d’un cœur dans la pierre diaphane, les vallées d’amandiers aux chevelures marines, les deux mains qui se tendent, la danse tant attendue, les arches arc boutés sur les pluies diluviennes, les navires d’étoiles et Vénus à la proue, bras ouvrant l’espace du cortège lacté, les gouffres et les ponts, le pas de Gulliver, les tremblements de terre, les cyclones, les typhons et le fracassement des cascades d’eau claire, les tambours du Bronx, les djembés du Mali, mandolines de Rio et sonneurs de Bagdad, trompettes de Jéricho et moulins tibétains, balafons du Soudan, les binious de Lorient..

Et le son cristallin du triangle divin.

...

Jusqu’au silence ultime

Grand silence vainqueur de toutes les fureurs Abîme de silence

Là, où elle demeure

 

 

 

 

Allegro Tranquillamente : chant de l’âme

Où j’entendis le la, le doux la de ton âme, frémissante, onde à portée de cœur

Où je vis nos âmes se chercher, s’effleurer, se rejoindre enfin, danser, s’étreindre,

s’enrouler, se dérouler, vagues ailées avalant les falaises, chute soudaine dans la rivière

sauvage, frisson de plumes s’ébrouant en riant, et dans un son strident s’élever en

spirale

Où je vis nos âmes alors ivres de joie s’engouffrer par un pli de la roche,

S’étendre sur la pierre, douce pierre de lumière

Où je ne vis plus

Rien que le chant

Souffle du vent

Caresse des alizés sur nos désirs ailés.


Françoise C

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PARTIR
 

Envol. Entre deux lieux, entre deux temps. Sous la lumière des étoiles, suspendue dans le noir,  je suis le fil d’or de l’écriture au dessus des frontières.

Un jour  vous et moi nous partirons,  il n’y aura pas de  retour et plus d'entre deux; nous laisserons comme les Nabatéens d'autres fantasmes et rêves à venir construire notre œuvre. Ou tout oublier.

A cet instant, face au désert nulle part où savoir aller, perdue entre les pas qui me parlent des corps qui sont passés par là et ne sont plus. Seules des âmes flottent et se glissent le long des parois de grés, s’y égratignent avant de se cogner aux blocs de granit. Le vent et la pluie avec la rage d’un désir énigmatique tracent des partitions de musique sur les parois et la clef trouvée dans le sable ce matin va donner le la d’un chant encore inconnu. Le rythme sourd dans le silence et l’écho de ma voix lancée négligemment me dit qu’une rencontre va se faire. Qui m’attend ?qui égraine un chapelet de notes déversées sur le sol? Des blanches, des noires, des croches décrochées des intervalles devenus vacants pour une histoire qui va s’y insérer et commencer avec Lui.

Je le connaissais mais ne l’attendais pas là malgré la frontière proche. Trop jeune? Non, puisque bientôt quarante ans déjà et inconnu en occident où son père est mort assassiné.

Le rencontre s’est fait ici dans les pleurs colorés de calcaire calciné.

Nous ne nous sommes pas tutoyé afin de garder la distance. Nous avons marché sans nous bousculer, cheminé. J'ai écouté.

« Je serai toujours devant vous, vous me verrez donc de dos. Dans le grain rouge du bruit encore trop fort, vous distinguerez bientôt mon chant et vous reconnaitrez les dessins qui m’accompagnent. Je serai dans les bruissements à votre oreille quand vous fermerez les yeux et vous m’entendrez dans le défilé étroit entre silence et écriture, sans piège, je ne suis pas homme de Far West. Vous m’avez perçu dans vos rêves diurnes et nocturnes et dans vos sens en éveil depuis que vous m'avez vu de l'autre côté de la frontière. Je suis petit, et vous me voyez immensément grand. Je suis dans les creux et les rondeurs de chacun de ces massifs, dans le pont, passage. Je suis un trait, une forme, parfois un dessin que vous distinguez dans la trace laissée par mes pieds nus, dans le sillon à peine perceptible du lézard parti se réfugier sous terre Vous m’avez entendu dans le vent qui sifflait ce matin avec le vol des corbeaux et jusque dans la gorge sans eau.

Arrêtée là vous avez reconnu ma mère Naqba dans les pleurs de roches qui dégoulinent, figés devant vous. Je pleure avec elle mon pays perdu, et je joue dans le silence de la vie tue de mon père. De son vivant j’étais caricature dans les journaux de mon pays. Je suis création et résistance vivante Je suis sur les murs de Palestine, celui de l'apartheid et ceux des maisons des campagnes et des villes. Ma robe n’est pas large comme celle de mes Pères, je suis en culotte courte et pieds nus, je ne sais donc pas la pointure de mes chaussures ; Je suis sur les scènes des mondes qui veulent me recevoir. Je n’ai pas de nationalité, je suis juste arabe et l’histoire que je raconte est celle de la mémoire d’un peuple dispersé, celle de la mère, du père et des frères que j’ai vus dans les camps de réfugiés, contempler leur patrie derrière les fils barbelés.»

C’est l’histoire d’un départ sans retour, d’une absence d’entre deux. Sans oublier.

« Les cailloux que j’ai vu jeter avec désespoir par mes frères sont devenus bouteilles à la mer, vous en avez trouvé une sur le rivage qui contenait un silence de verre bleu, vous l’avez ouverte, vous avez entendu, vous êtes venue à ma rencontre. J'ai traversé les frontières à l’ombre de l’arme ennemie assourdissante et je viens à vous, suppliant, vous livrer la parole de mes ancêtres exilés avec ma mère qui porte au cou la clef pour un retour à venir »

Le silence n'est pas métaphore mais suite de particules qui s'entendent si elles sont écoutées, particules de nos vies et de la roche émiettées que nos chaussures avalent pour avancer.

Il m'a fait face un court instant, j'ai tendu ma main et j’ai plongé dans la mélancolie de ses yeux noirs ; la surface brillait comme un miroir, j’y ai vu le déluge de mon désir. Sourire. J’ai entendu le la de la partition de musique dont j’aurais la clef!

 Il s’est retourné. Je n’ai plus vu de lui que ses mains croisées dans le dos, je l’ai reconnu ; c’était Handala, poursuivant le combat de son père Naji al-Ali . Je savais qu’il ne se retournerait pas avant de pouvoir rentrer chez lui, dans un pays libre.

Mon bras tendu est resté en suspend au bout de mon épaule de granit. J’ai fermé les yeux et j’ai rencontré l’impossible refus. Un autre la, celui d'ici, s’est imposé, lourd et douloureux, amarré à mon corps comme les massifs dans la mer de sable.

J’attendais et j’attends encore. Nous attendons.

Au soir du troisième jour, étendue, masse mollusque racorni dans ma douleur qui parlait trop fort à ma chair inarticulée, je n’ai entendu que la morsure du renard qui rôdait dans la transparence de mon sommeil. J’ai attendu entre rêves et cauchemars.

Quand j’ai ouvert les paupières, un sable de lumière s’est déversé sur ma rétine. Le monde avait basculé. Depuis mon rocher ébranlé, j’ai senti la terre qui continuait de tourner. A l’est au dessus de la paroi noir de la nuit et rugueuse du vent happés, le ciel rosissait de l'espoir d’un retour, dans la fissure ouverte par Handala,

 

Il a accepté que je l'accompagne dans sa recherche mais sans jamais pouvoir revoir son visage. Nous avons atteint les ruines d'une ville façonnée dans le cœur d’une rose épanouie; je l'avais bien connue et l'avais trouvée si belle que je l'avais serrée très fort pour la garder à moi seule; j’avais senti la cruauté des épines, j’avais lâché, elle s’était brisée. Nous avons marché sur ses débris, nous avons recueilli quelques morceaux et leur poids a donné densité et parfum à nos pas. Nous avons poursuivi entre dunes et falaises. La femme mère s’est offerte alcôve étroite pour moi seule, je m’y suis réchauffée et l’ai consolée. Nous l’avons laissée là pour que d’autres Hommes s’y lovent. En quête de liens, nous avons traversé les saisons et les pays. Arrivés à l’entrée du jardin de Roum, Handala a levé la main droite et il est parti sans que j’aie revu son visage.

J'attends, nous attendons encore dans l’entre deux, absence. Retour à venir ?

J’ai continué. J’ai refusé l’allée de pommiers où m’attendait Satan. J’ai atteint un citronnier, j’ai cueilli un fruit que j’ai goûté, je l’ai mangé et j’ai franchi la porte étroite ; le trésor m'était promis.

J'ai glissé dans une rigole taillée à flanc de falaise. J'étais nue, mon corps s'est dilaté, il a épousé les formes touchées; je devenais ce lieu. Quand je fus arrêtée à l'entrée de la fontaine aux lions, j'ai senti une chaleur ; un murmure est monté, s'est enflé, je venais de toucher un corps, et puis un autre et encore un autre qui touchait un autre. Combien étiez-vous ? Combien étions-nous? Je n'ai pas vu ; j'ai entendu un chœur de voix s'élever, ont suivi des sons d'harmonica, de youde, de flûte et même de biniou. Le la était donné. Nous allions pouvoir danser si nous trouvions un espace assez large. Nos corps se sont élevés, ont lévité et se sont posés sur les parois de gré rouge dans les rayures jaunes et bleues, gaieté, et sur le glacial marbre noir. Nous avions retrouvé les niches que nous occupions comme des oiseux. Libres. Ne pas rester, ne pas sauter pour ne pas s'abîmer mais voler, chanter, lourds ou légers, vieux ou jeunes. Je ne pouvais m'attarder qu'un instant, une minute, une année lumière peut être mais avancer, aller ailleurs, croiser l'espace et le temps devant le Sphinx d'Egypte et pourquoi pas devant la porte de la naissance de la Sagrada Familia, poursuivre dans un mouvement elliptique entre étoiles et planètes avec d'autres, arabes, juifs ou chrétiens.

 

J'ai senti le passage dans la spirale bleue cuivrée sous l'autel haut face à la vaste terre; au loin les sommets, limites sans frontières. J'ai senti le mouvement rose et or des nuées draper les massifs aiguisés, je les ai sentis bouger, adoucis. A l'ouest, j'ai senti les vibrations de la terre qui a enfanté nos dieux. Au delà de la Mer Morte, je me suis sentie mère vivante devant la forme de l'absence. J'ai senti la terre psalmodier des prières entre les « la », entre alpha et oméga. Une mélopée.

 Quand, où,  hier, demain ? Banale blessure.

Où, quand, ici? Vaine prière, voix de là bas.

Quand et où ? Dans désert du temps d’ici bas.

A l’écoute et suppliantes dans la fissure

 Entre granit et grés égrainées, entières,

Entre terre et air, vol bleu en deux ailes,

Entre particules de sable et états sans frontières,

Entre mère et filles hier et demain, les temps d’elles.

 Sous le vent, terre rose, ocre et or, là,

Neige du soir sous la lune, une danse,

La clef sur la partition et le la.

Elles deux chantent ici le silence,

L'une, sous reflet de marbre, ancrée,

L’autre, Jeanne née perle nacrée.

Marie-Paule M


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WADI RUM


Désinvoltes. Les pierres déchirent le ciel.
S’entassent. Bouches de grès sur grès. Parois. 
L’ongle du temps, du vent.

Pictogrammes, abjad –une intention certaine- 
Qui sait ? C’est écrit.

Falaises en proues de nefs déchiquetées, ensablées. 
La pierre jouit.

Perce-graine des murailles. Perce-muraille.

L’ombre ne lâche.

Fumée. Espace en réseaux de cristaux. 
Transparence opaque, tu résistes. 
Ta mandibule broie des pierres et tes semelles
Sèment le sable. T’adopterais-je ? 
Tu souris, tu t’imposes. Le repas des noces

Est de longtemps servi. Ça m’enrage. 
Abandon? Tu souris. Fumée encore.
Une pierre roule. Jusqu’où ?


 

I

Calcaire, roche organique, forme torturée d’une vie

Qui se cherche, se fait, s’incrémente et se dissout,

Glaires solidifiées, dans le spasme,

Le miasme. Rouge sang

Capillaire éclaté vin répandu, caillot, soupir

Ocre du sable orangé, océan.

Respire, respire, il t’envahit, laisse venir.

En toi la pierre des os s’effrite,

Le dur de la paroi t’arrête. T’appelle.

Serais-ce toi, la de toujours promise ? - un temps, un instant, celui du mot –

Non, non, tu t’illusionnes, tu te prends au sérieux.

Celle-là ne parle pas, elle mûrit, le fruit tombe

La diaclase était là, le bloc se détache, choit, se perd.

Moi je suis le berger, le pâtre, tu as vu passer mon troupeau.

Il se tait, le vent sort de la roche, par vagues,

S’éloigne et se saisit, à pleines écopes, mitraille,

Du sable au roc, polit, rabote, ponce,

Du roc au sable, tourbillonne, enrage, sculpte,

Niches de dentelles gothiques,

Perfore, perfore, perce, traverse et tu t’effondres.

Et je m’effondre.

Combien de millénaires, de la poussière

Comme de l’eau au nuage, le roc ?

Tu te ris, charmeur, le vent de ton roseau.

Tu me demandes une cigarette. Je souris.

Roches en mollasses, éructations, boursouflures, pustules,

Vérole par rangées ordonnées, ça creuse, ça ravine,

Diarrhée généreuse en paquets, tortillons, ça s’écoule, ça glisse,

Nuée de mouches à merde. Touristes.

Mais le silence. Au-delà. En dessous.

Et le chemin. Le vent. Je souris et je tends le paquet.

Tu fumes avec délice.

Oolithes soudées en blocs compacts, chair d’une falaise

Brute. Des voix résonnent.

Echo des meurtres de la nuit.

Tu appelles tes chèvres, je te suis.


 

II

Mais le chemin.

Au loin, le sable bourgeonne en touffes râpeuses,

Dromadaire, col et bec de cygne,

Lévrier afghan sur pattes d’échassiers,

Regard condescendant, hautain, lippe dédaigneuse,

Oreilles de souris,

Ton corps glisse au-dessus des flots que brassent négligemment

Ta course dégingandée.

Tu passes altier, semeur de rêves,

De nostalgie.


 

III

Mais le chemin. Quel mot, quelle langue,
Pour dire l’enfant qui soumit –quel son ?- tend au lacet le cou?

Tu marches. Je te suis. J’espère

La chaleur de la braise, ta voix,

Le poème du soleil qui se lève et des yeux

De sa bien-aimée. L’énigme du dix dedans et des neufs fermés,

Et des dix dehors et des neuf ouverts.

Et le vent fraîchit et je te demande

Mais toi, connais-tu le pays où les dix restent ouverts et ce n’est ni dedans ni dehors ?

Tu ne te retournes pas, tu ne dis rien,

Tu avances.

Le vide appelle.

Mais le chemin.

Il monte. Je ne grimperai pas.

Appelle.

Je m’assieds sur la pierre. Je me chauffe au soleil.

Je ne grimperai pas. Ma jambe le refuse.

Appelle.

Je m’adosse au rocher. Du papier se noircit.

Je n’irai pas sur le haut des falaises.

Appelle.

C’est inscrit dans la chair, ce vœu-là,

Noire Piéta souveraine, que tu as instillé.

Je ne grimperai pas. Je trahirai le nom que tu m’as donné en secret.

Appelle.

Un temps. Ma main pose des signes. Un temps. Je te demande

Le chien est dans mon lit et je dors dans sa niche,

Qui suis-je ?

Un temps. Tu souris. Un temps. Tu pleures.

Un temps. Tu me montres.

Le sable se couvre d’une nuée de chameaux,

Course de frêles felouques, ils se partagent l’espace.

Equanimité des lignes aléatoires qu’ils parcourent

Rien n’est laissé de l’espace hors du filet léger

De leur survol gracile. Blancs et noirs

Et roux. Cris de la mère vers l’enfant

Cris du petit vers sa vie. Un temps.

Dépêche-toi, rejoins-la, colle tes lèvres à sa tétine.

Un temps. Rêve encore.

Un temps. Le sable devient cendre sous le soleil parti.

