S'identifier - Contact

séjours 2015


séjours 2011


Séjour fév.09



Bali déc - janv 2016



 lien vers les photos  http://aphanese.viabloga.com/news/bali-2016? 
et vers une vidéo files/MAH07301.mp4 

un texte est arrivé, d'autres vont suivre...

Une vie

 

Six heures du matin, 22 novembre 2015. Il voit de l’autre côté du terre-plein central « Paris 170 KM ». Cela fait deux heures qu’il roule, Paris s’éloigne inexorablement. Qu’a-t-il fait des clés ? La question lui traverse l’esprit un instant. Une petite bruine colle au pare-brise malgré les essuie-glaces. Ils crissent un peu à chaque passage, ça fait comme un petit cri.

Il fait encore nuit mais il murmure« demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, je partirai ». Pourquoi donc à cet instant pense-t-il à Hugo ? Tout petit on lui avait appris à respecter cet homme. Pour son maître d’école, Hugo c’était la conscience du monde. On avait une conscience en ce temps-là, on la chérissait. Ça n’avait pourtant pas empêché les goulags ni Auschwitz. Il avait sept ans quand les américains avaient débarqué à Oran. Et puis, les premiers détachements s’étaient montrés à Tlemcen. Sa famille, comme tous les juifs de la ville, s’était portée à leur rencontre, jetant des fleurs sur leur passage au milieu des youyous des femmes. Un moment de fête incroyable après toutes ces années où les adultes parlaient entre eux à voix basse et envoyaient les enfants se coucher pour écouter la radio. « Paris 200 KM. » Comment s’appelait-il déjà ? Teddy ? C’est ça, Teddy, Teddy Cohen, ce soldat américain qui s’était amouraché de sa grande cousine Léah. Un grand gars qui ressemblait à son oncle Samuel, mais en plus costaud. Il n’était pas resté longtemps. Il l’avait regretté. Il était gentil avec lui, lui offrait des chewing-gums, lui faisait des tours de magie qui le laissaient sans voix. Une fois même, il l’avait fait monter dans sa Jeep pour un tour du quartier. Il lui avait mis son calot sur la tête, il était trop grand et lui descendait en-dessous des oreilles mais c’était égal, il s’était senti si fier, tout klaxon sonnant, Madame Karsenti lui avait fait un grand signe en souriant, Madame Djamila aussi en poussant des youyous, lui restait bien droit, les yeux tout brillants. Après les américains oncle Samuel ne voulait plus être appelé autrement que Samy. Il sourit. Tonton Samy, l’américain de la famille qui appela ses fils Teddy et Freddy. On commença à oublier Victor Hugo.

« Paris 230 KM. » Il a envie de quelque chose de chaud. Thé, café, peu importe. L’odeur des orangers, l’odeur du jasmin, ça lui aura manqué toute sa vie. Paris est une ville sans parfum. L’automne, l’été, l’hiver, le printemps y ont la même odeur, une odeur blanche de bitume froid. « Aire de repos 2 KM. »Il aura quand même aimé cette ville, sa vie, son histoire. Depuis le temps il est devenu un vrai parisien. Il quitte cette ville pourtant- clignotant droit, battement à contretemps du