Un temps.

Revenues sont les voix amies.


 

IV

Tu n’as rien dit, tu comptes tes chèvres,

Tu jettes des pierres, tu les siffles, elles écrivent

En longs filaments de laine noire,

Négligemment, aux griffes des épines.

Tu relèves aux épaules les manches de ta gandourah,

Tu souris. Tu me souris.

Mais le chemin. Braise, bêlements des agneaux,

Nuit de pierre. Silence meurtri. Les yeux morts.

Ecume noire du corps de grès, seule trace.

Dilacération du regard.

Empilage mécanique consenti. Complicité cristalline.

Chemins de failles où ne passe aucun souffle.

Eau sèche. Défilés, gorges éteintes.

Les yeux morts et au-delà. Terreur de sable. Quel cri ?

Tu dors. Quartz éclaté, liquéfié. Tu mastiques du feldspath.

Quel vent ? Quel chemin vers quel corps d’enfant de longtemps disséqué ?

Toi, le couteau. Accusation de silice. Les yeux morts.

Veine d’oxyde. Crissements. La pierre broie.

Toujours plus. Larmes de ferrite. Les yeux morts.

Fausse évidence du schiste. Engluement de calcaire.

La mer s’assèche. Le cristal pénètre. Les yeux morts.

Pénètre.

Seule la dérobade.

Ton souffle s’apaise.

Froideur du vent du nord.

Etoiles perdues. Je veille.

Le vent insiste.

Va et vient de l’obscur, le sommeil rôde.

Scintillement glauque, diagenèse du compact,

L’eau des yeux guette la clase

L’évite. Tu soupires.

Deuil éreintant.

Je veille.


 

V

Mais le chemin. Tu marches, ton vêtement

Ecrit les arabesques du vent. Tu flottes

Et rêves et ris, chant des fourmis-scorpions,

Silencieusement. Silice,

Compacte, insertie de sable ferrugineux, tendue.

Rose d’un ondoiement souterrain. Incrustation rejetée. Ton incantation,

Puissante, crispée,

Encore.

Epaulements gréseux en cascades,

Tu glisses de ressaut en ressaut, tu guettes tu crains, à l’infini.

Fin calcaire grisâtre, tu te pares avec douceur,

Tresses de manganèse violettes, traces d’une intime volupté.

Mais le chemin. Tu moulines la poussière d’une ardeur

Désespérée. Lâche cette mâchoire de brebis, tu n’es pas ruminant.

Vois, l’ocre de ton cheval de sable t’attend

Au près gris d’un quartzite. Coiffe ton chèche de cristobalite.

Tu brasses les rayons du soleil, au risque de l’hirondelle des sables.

Chemin, palimpseste de vie.

Rameau tortueux du figuier, tu plombes la passe.

Mais le cabri, adorateur des reflets du mica, des demoiselles.

Mais le Voltzia, fleur noyée dans le grain,

Déni de sa clôture.

Vipérine, bleu sur ocre, jouissance craintive

A l’aurore des lézards.

Paroi, le câprier bleu grimpe à l’éponte.

DCB 
mars 2012

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du jour et de nuit (carnet retrouvé)



Ne pas s'arrêter

          ne pas l'arrêter
pierre percée
à vous pensées
 sans grillage
 évadées.

Pas pas
      il n'y
         a
         plus
mer retirée
     passé lésé

vide  enterré
perlerait la sève...



Un homme  ou deux venaient
sous la grande ourse
on était  enlevés, kidnappés en douce
main par la main
dirigés vers le brasero
il fallait attendre:
désordre. A trois pas
Amman, Beyrouth, Damas
Marcher. Des ombres sans lumière.

Putain le  sable dans la bouche,
goût de miel.


Au troisième jour des  branches d'olives
                        suspendues
Cornes  et  vermicelles  remplissent les
dents  écartelées

My  goodness? Where shall we go?
                                     Damas?
               Silence
Don't worry-répondit le veilleur



Vent vent  vent
graines  de  prière

Marcher: ciel porte les  chemins
                       au soleil levant
Penser: pierre dans nos veines
                     de lie  et de vin 
Regarder

Aperçu deux  silhouettes
des mariées, amusées.

Mets, douceurs, senteurs
pour la veillée des  danseurs
parcheminaient la table.

"Otons le gâté"
          murmure l'une à
          la mariée  seconde
             

          yeux mi-clos
           
             ///

Sur les  feuillets Trous, Moisissures
l'encre d'un carnet chagrin 
           ///

Air de viole
                 notes clavecines
         vespérée endiablée

          ///

nous sommes au festin
de blanches  déesses?

        ///

Les mots  disparaissent encore
     Exilés.

les carnets
             succins
témoignent.
Vies  d'otages de haut
de bas
        de  choix.

Veilleur aimé, vie partagée?


MH
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Bribes et éclats

Eclipse

 

Ce qui est présent me reste inconnu,

loin de cette couche consciente qui voile mes yeux.

 

De commencement il ne peut être question.

Comment procéder si le début ne peut se mettre en lieu ?

 

Remonter le temps que l’on veut clément.

De cette fin tirer un fil invisible,

lors que le désir brûle de se rendre sur le sommet des origines.

 

Le sens dérive et s’effiloche, glisse,

hors les filets tendus sur l’espèce infime de mes souvenirs.

 

Elle, femme brune, lettre bleue, dérobée

sous le poids du rêve qui s’est glissé entre

les ombres d’une silhouette non encore imprimée.

 

Restent les directions du vent.

Reste l’empreinte possible.

 

Le Ceci est obligé.

L’opposé éloigné ne peut s’étreindre,

se dérobe sous les doigts tendus.

 

Le sol de l’entre-deux s’ouvre,

une brèche, gerçures de terre, corps coupé.

 

Rien n’existe. Il n’existe plus rien.

Que cette recherche obsessionnelle du lieu premier.

 

Tout est vide. Il ne peut plus exister que Ceci,

le vide et non l’obscur.

 

Entre lumière et obscurité, elle ne voit plus.

Seules persistent les ombres de ses nuits.

 

Obsession de l’œuf dont le nom est tu.

Personne ne peut le prononcer.

Trois lettres nourricières qui explosent du cœur.

 

Restent les voix réfugiées.

 

Ceci même ne veut prendre forme.

Difforme pensée qui vole.

 

Le féminin hors de vue,

l’homme en une plénitude inconvenue.

 

Frontière où le futur ne trouve nulle empreinte possible.

 

Et si le flux ne peut être nommé, enfle encore

le cœur qui pompe le suc des profondeurs.

 

De vous, en ce jour lumineux, je m’interdis de dire le nom,

je ne peux ni vous invoquer, ni vous convoquer.

 

Les mots du possible, étouffés, globules silencieux

d’un corps qui peine à s’épouiller.

Le son de l’ouverture, celui qui ouvre voix s’est tu.

Englouti, effondré, le son originel, ni celui du cri, ni celui du rire,

ni celui d’une peur stérile, ni celui de l’effroi, ni celui du guerrier

ne perce plus.

 

C’est ici que l’écriture s’engouffre,

pente d’une ligne de brèche, fentes en plongée.

 

Privé de lui, portent-elles encore toutes un début,

un commencement, une ouverture, une étincelle ?

Cette même lettre les confond-elle en un même lieu évidé ?

 

Tout son englouti porte l’espoir secret d’un tintement étoilé.

Tout est miroir. Toi, Reg, Erg inversé.

 

Reste le souffle sourd, périphérie des muselières,

débord de l’emprise des serres de bois cordé.

 

Reste tout ce qu’on ne voit plus.

 

L’oxygène s’épuise, que reste t’il ?

 

Bruissement

 

C’est un œil qui pénètre les cieux,

qui perce les pics rocheux.

C’est une bouche dessinée.

C’est un front ciselé.

Le temps d’une voix est encore éloigné.

Des corps non tendus, plutôt distendus,

en un souffle clos de l’intérieur

et s’ils s’effilent d’entre les fils ténus,

peut-être entend-on un sifflement encore

plutôt qu’un son.

 

Le temps du présent est venu,

nul endroit où poser le doute sur ce temps imposé.

Le temps qui précède resurgit des brèches ouvertes des puits nocturnes,

d’une nuit illuminée, posé sur le sol, en ce lever second,

comme les bribes polygones d’une miroir brisé,

comme les pièces d’un puzzle privé d’existence,

comme ces petites qui peut-être ne seront femmes

qu’en reflet des pupilles érodées qui les voient

comme pour une de ces premières fois qui tendent nos vies,

comme les ombres des roches qui guettent une silhouette,

il se tient en ce lieu de croisée.

 

Chimère dont le cri, encore, n’est qu’un bruissement.

 

Ce fut lui qui tint en ses yeux

le verbe usé et tu ne fus en ce temps

que silence et écho

de ses espoirs perdus.

 

Ce fut lui qui détruisit,

rongé d’une foi secrète

et finit, homme impénitent

sous le feu de mille coups épuisés.

 

C’est lui, encore, qui,

des gouffres tendus vers le ciel,

en ce jour de folie,

ressurgit.

 

Ce qui gît en ton centre, essence dépouillée

ne peut encore prendre corps peuplé.

 

Tu es celui, tu es celle qui porte le commencement

et ensemble trouver le lieu

de cette voix qui se tend entre nos cœurs,

perce nos ventres, hurle son innocence.

Celle d’une délictueuse existence.

 

 

Percée

 

Coquille vide percée d’un coup de bec aigu,

le vent léger du matin me dépose

entre deux corps de bois noués.

 

Il ne reste de moi qu’un faible filet de vie

qui s’écorche encore sur les aiguilles de pierres

enfouies sous la pellicule érodée du sursis.

 

Je glisse sur une dune que je voudrais chantante,

laissant échapper l’infime qui aurait encore pu me retenir.

Je tourne et me retourne, corps allégé en soubresauts,

d’un grain à l’autre, s’ouvrent encore plus profondément,

les craquelures.

 

Bientôt écailles éparpillées,

même l’œil de l’oiseau ne me verra plus.

Je m’évapore.

 

Chaque creux de roche est un appel qui, bientôt,

recueillera mon corps déserté.

 

Je ne te vois plus l’ogre.

es-tu ce point infime qui n’en finit pas d’épuiser

la colère étouffée, qui en sursauts de lave emporte

dans son brasier l’écorce fertile qui aurait pu me repeupler ?

 

Je ne te vois plus femme.

Ce sont les hommes que tu cherchais,

oubliant même de me donner,

ne serait-ce qu’une bouchée de cette vie

qui semblait t’habiter.

 

Et toi, pour qui j’étais restée une petite fille,

tu me dis de me sauver. Reste la douceur de ta main

quand le cœur ne savait plus parler.

 

Le jardin est un désert d’été.

Règne du silence,

blanc comme les nuits de lune.

 

Le temps est blanc.

Empreintes envolées.

 

 

Obsessions

 

Quand, de l’autre côté de la montage

gronde le cœur de la ville

sous la chaude lumière des lampes,

c’est le battement du sang dans mes veines

qui vrombit à mes tempes.

 

Entre les os de mes tympans, la lymphe enfle,

battement de tambours sourds.

Le silence s’évade.

*

Alors qu’il posait sur le feu naissant une souche

ciselée, racine torturée,

une flamme plus vivace que les autres vint mordre

un léger branchage.

 

Un murmure monta des mains

au-dessus des braises mourantes.

Chant des gouttes de pluie la nuit

sur la toile tendue.

*

Entre l’ici et le là-bas,

nul lieu. La brume bleue.

 

Un sable ocre dans les veines

de la pierre.

 

Ils ont donné à leurs visions

le nom de Monde.

 

Entre l’espace de mes pensées

fragmentées, se glisse (…)

 

L’air soudain brûlant

qui compresse l’enveloppe.

 

Il n’y a plus de peur

que celle peut-être (…)

 

Elle voudrait que le monde

ne soit plus que signes. Liés par le fil (…)

 

Elle ne sait plus ce qu’elle est.

Elle ne sait plus quand sa respiration

s’est arrêtée. Toute image l’a quittée, allant rejoindre (…)

 

Elle ne se connaît que par les traces

que ses mains déposent sur la page.

 

Je glisse, dans une anfractuosité, une main.

 

Elle voudrait reposer tel le bois sec

blanchi par le vent ensablé

jusqu’à ce qu’un feu trépidant

lui consume le cœur.

 

La tortue salut le soleil au levant.

Une paroi de lumière.

Oiseau entre les failles.

 

La cage de son torse

ouvre les portes. Univers étriqué

où ne coule plus que le sang de soi.

 

Une fleur que la gelée

a cueilli avant qu’elle ne puisse éclore.

*

Dans l’espace fragmenté de ses pensées,

se glisse un flux ocre aux reflets de sable rouge,

qu’une fine broussaille de branches vertes,

vient parfois dérouter.

 

Coule dans les veines de la pierre

une lumière blanche.

*

Elle vibre à peine,

A peine si le bout de son corps infime s’ébroue.

Elle glisse et peine à calmer son souffle.

Et tournent sans répit ses pensées.

Elle peine à dire, elle peine à dormir.

Elle a de la peine à vivre.

Qu’importe le jour,

tant que grondent les nuits.

 

Elle se noie dans le reflux aortique. Et s’endort.

 

Vision

 

Lentement le ciel se fissure.

Zébrures d’étoiles englouties

Déchirent la membrane en un cri

S’élargissent, alors, en ses craquelures.

 

Happés par les cheminées de terre, lambeaux

De nuit tendue d’un noir laqué.

Sous l’œil aveugle de l’oiseau

Gît, drapée, sa mue désertée.

 

Floraison sèche, repousse les frontières,

Tentacules déployées en vierge territoire

Perce la coque d’une obscure lumière.

 

Quand la pupille dilatée s’érige en miroir,

Le son tu en traverse de silence, corps

De tympan fragmenté, éclate pour s’éclore.

 

 

Appel

 

Les racines rocheuses s’effacent sous la brume de sable blanc.

Les colosses s’éveillent de leur long sommeil.

Les choucas précèdent le mouvement.

Le Wadi Rum s’élève, déploie sa marche.

Les Sîqs filent et sifflent tels les serpents.

Les ponts se meuvent sur leurs axes mobiles.

C’est le désert qui, alors, avance avec elle.

 

C’est d’un long sommeil que je m’éveille

en ce matin où l’aube encore à peine

éclaire d’une couronne d’or le sommet

des monts, le sable rouge de la vallée,

les dômes ciselés, les alcôves naissantes.

 

En cette aube où mes racines sous-marines

s’arc-boutent comme ces arches qui craquent,

étirées, sous la peau tendue du ciel,

où la lumière troue à peine la brume de sable blanc.

 

Mon ventre pris dans la respiration du vent

dont la voix se fait écho des parois

enfle de la poussée des dunes mouvantes.

 

Le vol des choucas, déjà, précède le mouvement.

Dans leur ombre, les traces d’une vie éphémère,

la course du reptile, l’empreinte du chasseur,

la marque du combat.

 

Les Sîqs répondent à l’appel.

De leurs profondeurs s’élève le chant

de femmes taillées dans leur flanc.

Les Sîqs se faufilent, tel le serpent.

 

Là où  l’arc crisse

 

S’ocre la turre et tord les ourches, la niut s’étiole,

ixe blinc de la vie loctée.

 

Acre bouti sur ses uppidaces, la bête en ourrit,

les runes lui pircent les ourifaces.

 

Crosse la cirne, rougent les crucs, s’achourne

sur la dépaille, uffle le vount.

 

Rule le chunt de la flîte, scinde la cique,

 

Inunde la piorre d’une loque niurne,

 

Find la crite d’une lome de puche,

 

Iruse la brasire d’un siffle soc sur le sacle

de ses introuilles muse à niu,

 

Cropte sous le silex levant, le voule au pan de l’orche,

s’ovaille le rive d’un nauvi motin.

 

Et brache la fronture, s’ivre les vounes d’un jit cinglé,

s’acre le cerps d’une loumire d’ure.

 

Qu’une goutte pleine la traverse

Et s’ouvre la voie vers le lieu

Où sa face s’y crie.

 

Retourne, alors, là où l’arc crisse,

dans l’interstice d’un chant inouï.

 

 

Sandrine B.

février–avril 2012
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1-   LE BATEAU  (du désert)

Désert, désert, grandeur, immensité. Moi ici, j’avance, je découvre, j’admire… Ma démarche est peu assurée. Je suis ivre de fatigue, fatigue du voyage, de ce long voyage rempli d’évènements, d’embûches inattendues. Je titube, mais je poursuis ma route.

Mes pas foulent le sable rouge et je m’arrête devant une plante. Je me souviens de mon pays du bord de mer où la salicorne y pousse abondamment. Je continue, le désert m’appelle, me parle.

Je m’arrête devant un immense rocher, là, juste celui-ci. Il ressembleà un bateau. Le bateau échoué je ne sais depuis quel temps. Je le regarde et le découvre petit à petit : ses couleurs rouges, ocres. La pointe déterminée à avancer, à aller au-delà des mers, des horizons. Je veux monter à l’intérieur. Est-ce que je le peux, est-ce que j’en ai le droit ? Que vais-je y trouver ? L’inconnu m’attireet me fascine. Le bateau du désert m’invite : drôle de rencontre dans ce lieu. Rencontre inattendue et insolite. Mais avant le désert, n’y avait-il pas la mer ?

Ici, je retrouve la nostalgie des lieux du bord de mer, du sable, de la salicorne et des bateaux qui m’ont emmené vers les îles de l’Atlantique ou de la mer Egée. Le bateau du désert me propose une balade pour le mystérieux et pour l’aventure.

 

2-   OUSMAN

Partir, rester, continuer ma découverte du désert dans ce bateau ? Je décide d’aller à l’intérieur de cet édifice. Je suis accueillie par Ousman, le bédouin que tout le désert connaît. Il m’offre le thé et me raconte l’histoire de ce lieu, des dunes, des roches que le vent, la pluie, ont érodées et sculptées. Il me parle des écritures gravées pas les habitants d’autrefois, de la couleur des pierres, du sable qui nous envahis. Il est d’un autre temps. Qui est cet homme d’ici et d’ailleurs ? Malgré l’étrangeté de la situation, son regard vif et clair me rassure.

Je me sens moins fatigué : impression d’avoir atteint ma quête… Tout ce cheminparcouru et la surprise de la rencontre avec ce vieil homme. Le poids des années lui donne la sagesse que je recherche. J’apprends que le bateau est là pour protéger un peuple. Un danger le menace. J’aperçois des enfants qui jouent à s’attraper, à se cacher dans les coins et les recoins de ce lieu. Ils sont pleins de vie. Leur insouciance les empêche d’être atteints par la malédiction. Et pourtant, le vent souffle sans relâche depuis des mois. Le bateau est prêt à se coucher sur un de ses flancs à chaque bourrasque. Il résiste, il tient debout. Les grains de sable volent et s’incrustent dans les moindres interstices, les plus petits creux. Le bruit du vent, toujours, sans répit devient insupportable. Il a atteint la pensée des hommes. Ils ne sont plus en mesure de travailler, de vivre normalement. Ils sont soit complètement hébétés, soit anéantis et sont comme devenus fous. Ils ne reconnaissent plus leurs proches. La malédiction du vent s’est abattue sur eux. Les femmes sont désespérées de voir leurs compagnons devenir de jour en jour de plus en plus loin et inaccessibles. Le bateau du désert est rempli de détresse et de désespoir. Le mal a cependant préservé Ousman qui me regarde, moi l’étranger. Il me parle sans mots. Il me choisit pour aider son peuple. Il pense que je peux le délivrer du maléfice qui l’a frappé et qui dure maintenant depuis trop longtemps.

 

3-   LA MISSION

Cette demande est à la fois un honneur et aussi une lourde responsabilité. Pour atteindre ce but, je dois quitter le bateau. Je sais que des épreuves m’attendent. Suis-je prêt à les affronter ? Pourquoi ma route a croisé celle d’Ousman réfugié dans son bateau ? Je ne sais ce que cet homme représente pour moi, mais je ne peux lui dire non. Même si je voulais refuser cette mission, je ne saurais comment lui annoncer. Je sens les larmes couler sur mon visage. L’émotion de la grandeur de la tâche sans doute me touche. Pourquoi moi ? J’ai peur de ce que je vais découvrir en acceptant cette mission. Il est temps que je quitte Ousman, que je sorte du bateau, que je salue les enfants occupés à leurs jeux, les femmes affairées à leur besogne quotidienne et tous les hommes pris dans une indifférence du monde qui les entoure. Je suis peiné de devoir partir, de les abandonner tous à leur triste destin. Ma tâche est d’aller à Axos. C’est là que tout doit se passer. Je dois rapporter à Ousman une pierre aux pouvoirs magiques que seul Ousman saura utiliser pour faire taire le vent. Ma mission devient alors plus légère. Ce n’est pas moi qui sauverai son peuple. Je me sens rassuré et prêt à partir.

 

4-   LA VILLE D’AXOS

La route qui me mène vers la ville d’Axos est longue. J’admire les paysages qui m’entourent : falaises rouges, parfois la végétation tente d’éclore et des petites fleurs blanches, fragiles semblent m’inviter à les regarder, à les sentir. Je prends le temps de m’arrêter pour les contempler. Je découvre toute une palette de couleur, rose, ocre, rouge, bleuté. Ces nuances changent au fil des heures qui s’écoulent. La lumière de fin de journée est la plus délicieuse. Elle donne à ces paysages des tons d’une douceur incroyable.J’avance et je m’émerveille devant tant de beauté. Je m’engage dans un étroit défilé de roches, le siq du désert. Ce couloir n’en finit pas, j’étouffe, je voudrai retrouver l’immensité des espaces. Enfin, je vois la lumière qui m’indique la fin du siq. Je suis soulagé. Je reprends ma liberté et marche sans fin dans cette étendue de roches et de sable.J’aperçois Axos, là où tout doit se passer. Cette ville majestueuse, je l’ai déjà vue dans mes rêves. Ousman me l’a décrite et je l’ai reconnue. Je dois alors rencontrer le roi qui m’offrira la pierre aux pouvoirs magiques.

 
 
5-   LE MESSAGE

La porte de la ville est protégée par deux gardes. Je ne pourrai y rentrer que si j’arrive à décrypter le message que me tendent les deux hommes :

-      Archkim pour da mon orange Wadi

-      Al khubtha de mar pomme piri Wadi

-      Bri al faresa pri me raisin remird Wadi

-      Froteur chari boun figue clara Wasi

-      Tradurons marcheur citron banana Wadi

Je lis et relis ce texte énigmatique ! Je comprends que je suis dans le Wadi Rum. Axos a été construite dans le désert, à l’opposé du bateau du désert. J’ai dû marcher des jours et des jours pour atteindre la ville. Je dois y entrer. J’ai parcouru tout ce chemin pour récupérer la pierre. Je ne veux pas décevoir Ousman. Que me dit ce message ? Je lis à haute voix les mots, chaque mot. Je me concentre et je reconnais alors le sens de certains. Mais oui, c’est ça, Axos est la ville des fruits. C’est l’oasis du désert. Elle est la vie, celle qui peut nourrir ses habitants. Je traduis aux gardes ce que j’ai compris du message. Ils semblent satisfaits. Ouf, ils m’ouvrent le passage. 

 

6-   LE ROI D’AXOS

Je ne sais comment, par qui, le roi a été prévenu de mon arrivée et ilm’attend. Il semble bienveillant malgré son statut de maître. Je me présente et lui parle de ma rencontre avec Ousman. Je lui décris ce que j’ai vu dans le bateau du désert, l’état dans lequel sont les hommes. Je luiavoue la crainte que j’ai éprouvée lorsqu’Ousman m’a demandé d’aller chercher la pierre aux pouvoirs magiques. J’ai besoin de lui parler de ce que j’ai découvert sur le chemin qui m’a amené jusqu’à lui, de la beauté du désert, de son silence, du chant du vent, des couleurs, de son immensité et de la peur de m’y perdre. Il m’écoute attentivement. Il semble touché par ce que je lui révèle. Il demande à un de ses serviteurs d’aller chercher le précieux trésor. Il est enveloppé soigneusement dans un étui tissé de fils de soi. Le roi me le tend en me demandant d’en prendre soin et de le ramener à Ousman. Je n’ose le toucher. Le roi insiste. Ousmanattend. Je dois lui rapporter au plus vite la pierre. Délicatement, je prends l’objet que je dépose dans mon sac. Je regarde le roi. Je ne sais comment le remercier. « Va, repars, rejoins le bateau du désert, Ousman a besoin de toi avec la pierre ». Je quitte le roi, je suis ému, je sors d’Axos, je me retourne une dernière fois. Je laisse la ville aux mille fruits, la ville de la vie, celle que je vais transmettre à Ousman et aux siens.

 

7-   LE RETOUR

Je reprends ma route et refais le chemin inverse. Je retrouve les mêmes paysages, les mêmes couleurs, les mêmes silences, les mêmes chants… Le désert m’apprivoise, je le traverse avec plus de légèreté. J’ai encore beaucoup à apprendre de lui, mais je sens qu’il me devient familier. Je pense à Ousman, aux femmes, aux enfants et aux hommes du bateau du désert. Bientôt, le vent qui souffle depuis des mois va s’endormir et les hommes retrouveront leur vitalité. La vie reviendra comme avant la malédiction. Ousman me voit arriver. Il m’accueille chaleureusement. Je lui donne l’écrin. Je regarde Ousman et le laisse. Dans son regard j’ai compris qu’il avait besoin d’être seul pour accomplir le geste de délivrance. Je repars vers d’autres horizons avec dans la tête, cette rencontre inoubliable.

 

Jordanie, février, mars 2012
Chantal F
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Wadi Rum 

 Partir

 

Je laisse trop, je laisse le trop trop plein : de monde, d'amis, d'activités, de mails, de gavage. Trop de yaourts. Vous arrivez à choisir vos yaourts, vous ?

Je laisse tout ce trop, les bruits, les voitures, la course, la folie. Folie du mouvement, en avant, aller devant, voir devant.

Qu'y a-t-il devant ? Et devant le devant ?

Donnez-moi à voir un désert, du vide, du silence, du rien.

Parce qu'il n'y a rien dans le désert ?

A voir...

     

 

Wadi-rum- le désert.

 

Joli nom.

Je suis venue pour faire le vide. Pour entendre le silence. Ne plus courir, ni même avancer. Juste goûter le temps qui s'écoule aussi lentement que poussent les montagnes autour de moi.

 

Tout est vain. L'humanité ne va nulle part ; elle s'agite dans sa fourmilière. Elle disparaîtra, écrasée ou explosée. Ces rochers se rient de toute cette vanité. Les fourmis, décidément, se prennent au sérieux. Elles gravissent les plus grosses montagnes pour voir plus loin. Plus loin que leurs pattes.

-                  « C'est moi qui voit le plus loin, pense la roche. Et moi, je sais d'où je viens. Je ne leur dirai pas où elles vont, les fourmis, car je sais qu'elles ne vont nulle part. »

Dans le silence l'émotion m'étreins, les larmes sont toutes proches. Pourtant je ne pense à rien, je n'ai rien à penser. Expression, émotion, c'est fort, c'est beau. Expression, émotion.

Énervement.

Écrire de beaux mots, de belles lettres. S'il n'y a pas l'attention à l'Autre ?

Rencontre avec ses fantômes, ses fantasmes. Et l'Autre qui est là, bien vivant, lui, qui va se soucier de le rencontrer ?

 

 

Silence

 

Ce soleil, bon augure.

Ils marchent, moins deux, plus quatre, sur le sentier

Leur file pointillée dessine quelques figures

Poursuivant le ciel aujourd'hui altier.

 

Devant, dégustant quelque rameau,

Il mène la danse

En silence

Du pas cadencé des chameaux.

 

Désobligeant, le vent de sable

S'est levé. Sur un nuage affable

Flottent les émotions.

 

Les fières falaises, les rochers prétentieux

Etreignent les éléments capricieux

En une infinie relation.

 

 

Un caillou posé au milieu de la terre. Les Portes du Sud. Portes à franchir. Elles cachent l'horizon, non, elles sont l'horizon.

Un gros caillou, un montagne. Franchir. Contourner. Avancer. Grimper. Passer.

La lumière se cache derrière.

 

Elle

 

Elle a froid. Très froid.

Pourtant elle se sent immergée dans le grandiose.

Le ciel est couvert, l'horizon bouché.

Elle grelotte. La montée aurait pu la réchauffer, non, le vent est pénétrant.

Un nuage anthracite passe, assez vite.

Elle se recroqueville.

Juste derrière une trouée jaune lui dit que le soleil n'est pas d'humeur aujourd'hui.
Elle soupire.

La brume recouvre l'horizon. Entre deux pics noirs, une lueur blanche comme deux phares puissants au détour d'une route.

Décidément le vent la glace. Il se renforce comme pour éteindre les phares. Il y parvient d'ailleurs.

Elle bouge un peu la tête.

De l'autre côté, du rouge. Rouge la roche, rouge le sable. Rouge mouvant, il avance, rosit, pâlit, blanchit et se fond dans le gris.

Oh surprise, derrière c'est une lueur paille qui pointe. Vivante elle aussi, cachée puis visible selon les humeurs d'une brume grisâtre qui joue avec le vent.

Elle gémit.

Un éclair de lumière et l'horizon apparaît, multicolore,  tel un flash qui lui fait douter de sa réalité.

Elle est en colère. Pourquoi faut-il être gelée pour accéder à tant de beauté ? Y aurait-il un prix à payer ?  Se déplacer, marcher, grimper, se dépenser, ne suffit donc pas ?

Oh, un coin, un tout petit triangle de bleu semble la narguer. Coucou, à bientôt, ce sera pour un autre jour. Il s'éteint.

Elle a le temps de voir la vallée s'illuminer, comme pour révéler ses trésors. Sable rouge, roche ocre,  brume grise, éclair blanc de lumière, rayon jaune, une tâche verte.

Elle a le sentiment que le désert lui livre enfin quelques secrets, comme un promesse, mais avec la parcimonie d'un avare.

Le froid la reprend, l'entoure, l'immobilise, l'embrasse. La rage monte. Elle se lève, bouge, décide de voir quand même, de voler tout ce qu'elle peut à ce riche collectionneur qui se donne tant de mal pour cacher ses tableaux.

Le grand feu ne parviendra pas à la réchauffer.

Qu'importe. Elle verra, boira, dégustera. Elle lui volera plus que ne peut en tenir sa besace.

 

 

La dune

 

Elle avait toujours rêvé de les voir ensemble, simultanément, tous.

Et là, après avoir longtemps goûté le silence, le vide, l'apaisement, après l'effort du souffle pour parvenir en haut de la dune, elle les a vus.

Dans le creux d'un siq, entre quelques grains de sable rose, elle les voit,

Ils sont là, ils sont tous là.

Ceux qu'elle a aimés et qui l'ont aimée, mais eux, ils savent.
Surtout, surtout il y a les autres.

Elle les voit, ceux d'un moment, d'une brève rencontre, ceux qui l'ont accompagnée dans les voyages, ceux qui lui ont donné du temps, ceux qui lui en ont pris, ceux qu'elle a aimés et qui ne l'ont pas vue.

Ils sont là, les morts, les vivants et ceux dont elle ne sait s'ils sont morts ou vivants.

Ils sont là, les attachements d'enfant, les premières amitiés, les disparitions brutales, les rencontres, les séparations.

Ils sont là, tous là, comment les nommer tous ?

Elle voit les fous-rires, les disputes, les danses, elle entend les mots échangés, les vrais, les faux. Elle sens à nouveaux les silences, les larmes, les rancœurs.

Oubliées les déceptions, les rivalités, les abandons, les colères, les amertumes.

Ils défilent, tous ces moment communs tous ces bouts de chemin partagés, ces petits sentiers qui se faufilent, serpentent, s'écartent, se retrouvent pour se croiser et se fuir à nouveau, parfois à jamais.

Ils sont là. Ils sont tous là.

Ils sont elle, elle est faite d'eux.

Elle voulait tellement le leur dire.

 

Elle les prend dans le creux de sa main. La caresse du sable qui glisse entre ses doigts lui répond.

Furtivement elle dépose quelques grains de sable dans le fond de sa poche.

Ils sont tous là, elle peut repartir.

 

Le vent

 

Chacun de ses pas soulève une poignée de grains qui s'envolent, humble participation au travail du vent qui déplace la dune.
Ici aujourd'hui, là demain, la dune cherche, tournoie, avance, recule. Elle s'élève parfois le plus possible, comme pour appeler une étoile qui la guiderait.

C'est qu'elle a charge d'âme, la dune.

Tous ces grains, toutes ces rencontres, toutes ces émotions, ces échanges doivent se retrouver, s'identifier, se reconnaître.

Au fond d'une poche les quelques grains de sable se laissent bercer par ses pas. Ils se croisent, se superposent, s'isolent, se mélangent.

Tout d'un coup, il s'agitent, ils entendent la longue plainte du vent guidant la dune entre deux falaises. Il va, virevolte, cherche devant, à droite, se retourne, hésite.

Puis il se met en colère. Décidément, il n'y arrivera pas. La dune est trop lourde, chargée de tant d'émotions, et plus elle avance, plus elle grossit. Alors il se fâche.

Il s'attaque à ses bords, aspire le sable, le jette dans la vallée. Des tourbillons s'élèvent en colonnes, jaunâtres ici, plus roses par là, tels des tornades de sentiments impatients. Perdues, désorientées, les colonnes se dispersent, volent, rejoignent les nuages et envahissent tout.

Plus de ciel, plus d'étoiles, plus de dune. Des grains de sable partout, ils explorent, ils observent, ils cherchent. Où est le lieu des retrouvailles ? Où se poser ?

Elle continue, elle marche, elle, elle sait où elle va.

Du fond de sa poche les quelques grains décident d'intervenir. Porteurs de pensées, après tout, c'est leur spécialité. Il s'agit maintenant de se montrer efficace. Ils s'y mettent tous et leur message part tous azimuts.

 

« oui, par là, va, jhasma, petra. Pensées associées, sentiments parlants petra

agglutiner gluten colle farine cimenter. Pensées associées par monts et par vaux. Nabathens, aujourd'hui demain.

Qui donc ? Où ? Oui, par là, ouah. Azafade, agglutiner les vieilleries, vielle, violon.

Oui c'est ça faut pas. Les vautour roucouler. Elles rient, elle pouffent, ramah petra

nabathéen, nabab, baba au rhum petibonum, maximus centre ville ; new petra veloume, tsiléo, manmpitre. Qui va bien vouloir ? Antan, anthracite, paléolithique, ranger.

Télépathie, transport de sentiments. La dune doit construire. »

 

 

 

Réunion

 

Elle a senti la colère du vent, elle a senti l'envol du sable, elle a vu la dune se disperser sans comprendre, inquiète de savoir où elle allait.

Que disent les cristaux agités de sa poche ? Elle a entendu leur message, ne le comprend pas et pourtant son inquiétude lâche : un guide est là. Grain parmi les grains.

Petra, tu y vas, continue.

Petra où sont figées en tombeaux dans le roc toutes les inutilités, toutes ces pensées qui se perdent, n'atteignent jamais leur destinataire, tous ces grains de vie vains.

Petra veut revivre. Petra veut créer le monde d'une communication nouvelle. Le vent transporte les émotions, toutes passent par là. Désormais elles ne repartiront plus. Les perles de sable vont se fixer là, trouver leur juste chemin et toucher enfin leur destinataire.

Elle comprend  le sens du vent, le déplacement des dunes, les brouillards de sable.

Elle avait l'intuition de cet univers étrange, tant désiré où toutes les émotions pourraient se retrouver et communiquer.

L'atteindrait-elle enfin ?

Son pas s'accélère. Quand elle aperçoit la falaise qui s'ouvre, elle s'engage dans le siq. Les portes de la ville sont proches. Elle se sent plus légère, de plus en plus paisible.

 

 

 

Dominique       

Février-mars 2012

Jordanie


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Source du vent

Source du vent dessine sur le sable les vagues que la mer rouge ou morte ou noire ne peut imaginer. Souffle du vent passage obligé couvre de sable d’or l’entité magnifiée. C’est ainsi qu’au matin renaissant la vieille femme faiblissante trouve le fil d’or et peut s’en draper. Le regard voilé de tant de brume d’années, l’écheveau démêlé se mêle au temps du temps secondé où les vieilles bandelettes effilochées filent dans la trame du sable blanc auréolé. Dans le feu du soir allumé la musique du voile d’or ainsi déployé danse en creux allégé où l’étoile vient se poser. C’est le temps où les paupières s’ouvrent aux deux mondes qui ne sont qu’un. Le monde de la vieille femme et le monde de l’étoile. Celui de la mort et celui de la vie.                                 

« Personne ne m’a nommé. Nous ne comptons pas le nombre de mes années. Ce dont nous nous souvenons c’est de mon linceul immaculé »  dit   la vielle femme étoilée.                                                                                                     
Assise sur la fine voûte du sable, une jeune femme  la contemple interloquée. Le visage d’or de la vieille femme où se perdent encore des filaments grisâtres lui est au-delà de l’étranger, les souvenirs du fond d’elle ne peuvent s’éveiller et  dorment sur le velours d’une boite fermée. Ses souvenirs sont à créer, ses souvenirs se dessinent devant ses pas, ses souvenirs l’emmènent là où elle n’est pas, ses souvenirs l’emmènent là où elle n’est jamais allée.                                                                                                                                         

 

 « La vieille femme se voit dans mes yeux et se moque du nom qu’elle y découvre. Elle se dresse sur les deux branches maigres de ses jambes et inscrit en contre-point mon ancienne destinée à revenir.                                                

C'est le temps espace du temps décompté                                                                 
c'est la marche à l'envers qui porte vers l'endroit                                                   
l'endroit que je ne connais pas.                                                                     

La vieille femme se tait et j’entends le vent fort qui déterre les arbres et effraie les chiens. Elle se tait et j’entends  le timbre de la cloche qui résonne et se cogne aux parois des nuages chargés de silice. Elle se tait et je perçois le chuintement de la source qui jaillit de la terre.                                                                   
La vieille femme ferme les yeux et je vois le jour qui  se lève sur des tombeaux de pierre aux vents ouverts. Elle ferme les yeux et je vois la roche rouge qui s’effrite et deviens poussière. Elle ferme les yeux et je vois la longue nuit qui se pose en place du jour.                                                                                                             
La vieille femme est immobile et je foule le sol, soulève la poussière en demeure depuis les siècles. Elle est immobile et je frôle l’herbe rase  qui ourle la trace de l’eau dans la roche creusée. Elle est immobile et je traverse les lieux désertés où errent les âmes. 

 C’est dans cette ville oubliée que repose au creux d’une alcôve la boite fermée. Cette vision m’apparait alors que sur un sentier en corniche de falaise se dessine sur le ciel le fronton d’un mausolée sculpté dans  la pierre qui me fait l’effet d’une gifle glaciale dans le froid mordant de ce pays de l’orient. Luttant contre les rafales du vent, contre le sable s’immisçant dans les plis de mon manteau, j’atteins une esplanade semblant celle de la lune quand pleine elle offre sa lumière spectrale. Je trouve une boite en fer blanc cabossé qui s’ouvre sans bruit. A l’intérieur un fin velours aussi blanc que le blanc linceul immaculé. Des mots sibyllins noir sur clair y sont tracés d’une écriture elliptique                       

‘’Ouverttige  plongée     apnée de l’eau de là     trouver                                 
la vallée  l’avaler sacrée                            par le regard       de si Ô  plonger                            mes sages tÔt matin tard         cavalier par la parole       
lier au lavaler la vallée             oubliée  déliée             prie –prie- prie     
   
rie -rie -rie      nÔuv’ elle fois.’


                   
Devant la boite ouverte aux mots évaporés la jeune femme reste coite. Le message glisse de ses doigts, tombe à terre. Une rafale plus forte que les autres s’en saisit et le vent et le fin velours disparaissent de l’autre côté du paysage. Seule dans cette cité d’avant où les vivants vivaient en  leur mort approchant elle s’adosse contre l’édifice émergeant de la montagne, regard porté au-delà du visible. La force du lieu étreint sa poitrine de sa poigne minérale et dans un râle de fin d’expire glisse son corps le long du mur de pierre. Combien de temps écoulé reste ainsi son soi sans bouger ? Combien d’années ? Combien de siècles ? Elle ne sait dire si le temps de ce temps compté est décompté mais elle dit que les mots en elle et inscrits en elle, reviennent à elle. Et comme les étoiles au ciel se mettent en place,  les mots sur l’esplanade trouvent leur sens dans l’espace.

 

                                   ‘’Tu plongeras dans l’au-delà                                                            eau sacrée  avaleras                          prieras  encore  une  fois          
le cavalier viendra de la vallée                vertige du regard des sages                                     déliera le rire une nouvelle fois.’’                                                                                                                               

La jeune femme ne sait où se cache la vieille femme  mais un parfum léger, sa caresse sur la joue lui dit sa présence tout à côté. Elle a la connaissance de l’avant. Partir de la ville, la laisser derrière soi. Une cité oubliée pour un songe, une réalité à venir pour un tombeau, un tombeau derrière soi. Commence pour la jeune femme la longue descente vers l’ouest, vision de ruines de châteaux aux  pierres écroulées, de chemins poussiéreux laissant derrière eux des traces serpentines entre les collines, d’oiseaux noirs jouant dans le vent, de nuages tissant une dernière fois une étoffe offerte à l’inconnu. Continue  encore la longue descente vers l’ouest, des pierres, encore des pierres, une terre aride gorgée de sécheresse, la chaleur qui enfle, une brûlure au cœur. S’achève enfin la  descente vers l’ouest où le soleil en avant courre plus vite que le temps, le rattraper dans sa course finale, tenter de l’arrêter, le retenir.              

« Non pas ce matin. Pas maintenant. Attend encore un peu.»

 Comme l’étoile posée au creux du voile déployé, la jeune femme tend les mains devant elle mais il tombe sur le chemin. Il ne se rend compte de rien. Empreinte bleue sur le chemin la trace se mélange au ciel, à la mer, aux larmes versées dessus une vie envolée.          

C’est un souffle offert au désert                                                                                       
du sable déposé sur la pierre                                                                                               
un caillou dans la poche qui tombe parterre                                                            

La jeune femme tombe, roule le long de la pente vers la mer qui n’est ni rouge, ni morte ni noire. Sur l’autre rivage se dévoile une contrée nouvelle où  s’endort le soir de ce début de journée. La vieille femme part dans le noir. Ses fils d’or au vent laissent derrière elle des senteurs d’encens, volutes de fumées qui endorment les corps et éveillent les âmes pour le  long voyage en devenir.                                                                                                                                   

« Mais il fait chaud. Il fait soif à la dernière pluie. L’eau au goût de sel est un mirage où je perds la raison. La craquelure de la terre blesse la plante de mes pieds, le sel s’y invite. Le paysage  blanc comme le blanc linceul immaculé me noie dans un brouillard où se perd mon orient.                                         
 Mais il fait chaud. Il fait soif à  la dernière pluie. Une goutte  d’eau dans le creux de la main, je l’approche de ma bouche… Eau miraculeuse en essence de sens, le sens du chemin m’est montré, le sens à l’endroit, je tombe à genoux, les mains en prière. »

 La jeune femme reste un moment perdue dans le silence de l’absence quand une partie d’elle va rejoindre les morts d’avant le temps où la brume se lève, épaisse et légère. Elle compte le décompte du temps. Elle sait que les montagnes de l’autre côté ne disparaîtront pas. Elle sait que la plaine où coule le fleuve est une frontière. Elle sait que le centre est en elle. Elle sait celui qui viendra du sud. Le dos appuyé au nord l’ombre portée de la jeune femme trace une empreinte qui s’ancre en terre de l’autre côté où le soleil se lève.            
Enveloppée dans son manteau couleur de terre elle s’allonge dans la poussière. Les heures ont passé. Les drapés du tissu la dissimulent aux regards de l’étranger qui s’avance sans la voir. Il s’arrête là où elle est et ne la voit pas. Il s’assied là où elle dort et ne la voit  pas. C’est qu’il est en chemin depuis des  siècles. Son pas ne laisse pas d’empreinte derrière lui. Les lieues parcourues ont épuisé son cheval. Le cheval est maigre. Le cavalier le tient par la bride. Depuis longtemps son cheval ne le porte plus. Le cheval est fatigué. Il voudrait dormir et ne plus se réveiller. Il ne se réveillera plus. Il s’effondre dans un nuage de poussière aussi blanche que le blanc linceul immaculé. La jeune femme se réveille tremblante de sommeil, elle secoue la poussière qui s’était déposée sur elle, recouvrant son manteau d’une fine pellicule aussi blanche que le blanc linceul immaculé. Son ombre portée s’est allongée et s’étend au plus loin du regard, du côté de la montagne au-delà de la mer qui n’est ni rouge, ni morte, ni noire. Le cavalier est abasourdi de tant de vieillesses passées alors qu’il est si jeune encore. Il ne comprend pas, son esprit lui est vide comme l’écorce d’un fruit  perdu entre le temps du ciel et le temps de la terre. Peut-être est-il arrivé quelque part et il ne le saurait pas ? Il  est lavé de toute mémoire et se sent étrangement bien.                                                                                                                           
La jeune femme attend. Le regard du cavalier continue de se perdre dans l’instant de sa mémoire vidée. Elle n’est pas impatiente, elle a le temps de l’éternité. Elle compte ainsi sous ses doigts les grains de sable en collier et se pare du bijou qui compte plus que l’or. La jeune femme attend. Le cavalier perd le nord et plonge de l’autre côté de la terre, là où les sages ont le regard clair. Il s’y noie mais respire mieux qu’au jour de sa naissance. Il bascule  et le monde à l’endroit lui est donné dans un vertige où la vue qu’il retrouve lui déride les zygomatiques qu’il avait, enserrés dans une mâchoire de fer. Il éclate de rire, d’un rire franc et sonore qui dépasse les frontières imaginaires que la jeune femme voyait sur sa route. Il éclate de rire et les ondes sismiques secouent les frontières réelles que les hommes ont dessinées dans leur hâte de conquête meurtrière.

La jeune femme reste en son centre, elle est au milieu du tout.                       
Le cavalier enfin la découvre.

 s.e 

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Cheminement .... dans le désert du Wadi Rum

Quand je viens à sa rencontre, il s’avance, il m’observe…

Muette de stupeur ! J’ose lever les yeux.

Je pénètre  dans un monde  de sable, de pierre,  aux couleurs et formes saisissantes.

De gigantesques  roches de grés en  gardiennes  du Wadi Rum,  me regardent!

Toutes plus énigmatiques les unes que les autres, elles se dressent monumentales, certaines telles des statues de Pâques, aussi massives et imperturbables…

Grossièrement taillées ou finement ciselées, elles se révèlent entièrement recouvertes de représentations.

 

Je me sens vaciller ! Aussi loin que mon regard se porte, elles sont là…

 

Morcelées, accolées, empilées, entrelacées ou solitaires !

 

Elles émergent dans une  couleur  sombre puis se déclinent suivant l’heure ou la lumière dans de nombreuses  teintes, en bouclier érigé,  paravent de roches !

Elles s’élèvent  sur une  vaste couche de sable aux contours étirés dans une  variance de jaune safran, de beige  ou de rose…redessinant une mer intérieure, aux vagues imaginaires, à l’écume mousseuse de nuages !

 

Il me semble qu’elles se posent et posent  dans un  dédale chaotique au travers d’un scénario sans cesse renouvelé.

Ce n’est pas seulement un magma refroidi, émergeant en une  matière pétrifiée, libérant des formes, des couleurs, c’est  un assemblage de personnages retraçant des  scènes de vie ou encore des monuments qui se déploient,  et s’imposent à l’œil dans un mélange  incohérent, pourtant  harmonieux…

 

Sous mes yeux ébahis tandis que je marche :

 

Là,  un amphithéâtre tout en rondeur de couleur rouge terre de  Sienne !

A côté,  des temples d’un beau vert jade !

Dans le fond,  de blanches mosquées en transparence!

Un peu plus loin dans la nudité de la plaine, un bédouin, son kéfié enserré autour de la tête,  est entrain de prier, genoux à terre…Pierre posée comme une sculpture d’un gris métallique !

 

Je me sens  happée de toutes parts, je ne sais de quel côté tourner les yeux puis  je me laisse guider, mon regard est dirigé par une force inconnue, il  se déplace et se fixe sur la roche.

Sur une paroi lisse et marron, au premier plan  incrusté dans la pierre,  un visage avec un œil grand ouvert et l’autre à demi fermé,  se rapproche.

« Regarde avec tes deux yeux ! » J’entends distinctement  ce message de bienveillance et je sens son  regard protecteur  me suivre.

Je me surprends à ouvrir  grand les yeux.

Je frissonne malgré la chaleur,  je ne peux me détourner  de ces étrangetés,  façonnées !

Par la puissance  du souffle rauque du vent !

Les faisceaux ardents du soleil !

La hargne des tourbillons de sable!

La froidure des nuits sous la symphonie des étoiles...

 

Façonnées, sculptées, imprimées, elles sont vibrantes de vie là, devant moi!

 

Le temps sous  l’injonction de ces éléments  a gravé l’histoire  et la roche en est un des révélateurs…
Cette roche aux formes multiples et  étranges  transpire les siècles écoulés et je ressens tout un passé qu’elle m’autorise à pénétrer!

Je suis  entourée, cernée par leurs tailles démesurées…

 

Ici ce n’est plus que désordre et chaos,  j’y vois toute une frise  composée de têtes, pensives, inquiètes, perplexes, des hommes de tout temps.

La pierre est grise comme si les couleurs s’étaient effacées.

Des têtes qui se frôlent, des êtres qui trichent, tout un monde qui pense être dans son bon droit.

L’homme qui  juge  et condamne, pétri de suffisance, faisant fi de son intelligence !

La tolérance pointe du doigt l’intolérance…

 

Ici des tas de pierres hauts  comme des pyramides qui s’érigent, éboulis fragiles sans laisser de trace de message, un amoncellement de corps sans vie…

Témoignage  des erreurs des hommes sans cesse renouvelées.

Je suis parcourue d’ondes de froid intense et pourtant j’ai chaud !

Je marche vaillamment frappée par ce trop plein de résonnance, d’images…

 

Un visage de bouddha  se détache tout en blancheur et me fait retourner, je le 
contemple avec insistance !
Mon esprit se fond dans la pierre.

Le souffle du vent caressant se réveille. A présent, il me bouscule !

Je m’arc-boute de toutes mes forces essayant de le contrer, alors le vent se fait 
murmure
et me donne sa force, je rentre en lui, je tourbillonne…

Je m’approche, je flaire la roche comme si cette montagne m’appelait de l’intérieur.

 

Le ciel se fait bleu indigo,

je deviens puissante  comme un charretier !

 

Avec la légèreté d’une plume…

Je dévale les dunes jaunes scintillantes sous le soleil !

 

Je m’accroche aux  arbrisseaux secs et rabougris !

Je recrache le sable qui retombe en gerbes cinglantes !

 

Je respire les couleurs d’ où émergent  des vies :

Le vert jade se mélange aux effluves de la mer  et d’essences de plantes, souffle puissant de la nature,  imperceptible et tenace d’un lointain passé.

 

Le rose et le  rouge me suffoquent dans des parfums de passion d’où  surgissent  des  palais, rois et sultans,  le temps des nabatéens s’inscrit où se mêlent les  parfums d’encens et d’épices qui  retracent  la route des marchands et des caravanes !

Ces senteurs  de réjouissance, d’opulence se dissolvent dans les odeurs  de sueur, des combats,  de  mort et de naissance.

 

Le beige, ocre et safran s’étalent  dans l’air  de la terre des nomades là où  la couche des bédouins se fait et se défait dans les courbes du sable, dunes, chemin esquissé, effacé,  recouvert et redessiné dans les  tourbillons  de  poussière et le piétinement  de troupeaux, la fumée,  l’odeur du bois et cette envolée de  grains qui quittent  la pierre  et s’éparpillent en sable dans le murmure du vent chargé de cette vie qui s’accroche à la peau…

 

Toutes ces couleurs livrent leurs odeurs d’un passé et présent réunis.

 

Mon souffle devient ce mélange d’air  du Wadi Rum !

 

Je chante « AntaWana » pour l’homme que  j’aime, pour que mon souffle chargé de cette haleine parfumée lui apporte mes paroles dans l’écho retentissant  de la vallée  des montagnes…

 

Alors :

J’entends battre le cœur des hommes depuis  la nuit des temps, dans le ventre de la terre, dans son armure de  roche tourmentée,  dans sa peau qui s’effrite et se fragilise, dans le silence de son désert insondable, de sa solitude implacable  quand une  plainte s’échappe  et s’éparpille dans  le souffle du vent ou qu’elle se dépose dans le creux d’un repli ou s’enfouit sous une dune.

Comme une peau de tambour tannée par le temps, ce battement  résonne de souffrance, de joie et d’espérance !

J’écoute…

Le battement des cœurs s’accélère, une vie là s’inscrit  dans la nudité de la vallée,  
monte
de ses entrailles,  une vibration dont le son se fige sans vouloir livrer ses secrets.

Je voudrais écouter encore,  percer le murmure  de la  vallée ou  traverser le tumulte de la roche.

 

Mais je dois monter ! Suivre cet appel impérieux…

Alors qu’il me plairait de  me rouler dans cette mer de sable comme Allian 
le dromadaire, il me faut grimper pour tenter d’atteindre le sommet. 
Je ne rechigne pas à escalader, cependant je ne veux pas me rompre le cou ! 
La paroi est un peu raide,  des yeux bienveillants suivent mes pas hésitants, 
des mains m’agrippent pour me hisser, la peur s’envole.
Un homme au cœur 
généreux me porte mon sac.
C’est moins difficile que je ne le pense, les encoches 
se rapprochent comme un escalier
taillé dans la roche naturellement…

 

Un rêve me revient, les images sont identiques à ce lieu !

 

Une montagne gigantesque avec un passage fait d’escaliers,  moi je ne vois rien d’autre qu’une paroi inaccessible,  ma mère n’hésite pas, elle grimpe allégrement devant moi  alors qu’elle est déjà bien avancée en âge et fragilisée par  une fracture du col du fémur :

« Monte devant,  la pierre est taillée depuis des millénaires, ne passe  pas devant sans la voir, la sentir,  sans la gravir, il te suffit de trouver le chemin, continue d’avancer, sois  attentive, les indices ne manquent pas et  te conduiront là où tu dois aller.

Va ma  Fille ! » Me dit-elle.

Ce rêve, à cet instant  prend tout son sens.

Venir  dans ce désert,  grimper cette montagne, c’est la suite d’un choix et de reconnaître ce chemin tout tracé me remplit de joie.

Je  ressens  la force de ma mère me pénétrer et je suis  remplie de sa grande bonté !

Un voile blanc transparent se dépose sur la roche, carré de lumière sur  l’aspect métallique de la pierre imprimant  un sourire qui s’estompe aussi vite qu’il se dessine !

Est-ce bien  ton sourire Maman ?

Tu me manques et  pourtant, je te sens là à mes côtés.

 

Nous décidons de ne pas aller plus haut, je suis soulagée, un peu étourdie !

Je respire  les couleurs qui m’entourent comme des sels pour reprendre mes esprits,  souffle de la pierre d’antan diffusé  dans l’air que  ma respiration redistribue !

Je ne suis pas montée  jusqu’au sommet, ce n’était pas nécessaire, je redescends aisément, le plus souvent je me laisse glisser et au  contact de  la pierre je me déplace sans effort !

A nouveau  le chemin se profile dans un  horizon  de sable et de roche…
Je marche, je dois avancer !

Plongée  dans sa matière, je  deviens  élément de sa matière, j’y découvre  une paix, 
un bonheur que personne ne peut entamer. A nouveau je m’oublie !

Je me sens accepter sans limite, accueillie dans ce monde de pierre et  de sable…

 

Au matin, je suis réveillée par le chant d’un minuscule oiseau bleu et rose qui me fait écarquiller les yeux et bientôt il est  rejoint par deux autres,  ceux là sont de couleur  verte et  jaune,  ils chantent à gosier déployé, leurs couleurs vives tranchent sur  la roche foncée.

Je me lève de bonne humeur, leur chant est gai et je me surprends à sourire  tant ils sont si petits  et si puissants du gosier, bercée par ces vocalises,  je me souviens des dessins entrevus sur la roche hier soir et je pense à ce peuple Nabatéen…

Une aubade  et des images gravées sur la roche  ressuscitent le  passé  lointain d’un peuple jadis heureux en ces lieux.

« Ecoute et regarde ! »

Ce grand peuple a  dormi dans le creux des roches et veillé  sur l’acheminement des marchandises sacrées et précieuses durant la traversée du Wadi Rum.

Leur présence est là mystérieuse, palpable dans d’imperceptibles indices.

 

Hier, il faisait nuit à notre arrivée et le lieu a gardé tout son mystère.

Tout en m’éloignant pour faire une  toilette sommaire, je découvre le sol en forme de croûte, fait de crottes desséchées laissées par  le  troupeau des bédouins, seule trace visible de leur passage.

Une haute falaise de couleur caramel et jaune  s’élève magistrale, elle est  gravée

d’impressionnantes  représentations  qui  de plus près  apparaissent  en relief,  le campement  composé de quelques tentes semble lilliputien devant cette cathédrale de pierre !

Et la vallée s’ouvre  devant moi comme une mer intérieure, une mer lointaine à jamais disparue, à présent noyée  de sable !

Le soleil commence à la réveiller en lui donnant de subtiles couleurs qui se fondent par touches de  rose, de beige, de jaune, de  blanc vaporeux,  de vert.
D’imposantes roches sombres dans le fond  la parsèment et les  plus proches  se précisent, je les vois  plus découpées, plus  morcelées et leurs motifs se dessinent   avec plus de netteté  dans la lumière douce du matin qui s’avive.

 

Je voudrais rester là, m’engager dans son  dédale de pierre, me cacher dans  ses  cavités, ses  replis, enfoncer mes pieds dans son sable, m’y allonger, m’y rouler comme dans une mer, me baigner dans ses couleurs !

 

Inattendus, bruyants ils remontent  de ma poitrine, les sanglots !

Je m’abandonne à ce chagrin, mon corps ploie, dans une suffocation oppressante, arrachés du fond de ma mémoire  ces pleurs  me  secouent,  des hoquets me laissent pantelante !

Le vent  se charge d’éparpiller mes larmes et d’accrocher  ma tristesse à la roche.

L’instant d’après  le  soulagement s’installe et apporte  la quiétude dans une   respiration renouvelée !

 

La vallée  me regarde impassible, je la dévisage perplexe.

 

Après un instant de  tête à tête  avec cette  nature  et le  partage d’un petit déjeuné 
avec les amis de voyage, il est l’heure de lever le camp, de repartir…

Tout le groupe se met en marche !

 

Les sentinelles sont toujours là, je ne peux échapper à l’emprise de leur  regard.

 

La roche prend des couleurs inconnues jusqu’alors, du bleu ciel se détache 
du rouge sombre
comme marqué d’un coup de pinceau,  cette couleur apparaît   
trop vive  pour être naturelle, les choses s’inversent ici,  la beauté éblouissante 
des couleurs  paraît suspecte.

 

La marche se fait laborieuse, le sable ne se laisse pas accrocher,  il se dérobe sous mes pas,

je n’ai  pas prise, l’effort me coupe le souffle, le soleil me chauffe  la nuque…

Je suis obligée d’enfoncer  mes pieds dans le sable pour avancer  et  je me sens reliée  à ce lieu comme traversée par  un courant.

 

Je marche  d’un bon pas, heureuse !

 

Distraite  un temps par une découverte que notre joyeux accompagnateur  Mûtlag  met à jour,  je m’arrête,  il creuse  dans le sable avec ses mains  autour d’une  drôle de plante.

Une partie rouge foncée et d’aspect velouté dépasse de quelques centimètres du sol et une  racine descend profondément en s’amenuisant.

Il  prend tout son temps pour dégager  cette racine qui n’en finit pas de courir dans le sol pour se  terminer fine comme  un fil qu’il brise enfin, pendant cette opération  son regard est chargé de mystère et ses gestes ressemblent à un rituel.

Une fois  dégagée, la plante à l’air d’une grosse asperge biscornue,  d’une  couleur étrange,  Allian  le dromadaire en  est friand, ça se voit et cela s’entend,  dans de grands bruits de langue il a vite fait de l’engloutir.

 

La marche reprend, tout autour  d’imposantes et étranges roches  de couleur caramel !

De petites dunes de sable jaune, du sable beige piqueté de vert, du sable rose rayé de  rouge comme un tapis aux motifs raffinés qui se déroule loin  sous le regard…

Là sous nos pieds, des petits lézards bleus  qui filent,  des rondes de petites fourmis que nous contournons, de ci de là des terriers de petits rongeurs et de renards,  des plantes aux petites pousses vertes et  parfois violettes ,  des arbustes  d’un vert jauni,  des chardons aux tiges desséchées  jaunes ambre,  de minuscules et rares  petites fleurs bleus…

 

Je marche, nous marchons, parfois en file indienne le plus souvent  éparpillés comme ces grains de sable, souvent, je m’arrête, je tourne sur moi-même pour me remplir  de cette beauté, de ces couleurs saisissantes, et  me fondre  dans l’ensemble  du paysage !

Je vous vois comme moi vous aussi vous arrêter, et vous  perdre dans ce lieu étrange !

 

La nuit tombe vite, le froid la rejoint,  bientôt les mots remplacent les pas et l’instant se cristallise dans les voix, les sons, les rires autour du repas et du feu crépitant…

 

Puis  un peu plus tard à  l’écart, les  regards se perdent dans le ciel animé  d’étoiles…

La vie est intense là-haut, ça brille, ça file en traînées lumineuses, c’est une vie de lumière!

Ici les étoiles criblent le ciel …Je me demande : y-a-t-il d’autres êtres vivants là-haut ?

Que nous cache  cet univers,  ce système si bien orchestré !

Pour l’heure, je me contente de rêver, je décide de dormir à la belle étoile…Braver le froid !

J’aimerais  que  les étoiles me racontent leur histoire.

Je n’en saurai rien car cette nuit  les nuages ne vont  pas tarder  à recouvrir  les lumières, le ciel s’éteint tout d’un coup et se  revêt d’ombres mouvantes,  signe annonciateur d’un peu de pluie. 

Même si la pluie n’a rien de diluvienne, regagner un abri de toile  me paraît plus sage.

 

Je sens l’humidité  me réveiller au matin et  j’entends des gouttes tomber  sur la toile de tente,  quand je sors la tête, tout est gris, la brume dissimule la vallée, je m’aventure, je bute sur des racines entortillées comme un câble…

Je m’installe pour me laver  sur une roche dans une faille qui se rétrécit en un couloir étroit,

la température est fraîche, la toilette est vite faite.

 

C’est l’heure du petit déjeuner, une mêlée de bras, au-dessus des pots de confiture, du miel, de l’huile d’olive, de thym aux graines de sésame, des  petits gâteaux secs et de grands pains ronds et plats,  j’adore ce pain et celui là je le trempe nature dans mon thé, un  délice !

Après un dernier thé à la sauge bien parfumé  nous voilà repartis,  tous un peu transis!

 

Il fait froid, le vent me pousse, notre  guide Louya  entame l’ascension, nous le suivons,  je suis un peu morose, je grimpe de roches en roches, de l’autre côté  des falaises plongent à pic, impressionnantes forteresses badigeonnées de couleur rouge sang qui nous tournent le dos !

Face à ce  vide et cette paroi peu hospitalière  je me sens frissonner…

Bientôt  des couleurs vivent parsèment notre chemin,  un enchantement !

Des pierres de toutes les couleurs crissent sous nos pas, des éclats verts marbrés de blanc, d’autres violets  veinés de rose, des rouges striées de bleu, toute une  mosaïque sous nos pieds…

Quelque chose me retient, comme si ces pierres étaient sacrées, à aucun moment je ne peux étendre la main pour en ramasser, pas même un fragment,  je suis comme à l’intérieur d’une grotte mystérieuse.

 

Un peu plus tard,   Louya  s’arrête et me met du rouge à joue, fard qu’il extrait d’une pierre friable, le contact de la poudre de  pierre sur ma peau me réveille et ce geste empreint de délicatesse me touche.

 

Je fais attention à mes pas, le sol est  un peu humide, la montée est assez  facile mais pesante, une halte pour  reprendre souffle et grimper, grimper encore !

Je ne sais pas ce que je vais découvrir là-haut, j’ai froid de l’intérieur, il fait sombre, les nuages s’étirent menaçant  au-dessus de nos  têtes, je sens la nuit venir pourtant c’est la matinée.

Le vent fait un tumulte effroyable dans le chaos des roches, il geint, hurle, halète !

Je me recroqueville, je monte à quatre pattes les derniers blocs de pierre,  mes mains s’agrippent à cette surface froide et dure,  en haut, je ne distingue rien d’autres que des nuages menaçants qui s’entassent au-dessus de nos têtes.

                                      

                                                         L’empreinte d’une  mer …

 

 

Au sommet  de la montagne, vent tourbillonnant,

dans un amas de roche, abasourdissant !

Ses puissantes griffent, m’empoignant!

M’enserrent et m’empêchent d’approcher,

Je sens mes yeux se fermer et la nuit  m’emprisonner !

 

 

La terre s’ouvre dans les profondeurs de la mer !

Jaillit la lave qui bouillonne dans l’air.

Entre  les coulées rougeoyantes,

Luttent les eaux déferlantes…

 

Le vent apaise la souffrance,

La terre se libère, expulse, donne naissance !  

 

Dans un  tohu-bohu de sons,  de gémissements,

des nuées de cendre, le temps se  suspend !

 

Je sens  la vallée reprendre forme  lentement,

D’une mer ensevelie, un apaisement !

 

Corps alangui dans un bain de sable,

                        à l’écume mousseuse de nuages,

 

Sa fragile nudité rougissante

                        dans une raie de lumière filtrante,

 

étire ses courbes douces et pures dans un élan figé !

                         En vagues imaginaires et mer lointaine comblée !

 

A l’ombre de la pierre refroidie, paravent de sa  souffrance !

                          Pour  son ventre condamné, un écrin de silence,

 

un désert est né, un sanctuaire, une œuvre d’art à traverser !

                           Pour que l’homme s’inspire de cette beauté, 

            

vibrant, raisonnant d’intensité !

                            Un  chemin de vie, de confiance, de paix !

 

S’élevant avec grâce comme  un  bouquet d’immortelles,

                            tout là-haut dans la roche,  en transparence  dans le ciel,

 

d’un bleu pur, en forme d’ailes de papillon,

                            d’une beauté irréelle, des fleurs en témoigneront !

 

 

Je ne sais pas combien de temps je suis  restée là,  immobile, sous l’emprise de la vallée, emportée dans sa métamorphose !

J’ai bien du mal à m’extraire de son étreinte.

Puis je retrouve peu à peu mes esprits, un thé à la main autour d’un feu rassurant.

« Que perdure imprimé dans ma mémoire, le mouvement de balancier de la vague devenue inerte, dans la mer ensevelie en strate du temps. »

 

La descente se fait  en silence…

 

Après le repas et  un temps  de repos, nous allons  sur l’autre versant moins élevé.

Là, le vent se tait, devant moi, un grand bateau échoué de couleur rouge sombre maculé de bleu ciel,  émerge du sable,  la roche à nouveau se matérialise  sous mon regard.

Je suis fascinée !

Nous continuons dans un  dédale de pierre.

La plaine se blottit entre la roche,   les falaises s’élancent à l’assaut du ciel, nous gravissons une dune de sable jaune humide puis nous la dévalons comme des enfants.

 

Plus rien ne se passe, silence, temps suspendu,  recueillement…

 

Je grimpe sur un petit promontoire,  à nouveau tout prend corps, à  droite je vois des tas de bateaux empilés, entassés les uns sur les autres, de très grands bateaux couleur de bois brûlé amarrés  dans un port sans activité…

Au centre, des habitations creusées dans la roche, compressées, compactées, villes entières écrasées,   devant cet amas,  tout un monde de gens laborieux,  des  marchands, des  familles, ces gens  se  tiennent debout encastrés les uns dans les autres. Un monde pétrifié.

Tout en haut, un roi Nabatéen  le regard droit fixé sur l’horizon, se tient coi,  figé pour l’éternité !

Cela ressemble à une œuvre d’art contemporaine.

J’ai le vertige, il me semble entendre  le fracas de la mer sur la roche.

Mon  regard s’éternise car je  veux imprimer  ce  tableau,  le fixer  dans ma mémoire avant de repartir.

 

De retour au bivouac, c’est le temps de l’écriture, je cherche  « mon calame » et  je descends dans les  profondeurs  de mon antre pour retrouver  les mots.

Mots que je déverse  dans mon carnet  qui  m’apportent  l’apaisement et la joie.                                                      

 

Dernier jour, je ne pense pas  au retour, je veux vivre jusqu’à la dernière seconde ce présent.

Dans l’air du matin  frais et  limpide, je suis face à la montagne, celle-ci semble taillée d’un bloc aux  contours  arrondis, elle est  teintée de mauve et  se révèle doucement, je l’observe en contemplative !

Elle me fait lever  la tête et comme si cela était  une évidence, sur un versant presqu’au sommet, je vois se découper une petite silhouette de femme  entrain de prier, sa forme  sculptée dans la roche, je reconnais l’empreinte de ma mère comme si tout pouvait s’imprimer dans la pierre.

L’air vibre tout autour de moi dans un  silence opaque !

Je suis troublée, l’envie me tenaille d’aller la retrouver mais comment faire ?

Je m’égare, je m’éparpille, puis je me rassemble, je respire dans le souffle du vent, mon esprit s’infiltre dans la pierre, je me dépouille, je délaisse  mon corps,  je me déleste de  ma matière et  comme un papillon je me pose  tout là-haut.

 

« Ici c’est la montagne des prières, remercie de pénétrer ce lieu, tu es dans la vallée des âmes !

Je prie pour que ce désert reste la terre des bédouins…

Les nomades sont conviés dans le désert pour y vivre car  ils  ne s’approprient pas la terre.

Je voulais te faire venir jusqu’ici…

Tu ne peux voir ce monde auquel j’appartiens désormais mais  tu peux le  percevoir de bien d’autres  manières et me retrouver autrement !

Ne laisse pas choir ton stylo, jamais. »

Comment et  sous quelle forme ce message m’arrive ?

Je sais seulement que l’âme de ma mère  et la mienne se rejoignent  dans une communion fugitive et intense au travers de ces mots.

Je n’essaie pas de comprendre, je me rapproche.

Des larmes embuent mes yeux, je suis médusée, un grand émoi me traverse.

Je reste silencieuse un long moment,  je me détache  douloureusement et doucement  de ce lieu sachant qu’il ne faut pas en troubler l’ordre…

C’est le tumulte dans mes pensées puis  ma raison se dilue dans sa grande  foi !

 

Ce soir je dois repartir,  ce sont mes dernières heures dans le Wadi-Rum.

La journée est magnifique et s’étire à la limite du désert là où nous arrivons !

De là-haut, tout est différent, le temps n’a plus prise, il se disloque :

Juchée sur le dos d’Allian, je parcours la plaine, elle se dévoile  dans toute sa plénitude et   m’accueille dans son giron.

 

« Je les vois se déplacer comme un nuage tourbillonnant, des femmes, des enfants, des hommes qui marchent, serrés les uns contre les autres, accompagnés de leur troupeau, ils avancent sous le soleil, couverts de poussière,  dans les gémissements, les pleurs ou  les rires et  les chants.

Un homme à l’air farouche et déterminé marche devant eux, d’un pas ferme,  il les conduit!

Le suivre....Cette  voix qui résonne  en eux les transporte.

Un long  temps d’errance, un espoir, une quête,  retrouver leur terre pour vivre libre !

 

Sur le dos d’Allian, emportée dans un balancement hypnotique,  je voudrais les rejoindre…

Mais dans un tourbillon de sable, ils disparaissent, la plaine est à nouveau nue. »

 

Dans le silence, je sens la vie m’interpeller !

J’entends les battements de  mon cœur, je le laisse me parler, j’écoute !

 

A présent « Raconte le Wadi Rum ! »

 

 MAUD

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Dans le désert du Wadi Rum

Je l’avais aperçu sur un rocher, en me levant. Mes yeux ensommeillés, le soleil du matin projetant son ombre, j’ai eu la vision d’un aigle.
Il m’a vue, s’est détourné pour descendre, simplement comme un homme, et il a disparu dans la descente.

 

Plusieurs fois, j’ai cru l’entrevoir, toujours par surprise, dans un trou de la falaise, derrière un champignon rocheux... 
Etait-ce vraiment lui?

 

Il semble disparaître dès que je le vois. J’aimerais son aide pour écrire... Il me cherche aussi, avec ses apparitions brèves et multiples. je ne l’entends pas, ne le sens pas. Subitement près de moi. L’instant d’après, reparti.

 

La tension monte.

 

Je reprends la marche, tourne mon regard vers les rochers alentour.

Impression qu’ils parlent de moi:

La formidable masse, informe au départ, solide comme une tour de défense qui dirait: «Vous n’irez pas plus loin, voraces! Là est ma limite!».

Cette masse se sculpte maintenant de toutes les figures aimées, hommes, femmes,enfants. Se ride de toutes les années cheminées. Des pleurs, difficiles ou bienfaisants. les émotions se réveillent. La défense devient accueil, devient carnet où écrire le temps, où garder présente la vie sous toutes ses facettes...

 

C’est alors qu’il s’est approché. je n’ai pas osé parler, à peine le regarder. 
Lui montrer que je le sais là. il se déplace, à côté de moi.

Je me tourne pour lui montrer un imposant animal aux dents apparentes...

 

Il disparaît...

 

Brusque dépression! J’avais bien le sentiment d’être dans un défilé étroit, très étroit... mais je pensais que ça passerait...

 

Longtemps, il n’est plus là.

 

Je ressens un grand vide, comme sur ces têtes de mort, en grès, aux énormes orbites, narines et bouche en creux! Je voudrais les remplir!

 

Je m’arrête... L’angoisse un peu apaisée. Je peux à nouveau m’intéresser à tous ces monstres mythologiques à l’affût, au regard terrible, aux corps monstrueux... Mais aussi à cette nourriture gigantesque de champignons, brioches...
Voilà de quoi me «remplir»...

Je suis prête à essayer de nouveaux passages étroits.

 

C’est dans le siq des figuiers, où règne une atmosphère de printemps, que je l’attends sans hâte.

Un souffle frais, un pas de danse, et il s'assoit. Présence douce, silencieuse, longtemps. Un effleurement de doigts précède son départ.

 

Dans la vallée Umm Snébé, je le retrouve. Il supporte mon doigt tendu vers une fresque de personnages imaginaires, et suit avec moi la progression de leurs mouvements vers on ne sait où.

Une émotion m'étreint.

Morts enchaînés de mon catéchisme d’enfant, traînés vers l’enfer... esclaves entravés des empires de l’antiquité... Ou peuples victimes de bourreaux à de plus récentes dates, tous rassemblés dans un malheur sans espoir.

Et moi, spectatrice en souffrance...

 

Une main posée sur la mienne ramène mon doigt pour le pointer sur le sol...

 

Je suis ici! Pas avec eux! Ils ne m’entraînent pas! 
Je peux continuer librement mon chemin.

 

Parole iconoclaste pour moi jusqu’à cet instant!

 

Les derniers hommes semblent alors baisser la tête jusque dans le ravin et redeviennent de simples cailloux. Les autres n’avancent plus. Colonnes érigées, sans tête, se parlent et me parlent autrement.

 

Une larme coule sur mon visage. Joie. Sa main l’essuie.

Je lui rend son sourire lorsqu’il s’éloigne.

 

 

Dans les heures suivantes, qui s’égrènent avec davantage de légèreté, mes pas m’amènent à rechercher, au plus près de la roche, des anfractuosités, des trous aux parois lisses, que j’essaie pour m’y reposer. J’y rêve d’un lieu creusé d’alvéoles au tracé arrondi. Niches pour se lover lors de la naissance, niches pour enfanter, niches pour mourir et reposer ensuite. Un lieu à créer, peut-être, de chaleur douce et de sensualité...

 

 

Mais vint le jour de grand froid, au sommet de la montagne de Hash. Jamais feu improvisé ne m’est apparu plus important. Fascinée par ces flammes chaudes, orangées...

J’entendis le cri de triomphe des hommes et des femmes qui, pour la première fois, réussirent à allumer un feu

J’entendis le cri des sorcières, brûlées pour qu’on n’entende plus leur voix

Celui des femmes hindoues, mises au bûcher avec leur mari mort, parce que leur vie n’avait aucune valeur à elle seule

J’entendis le cri des loups apeurés par les flammes et ne pouvant approcher de leurs proies, protégées dans les grottes

Je vis le bébé, sortant du ventre de sa mère et cherchant par son cri, la possibilité de vivre dans un monde nouveau

J’ entendis le cri de l’homme et de la femme, unis dans un instant d’éternité.

 

Je vis l’enfant pleurer, seule au milieu des siens, se sentant abandonnée...

 

C’est là qu’il me rejoint, sentant mon possible accueil de sa détresse, et qu’il posa la tête sur mes genoux. Ce «il» très convoité, que je découvrais comme une partie de moi, en attente de ma propre reconnaissance.

 

Je sentis la douceur universelle de ce qui réchauffe quand le besoin s’en fait sentir.

 

 

Avec ce compagnon-là, mi-masculin, mi-féminin, enfin accueilli pour un «Je» entier, je quittais le désert, et partis pour la ville.

Chemins escarpés, au plus près de la roche, escaliers lisses taillés dans une pierre veinée aux couleurs surprenantes, tombeaux aux marches laissant remonter l’âme...

 

Je les vis ici, ces formes arrondies des entrées de certains tombeaux, adoucissant l’austérité de formes plus classiques.

 

Le rêve pourrait prendre réalité?...

 

Dans la descente des escaliers du monastère, j’entends un enfant crier: «Pitha. Pitha» en levant le bras. Je m’approche et reçois le papier qu’il brandit. Superbe écriture mais... Pour le moins un texte étrange...

 

                        Trouver la :           lerpe- Klop-cherauffe o ferachi vansui le milca

                                                        Klop- jend royeux

                                                        Klop Klop- v’enlironement o c’allompamegnant muhain.

                        Pour la trouver:    Venrez dou ande oeu cor le da live ande - Klop- se trouve ple                       lus orpintant bonteau pon aquel : el setror.

                                                        Elle est à t’inrélieur.

                         

 

Après une étude sérieuse et le rappel de tous les jeux pratiqués dans l’enfance, j’opte pour une écriture inversée de consonnes ou même de syllabes à l’intérieur d’un mot.

 

Je dois partir vers le «trésor» pour y trouver une perle, programme d’aventure excitant!

 

Les rochers emmêlés, les marches d’escaliers, laissent bientôt place à un spectacle extraordinaire d’immenses falaises rapprochées, entrecoupées de failles qui laissent deviner des chemins possibles pour descendre.

Car le trésor est au fond. Fabuleuse façade à colonnes, surmontée de frises, d’urnes, claire sur une roche tantôt claire, tantôt rouge.

Je m’engage dans la pente, accompagnée de la rumeur de la ville. A ce moment-là, elle me semble un chant liturgique psalmodié et je suis transportée dans une descente aux enfers, qui n’est plus l’enfer de mon catéchisme, mais le royaume de Hadès, permettant d’aller «au bout du bout» et d’en ressortir «debout».

 

Le trésor est fermé! Impossible d’y accéder!...

Je n’aurai pas la perle qui réchauffe ou rafraîchit suivant le climat, qui rend joyeux quelque soit l'environnement ou l’accompagnement humain!...

 

Je parviens à me murmurer: «Je reviendrai»

 

Dans le siq, le soleil apparaît...

 

 

Me revient,comme une ritournelle

ce poème, écrit un peu plus tôt:

 

 

 

                                                Marchant durant le jour, elle laisse son regard

                                                choisir les rendez-vous d’un paysage rare

                                                les paroles offertes émanant des rochers

                                                créent sans cesse la matière qui permet de rêver...

                                                 

                                                Elle cherche tout autour d’elle ce qui pourrait remplir

                                                l’espace dégagé d’un tout nouvel empire

                                                Idoles défraîchies, prêtes à disparaître

                                                laisseront tant de place à ce qui est à naître!

                                                 

                                                Le vent ne souffle plus dans les passages étroits

                                                Elle peut alors entendre chanter sa propre voix

                                                Et si, de temps en temps, elle te tend ses deux mains

                                                 

                                                C’est pour te convier à suivre le chemin

                                                La nuit, quand ses yeux s’ouvrent, là-haut elle aperçoit

                                                les vives constellations où te retrouver, toi.

                                                 

                                                 

                                                                                                                                                                                                       Février mars 2012
                                  Babeth M

Vézelay

  
   
                            Vézelay, un week-end en écriture.

Ce temps passé à Vézelay 
fut placé sous le signe de la lumière .....
belles balades et écriture en écho.
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 Artichaut

Un coeur d’artichaut, oui, c’est cela un coeur d’artichaut.
Depuis plus d’une heure qu’elle était allongée dans sa baignoire à la
vider partiellement tout en rajoutant de l’eau chaude, pour ne pas prendre
froid, Adèle regrettait amèrement de s'être confiée à ce curé qu’elle avait
rencontré alors qu’elle ne faisait que se réchauffer un peu dans cette église
après avoir parcouru la campagne.
Par ennui elle était partie tôt ce matin là, ne sachant que faire de cette
longue journée à attendre le soir. Elle avait pris à droite à cet endroit où
le chemin ressemblait à une fourche à trois branches et elle avait couru
à s’époumoner car une grêle violente s’était abattue subitement sur ses
épaules et cette forêt de hêtres dense et verte était le seul abri qu’elle
pouvait espérer trouver dans cette campagne déserte. Elle avait couru
si vite que sa poitrine était prête à imploser, se sentant oppressée dans
ses vêtements glacés qui lui collaient à la peau. Peut être aussi que le
jeûne qu’elle s’imposait depuis la veille la rendait encore plus fragile. Et
enfin, à l’abri, elle pu un peu se reposer. Courbée en deux, haletante, ses
yeux papillonnant sous la violence de l’effort, elle avait l’impression de voir
au travers d’un kaléidoscope. Elle s’assit sur un tapis de mousse encorehumide de la fraîcheur de ce matin d'avril et remit peu à peu ses idée
en place, comme on peut ordonner une suite de mots en les classant par
ordre alphabétique. Oui elle se languissait de revoir cet homme, aventure
d’un seul soir. Elle qui pourtant s’était juré de ne plus jamais s’attacher, de
ne plus jamais se donner la possibilité d’ aimer.
Elle prit son sac décidée à une petite collation pour goûter d’un yaourt à la
mangue qu’elle avait eut la précaution de prendre. Elle démêla difficilement
le noeud resserré par l’humidité, sortit du sac une bouteille de Chablis,
attrapa une cuillère, un sachet de fruit sec et le pot dont elle arracha
l’opercule avec les dents. Dans sa bouche se mêlait intimement le velours
du yaourt, l’acidité du fruit exotique et le craquant des noix de cajou pilées
qu’elle portait machinalement à la bouche. Enfin, elle attrapa la quille de
vin et s’en servit un verre. Une doucereuse chaleur partait de son estomac
rassasié, l’alcool gagnant peu à peu ses joues rougies par la fraîcheur
printanière. Elle se sentait renaître.
Le savon fit un gros ploc en l'éclaboussant lorsqu’il lui échappa des mains.
Quel tuile, elle en avait plein les yeux. Elle sortit précipitamment de son
bain pour se rincer avec de l’eau fraîche et attraper une serviette. Nue
devant la glace elle se contempla et se trouva belle. Oui, elle avait de la
chance finalement, et rassurée par son corps qui lui plaisait tant elle se
sentit bien. Peu importe qu’elle ait pu dévoiler son intimité à ce curé qu’elle
ne reverrait jamais et qui ne connaissait même pas son nom. C’est vrai
qu’il était beau; si jeune, quel gâchis pensât elle. Puis habillée et plus belle
que jamais dans sa robe blanche qui moulait ses formes rondes, elle se
remit à penser à cet homme. Elle aimerait voler pour le rejoindre dans son
wagon lit. Elle s’imaginait ce train, long serpent glissant et transperçant
la nuit de ses yeux blanc, phares au Xénon, deux flèches de lumière
pénétrants la noirceur du ciel provençal, traversant la ville de Yerres pour
fondre vers Nice. Oui, peut être lui téléphoner; non finalement ne pas
paraître trop zélée, le laisser un peu où il était. Ô cette nuit, cette nuit enfin,
sortir, retourner dans ce club privé et croquer un autre homme.

Bertrand B
Atelier d’écriture Vézelay 2012

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Bourdon

Le vieil homme parlait d’une voix faible, le regard perdu loin à l’intérieur de ses souvenirs.

Vêtu d’une longue cape, il était assis au soleil sous son chapeau à larges bords, les mains posées sur un gros bâton ferré.

Il racontait le premier pèlerinage qu’il avait fait jadis vers Compostelle. Ce n’était pas pour expier une quelconque faute ou demander une faveur à Saint Jacques. C’était un homme tranquille et sa vie se déroulait calmement au rythme de la terre et des saisons.

Un jour le maitre l’avait fait venir pour lui demander d’effectuer à sa place un pèlerinage de pénitence. L’évêque était d’accord et le service était bien payé.

Il était parti après les moissons, vêtu de la pèlerine et du chapeau, besace à l’épaule, le bourdon en main pour se défendre des chiens errants.

Après avoir cheminé quelques jours sur les routes de Bourgogne, il était arrivé aux abords de Vézelay.

La région était belle. Les collines du Morvan s’arrondissaient doucement, piquetées ici et là de troupeaux de vaches blanches et grasses. Sur les coteaux, des rangs de vigne s’alignaient sagement, sous les caresses du soleil.

Il était trop tard pour finir la route ce soir-là. Il avait passé la nuit dans un bourg proche de la Basilique, dans une maison tenue par des hospitaliers qui accueillaient les pèlerins.

Serrés autour du feu qui chauffait la salle commune, ils avaient partagé une omelette aux champignons, et quelques fruits des bois glanés en chemin.

Un homme racontait, les yeux brillants, ces histoires qu’on se transmet aux veillées. Il disait que la Bourgogne abrite en son sein une créature surnaturelle et immense, une sorte de serpent merveilleux et ondulant qui donne à la région cette vibration particulière, cette respiration secrète. Gardienne du seuil entre l’humain et le divin, entre terre et ciel, la Vouivre déroulait son épine dorsale sur les sommets de toutes ces petites collines.

Ainsi, à en croire cet homme, il avait cheminé la journée durant sur le dos de la Vouivre, glissant parfois sur les pierres plates de ses écailles, respirant son odeur de sous-bois, buvant l’eau de ses fontaines, sentant son souffle tiède au détour d’un chemin.

Le lendemain, il faisait encore nuit lorsqu’il avait repris sa marche vers la Basilique. Dans le jour naissant, il dépassait les belles maisons cossues, construites avec de larges pierres blanches, rangées avec soin et persévérance, organisées en rangs successifs sur des hauteurs impressionnantes. Il se dégageait de ces bâtisses une tranquille assurance, une solidité à l’épreuve du temps, une promesse de tiédeur à l’abri de leurs murs.

Puis le soleil avait paru à l’est. Il avait levé les yeux vers le vaisseau de pierre et de lumière, portant sa majesté simplement, semblant ignorer les regards et les soupirs qui montaient vers lui depuis des siècles.

La Basilique se laissait caresser des yeux, faisant admirer ses proportions harmonieuses. Des maisons aux toits rosés, serrées autour d’elle, dévalaient le haut de la crête. La route déroulait son ruban poudreux, serpentant le long du coteau, semblant hésiter à quitter les champs et les vergers pour monter vers le géant.

Enfin, au détour d’une ruelle, il s’était trouvé face au fronton de la Basilique.

Malgré la foule assez dense qui se pressait sur la place, il était resté quelques instants la tête levée vers les statues. Puis, avant d’entrer dans le coeur du sanctuaire, il avait voulu faire le tour de l’édifice pour observer les têtes grimaçantes des gargouilles.

Il était enfin entré dans la nef, fasciné par la grâce de ses proportions, l’élégance des pierres taillées, la magie de ses jeux de lumière. Il était resté longtemps à l’abri de ses voûtes, à savourer la paix du lieu, à s’emplir du mystère qui émanait de tout l’édifice, comme à l’écart du monde.

Le lendemain, il avait repris son bâton de pèlerin.

Bercé par le bruit de ses souliers, il réalisait soudain qu’il se trouvait exactement à l’endroit où l’attendait sa vie, où elle prenait enfin du sens: sur La Route. Il regardait tout autour de lui, comme apaisé, posant sur les collines, les villages et les champs un regard presque tendre. Comme elle était loin son ancienne existence, comme le monde avait grandi et embelli sous ses pas! Depuis son départ, il avait aimé chaque chemin, chaque averse, chaque effort, chaque halte, chaque lieu magique ou sacré. La Vouivre était là, lovée sous ses pieds, force vive et secrète.

A cet instant, il avait décidé de la suite : il passerait sa vie en chemin, pèlerin perpétuel, parcourant la route des lieux saints pour le compte de pénitents délégant leur repentir.

Pour tout bagage il emportait son chapeau, sa cape, sa besace, et le bourdon déjà poli par sa main, soutien, défense et guide, comme le sceptre d’un roi.

Christel R
Vézelay, septembre 2012


Cambodge- Angkor

les Chemins d'Angkor

  photos jle  (cliquez sur les photos pour les agrandir)
     
pour découvrir d'autres photos......
http://aphanese.viabloga.com/news/cambodge-ete-2012

Une sensation très particulière,
 mélange d’humidité, de chaleur et d’excitation, nous a saisis lorsque nous avons franchi les portes de l’aéroport de Siem Reap. Cette ville, porte en elle, à quelques kilomètres de là, l’une des manifestations la plus importante de l’archéologie mondiale : Angkor.

Mais bien plus encore, comme nous le constaterons tout au long de ce séjour de deux semaines où la découverte, l’émerveillement et la fascination viendront à la croisée  de nos mots parler de notre périple. Ainsi avons-nous  écrit, lu, partagé nos textes cadencés par le tic tac des pluies de mousson, l’inspiration des brumes matinales ou la torpeur des chaleurs vespérales.

 Nous vîmes ainsi les magnifiques temples d’Angkor Wat, le Bayon, le Ta Phrom, le Ta Keo, le Baphuom et d’autres encore.
       
Mais aussi remontant la rivière Sangker depuis Battambang, les villages de pêcheurs sur leurs hauts pilotis, le lac du Tonlé Sap aux eaux brunes tumultueuses sous l’orage et fait l’expérience de l’accueil du Peuple Khmer, ses marchés, sa cuisine, la musique de sa langue.   

Nous vous en livrons ici quelques photos.

Nous vous donnons rendez-vous sur les chemins d'aphanèSe
pour de nouvelles découvertes quand ''l'écriture est en marche''.
  
   

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                    Vent d'Ouest

Il arrive que le vent d’ouest porte à mes oreilles quelques voix anciennes, le hennissement des chevaux, le crépitement du feu, le retour des guerres, la consécration du prince, le cri du messager, un battement d’ailles mais ce matin, seul le grondement du fleuve déversant dans la plaine le trop-plein de sa colère me parvenait. Il m’avait pris tout entier dès le lever du soleil et je restais là, les mains posées sur la balustrade du belvédère, les yeux plantés vers l’est, sur la tour de guet de l’ancien château, avec ce sentiment étrange que toute pensée m’avait quitté. Il fut un temps où je voyais surgir de la vieille tour de pierre des peuples entiers, les histoires qui ont nourri le pays et les inspirations de mon œuvre. Mais ce matin, une seule image obsède mes pupilles. C’est celle du visage de Louise qui semblait hier au soir comme lavé de tout chagrin, de toute peine. J’y voyais une paix inconnue qui troublait mon repos.

 

  De quelles craintes mon trouble est-il chargé ? Nulle autre pensée, nulle autre image que cette Louise inconnue ne me viennent. Qui était donc cette Louise, tout à coup sereine, cette nouvelle Louise comme on dirait la nouvelle Héloïse ?

  Hors de son tourment je me sentais sans vie. Nulle horde guerrière à l’horizon, plus de Gengis Kahn pour me dévaster comme une steppe. Je me voyais avec horreur devant une paisible rivière, la Vezère, peut-être, glissant, passif, sur les canoës de l’ennui. Je rêvais de bateau ivre, de quille éclatée et je ne pouvais même plus éprouver la colère du fleuve. Petit à petit s’éloignait la perspective d’un amour sanglant, guerrier, et mon corps fondait, privé de muscles et de nerfs. Je revoyais Louise, ivre de chagrin, aux larmes érigées comme des poignards et la pensée de l’assassiner commença à s’installer dans mon cœur.

 

  Le vent d’ouest me souffla des scènes terribles de carnages sanglants. Les mains toujours posées sur la balustrade, le regard toujours planté vers l’est cette envie de tuer me submergea comme la vague noire recouvre au détour de la falaise abrupte le peu de sable resté sec. Mes mains blanches tombèrent le long de mon corps comme l’oiseau touché par la flèche du chasseur tombe pareil à la pierre lancée dans le vide où résonne la chute.

 

  Et c’est tout mon corps qui se vida alors de son sang et fut pris par l’effroi quand je me vis penché au-dessus du visage blanc de Louise et que je compris que je l’avais alors imaginée morte, reposant dans un linceul prématuré et que je l’avais peut-être tué de mes pensées morbides.

 

Sandrine, Simone, Jean-François, Evelyne

Cambodge

11 août 2012


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minuscule

           Ils ont dit que la guerre était loin. Qu’il fallait oublier le cri strident de la sirène. Mais la peur  nous tenaillait au ventre. C’était tout près, certainement derrière cette maison en bordure de fleuve que le malheur était tombé. Le soldat  approchait, il avait entendu la déflagration et pressait le pas pour arriver là où la fumée s’élevait. Elle montait dans le ciel comme elle le faisait depuis le début du monde. C’était la rencontre de l’éclair avec la terre, la passion amoureuse d’un bref instant.

            Le soldat contourna la maison et vit le fleuve. Il avança près de la rive. Le fleuve fut d’un coup autour de lui, serpent lumineux sans ombre, gris déclinant sa palette métallique dans les ondes mouvantes. « Où aller ? » se demandait-il. Quittant le couvert des saules qui bordaient la rive il s’engagea entre deux massifs de framboisiers sauvages. Devant lui, derrière lui la fumée effilochait la brume, parfois haute, parfois rasant le sol. Elle était proche mais semblait si lointaine.  Il suivit du regard le tracé du chemin de halage, son pied roula sur une pierre, il chercha un appui qui lui apporterait du réconfort.  Le pas mal assuré il imagina la déflagration prochaine. Elle serait blanche et derrière elle ce serait des chants, des tambours guerriers foudroyants et devant elle ce serait un grand horizon de drapés noirs troués d’envols d’oiseaux carnassiers.

            A travers la fumée du début du monde c’est une bulle qui éclata à la surface de l’eau et voici que parut une grenouille. Elle était minuscule, une couronne sur sa tête, cercle d’or auréolé de vapeur. Elle le regarda étonnée, vaguement rieuse. Derrière elle non loin des framboisiers sauvages c’était tout un emportement de fraîcheur, des milliers de gouttes d’eau qui balançaient parmi les feuilles. Il y avait maintenant comme un peu de brise, ce qui rendit plus pressante encore l’odeur du fleuve. Des fragrances inconnues, légères, de la vapeur dans ces parfums dont les couleurs semblaient s’échapper. C’était une fumée encore, mais distillée dans une étrangeté ouatée alors que l’autre fumée s’élevait haute et claire dans la lumière au-dessus du fleuve. Le soldat regarda  la minuscule grenouille qui posa à son côté sa petite couronne d’or toute auréolée de vapeur. Il se mit à genoux devant elle.

 

- Qu’est-ce-que c’est, lui demanda-t-il.

-Qu’est-ce que c’est quoi ?

-Cette fumée qui sort du fleuve. 

 

La minuscule grenouille le regardait avec énervement.

 

-Elle ne sort pas du fleuve. Elle flotte au-dessus. C’est elle qui m’a amené jusqu’ici. 

-Elle t’a amenée jusqu’ici !

- Oui. On l’appelle ‘’Véhicule du Roi des Crapauds’’. C’est là-bas de l’autre côté du fleuve que les fumerolles attendent les minuscules grenouilles. Elles nous font traverser le fleuve dans une effrayante détonation.

-Tu crains l’eau ! que tu préfères la survoler dans le fracas ?

- Oui.

 

De fait les fumerolles ne cessaient de jeter dans l’air  des volutes plus lourdes, plus épaisses où les gris les plus soutenus prédominaient comme lorsque l’orage éclate les soirs d’été.

 

-Je suis née d’une étincelle dit la grenouille minuscule. Le Roi des Crapauds croassait au volant de sa bulle. Quand elle a éclaté, l’accident fut mortel. Le Roi en fut éjecté et en retombant dans une flaque d’eau il s’est noyé.  Dès lors je n’ai pas appris à nager.

-Ecoute, dit le soldat je peux t’apprendre.

 

Elle le regarda avec intérêt. Les fumerolles fumaient toujours.

 

- Si tu veux, tu pourrais…. 

 

La sirène retentit, coupant sa phrase comme un obus coupe un corps en deux. Le soldat sur la rive chancela. Impuissant il vit la minuscule grenouille disparaître dans l’eau profonde et boueuse. Il s’écroula.


s.e
Cambodge 
août 2012

 

Maroc

 .....de retour du Grand Sud 
Séjour entre sable, vent et soleil. 
Ecriture en marche, des nouvelles plein le sac !
         
Découvrez nos photos......
http://aphanese.viabloga.com/news/maroc-oct-2012 
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Brûlure

Io, une des nombreuses lunes joviennes, suit une course elliptique qui, en l’éloignant et la rapprochant tour à tour de Jupiter, produit un gigantesque effet de marée chauffant son cœur de roche en une lave bouillonnante jaillissant de volcans éruptifs. Dans l’étreinte de Jupiter, sous sa surface de pierre glacée, Io cache un immense océan de feu.

***

Le 14 juin 1842, le capitaine Philippe de Boisvert fit son entrée dans la réception donnée par Louis-Philippe 1er, roi des français, en son palais du Louvre. Le jeune officier brillait de l’or de tous ses boutons et de la gloire de ses décorations. A peine entré dans la grande salle d’honneur il dut repousser l’assaut de vagues successives de fondateurs de lignée de la meilleure société cherchant pour leur enfant un parti à leur mesure. Puis, il s’ennuya. Toutes ces mondanités tranchaient par trop avec la rude simplicité de sa vie de soldat. Ce fut alors qu’on lui présenta la veuve du général de Mortange, tombé dans les Aurès pour  laver l’honneur de la France souillé par le soufflet du dey d’Alger, Hussein Pacha, le 30 avril 1827.

Madame de Mortange portait ses 52 ans avec la simplicité héritée d’une vie d’épouse de soldat. Philippe, quant à lui, vit une femme à la sensualité secrète mais somptueuse qui le troubla profondément. A la manière détachée du soldat qui prétend n’attacher aucune gravité aux élans du cœur, il entreprit une cour timide de la Générale. Elle, de son côté, prétendit ne point voir cet intérêt flatteur que lui portait un homme qui eut pu être son fils. Elle l’invita à s’assoir à son côté sur une banquette de velours rouge dans la grande salle de bal et ils devisèrent une grande partie de la soirée, leur intimité protégée par les rumeurs bruyantes des conversations et par la musique de l’orchestre de bal. Philippe l’invita à danser et, comme ils s’élançaient en parfaite harmonie sur le parquet ciré, elle lui demanda avec une curiosité toute maternelle comment il se faisait qu’un si joli garçon n’ait toujours pas d’épouse. Il lui répondit avec un regard franc qu’il n’avait tout simplement pas encore trouvé une femme digne de son amour. Elle répondit d’un ah étonné et ne trouva rien à ajouter. Ils tournèrent ainsi, se parlant du regard jusqu’à ce que l’orchestre se tut. Le roi fit une courte apparition fort applaudie et prononça quelques mots de bienvenue. Puis il se retira pour s’entretenir avec quelque ambassade.

Philippe de Boisvert et Madame de Mortange retournèrent s’assoir. Madame de Mortange s’étonna de ce qu’un aussi jeune soldat (il n’avait pas tout à fait 25 ans) soit déjà capitaine de cavalerie sans être passé par l’Ecole de Guerre. Philippe évoqua pour elle, tout en restant dans les limites de la bienséance, les campagnes d’Afrique auxquelles il avait participé et qui visaient, non seulement à répondre à l’affront fait à la France, mais aussi  à rendre à la Méditerranée, et donc à la civilisation et au commerce, la liberté de naviguer que les pirates maures qui infestaient ses eaux mettaient à mal. Madame de Mortange fut éblouie par la maîtrise des questions politiques et commerciales du capitaine, et fut touchée de ce qu’elle partageait avec lui, qui avait conquis ses galons là où son époux était tombé en héros.

Comme la réception se terminait et que les invités commençaient à prendre congé, le capitaine s’arma de courage et déclara à Madame de Mortange qu’il serait très heureux de prolonger cet agréable entretien si elle acceptait, en tout honneur, qu’il vienne lui rendre une visite courtoise dès que ses devoirs militaires lui en laisseraient la liberté. Madame de Mortange le considéra d’un air pensif qui inquiéta Philippe de Boisvert, lui faisant regretter son audace. Elle lui donna sa main pour prendre congé, puis partit chercher son étole. Philippe de Boisvert l'observa qui s'éloignait, se retourna et contempla un moment le vaste portail par où la foule des invités sortait quérir leur fiacre. Il s’apprêtait à sortir à son tour quand il crut l’entendre qui l’appelait dans son dos. Il tourna la tête. Madame de Mortange s’approchait. Elle ouvrit son petit sac de dame et en sortit une carte de visite au nom d’Adélie de Mortange, marquise de Chambrun, qu’elle lui remit. Pourriez-vous vous libérer dimanche prochain à l’heure du thé, lui demanda-t-elle. Parfait, à dimanche donc, capitaine. Quand il lui répondit à dimanche Madame, il ne reconnut pas sa propre voix.

 

Ce dimanche-là le thé était brûlant comme il se doit. Philippe de Boisvert se tenait en face de Madame de Mortange, de l’autre côté de la petite table à thé posée sur la terrasse devant le petit salon largement ouvert sur le domaine de la marquise de Chambrun. L’air chantait doucement du sifflement des hirondelles. Le capitaine avait revêtu une tunique moins officielle que celle qu’il portait pour la réception royale mais beaucoup plus seyante à son physique élancé. Madame de Mortange, de son côté, portait une robe légère laissant parfois entrevoir à peine une cheville d’une finesse exquise. Ils avaient échangé quelques banalités en attendant que le thé leur soit servi. Puis, Philippe de Boisvert avait commencé d’évoquer quelques observations édifiantes que ses missions militaires dans des pays reculés lui avaient permis de moissonner. Il avait servi comme instructeur militaire en Norvège et expliqua à Adélie de Mortange que dans les contrées du septentrion, là-haut dans le grand Nord, les hivers sont si terribles et définitifs que les cascades même s’y prennent en glace dans un bouillonnement figé. Mais le voyageur attentif, s’il approche et écoute, entendra sous l’épaisse croûte de glace gronder le torrent qui continue de vivre à l’abri des regards. Madame de Mortange fut profondément émue par cette évocation. Elle demanda au capitaine, capitaine, vous qui avez vécu également dans le nord de l’Afrique, savez-vous où va l’eau de l’Atlas quand elle s’écoule vers le désert ? Où va-t-elle l’eau des orages qui disparaît sitôt touché le grain brûlant du sable ? Est-ce bien elle qui rejaillit en sources verdoyantes devenant oasis ? Ce fut au tour de Philippe d’être ému. Il sourit doucement et répondit qu’elle ne se trompait point et que l’eau de ces sources rejaillissantes était la plus fraîche et la plus pure qui se put trouver, qu’elle redonnait vie aux hommes les plus fourbus, qu’elle redonnait vie au désert. Philippe se tut. Tous deux s’observèrent alors avec une intensité dans le regard qui laissa place à un sourire doux et timide.

Longtemps ils parlèrent ainsi, murmure apaisé dans l’ombre rafraîchissante des arbres.

 

Cela devint un rituel, chaque dimanche trouvait le capitaine ponctuel pour un thé en tête à tête avec la marquise de Chambrun. L’automne succéda à l’été, un nouvel avril bouscula l’hiver. Et cela aurait pu durer ainsi éternellement si un jour d’avril naissant Philippe n’avait fini par confesser ouvertement ce que tous deux taisaient. Madame, commença Philippe. Et il s’inclina, un genou à terre, aux pieds de la marquise dont il prit la main. Il me faut m’ouvrir à vous et confesser mon tourment. Ces rencontres dominicales me sont une joie et un supplice, je ne peux vivre sans elles, je ne peux vivre sans vous, et pourtant le soir venu je dois regagner mes quartiers sans une étreinte, sans un baiser, sans une promesse. Il posa son front brûlant sur la main glacée de Madame de Mortange sans plus oser affronter son regard et plaida sa cause de la manière la plus touchante. N’avez-vous pas pour moi quelque estime, je souffre tant de l’ignorance dans laquelle vous me tenez de votre sentiment à mon égard. Madame de Mortange s’était levée. Elle tourna le dos au capitaine en retirant sa main et gronda, c’est assez ! Voulez-vous me faire croire que votre cœur brûle pour une femme qui a l’âge de votre mère ? Je n’en ai point et n’en ai jamais eue, répondit Philippe. Quand bien même ! coupa Adélie de Mortange, je suis une femme sérieuse, croyez-vous qu’il vous suffise de montrer votre joli minois pour que je me pâme dans vos bras, allons, j’ai le sens du ridicule et vous ne m’entraînerez pas sur cette pente. Madame que dois-je faire pour vous prouver la sincérité de mes sentiments, dites et j’obéirai. C’est à vous de trouver, capitaine, nous verrons si vous saurez me convaincre.

Et elle laissa là le capitaine. Il se releva lentement, prit son chapeau et ses gants, puis après un moment de stupéfaction, il se dirigea avec résolution et un regard farouche vers le portail de la propriété, et sortit.

 

La semaine s’écoula pour Madame de Mortange entre joie, colère et inquiétude. Le dimanche suivant, Adélie de Chambrun s’avoua vaincue lorsque Philippe de Boisvert ne se présenta pas pour leur thé hebdomadaire. Elle prit peur de s’être montrée trop cruelle envers lui et, adoucissant son cœur, elle lui fit porter une lettre par un de ses valets. A son retour, la lettre toujours en main, il lui fit part de ce qu’il avait appris. Une semaine plus tôt le capitaine de Boisvert s’était porté volontaire pour prendre la tête d’une compagnie de Chasseurs à cheval en partance pour l’Afrique. Sitôt signée sa lettre de mission il avait éperonné sa monture et devait à cette heure se trouver à bord de la Chartreuse, une goélette de la Royale en mouillage à Toulon qui devait appareiller demain si le vent le permettait pour les côtes mauresques.

Madame de Mortange chercha de la main une chaise et s’y laissa choir, le visage d’une pâleur extrême. Elle contempla la lettre destinée à Philippe que son valet lui avait rendue, y enfouit son visage en pleurant doucement puis la brûla à la flamme d’une bougie.

 

De cet instant, elle pleura chaque jour et retrouva le chemin de la petite chapelle familiale. Ses gens de maison la voyaient faisant quelques pas dans son jardin en se parlant tout bas puis s’enfermant dans ses appartements pour n’en ressortir qu’à l’heure des prières et de maigres repas. Une servante la vit même parler à la théière en la caressant doucement, ce qui l’inquiéta grandement.

Une nuit, en rêve, Madame de Mortange vit un trait noir, tout là-bas au loin, debout sur une dune dans le désert. Et ce trait la regardait avec des yeux sombres. Elle se réveilla cherchant l’air, en proie au désespoir le plus fou.

Vingt  jours plus tard elle reçut la funeste nouvelle.

 

Elle lui parvint sous la forme d’un petit paquet envoyé par le vaguemestre du régiment de Chasseurs à cheval du capitaine. Le paquet était constitué de deux lettres et d’une boîte. La première lettre, signée du colonel du régiment, expliquait que le capitaine de Boisvert était tombé glorieusement lors de la prise de la smalah du chef rebelle Abd-el-Khader. Elle vantait la hardiesse folle du capitaine qui lui avait valu la mort au combat, et expliquait que le capitaine n’ayant aucune famille, le colonel faisait parvenir à la marquise ses affaires personnelles, qui suivraient, ainsi que cette lettre et cette boîte dont le capitaine avait expressément exigé qu’elles devraient lui parvenir si un malheur devait lui arriver.

La marquise s’assit doucement le regard fixe et sec. Puis elle tourna la tête vers la petite boîte et la deuxième lettre posée tout à côté. Elle prit cette lettre et la décacheta d’un air absent. Elle la déplia et lut.

 

Madame,

C’est en tremblant que je prends la plume. Vous avez raison. L’amour ne vaut que de la valeur qu’on lui donne. Votre exigence vous a élevée encore plus haut dans mon cœur. Cet amour vous l’avez déjà donné une fois à un glorieux général. Il me revient de me montrer digne de lui, de me montrer digne de vous. Nos éclaireurs viennent de nous annoncer avoir repéré où se trouve en ce moment-même la smalah du chef Abd-el-Khader, le chef le plus incontesté de la rébellion barbare. Le fou l’a laissée sans grande escorte, la croyant protégée par l’immensité du pays. Nul doute que si nous nous en emparons Abd-el-Khader se retrouvera isolé des siens. Nous pourrons le contraindre alors à la reddition. Le Duc d’Aumale qui nous commande vient de donner l’ordre de remonter en selle. La smalah ne se trouve qu’à quinze minutes de galop. Je veux m’y couvrir de gloire, votre nom sur mes lèvres et le cœur embrasé. Sachez que dans ce pays les braises restent chaudes au-delà de la nuit. Je vous écrirai chaque jour et déposerai ces lettres dans une boîte qui ne vous parviendra que si je pense être devenu digne de votre amour. Vous seule jugerez et déciderez alors.

Avec ma plus profonde affection.

Le 16 mai 1843

Votre dévoué, Philippe

 

Madame de Mortange prit la boîte et en souleva le couvercle. La boîte demeurait désespérément vide.

Marc.B

 


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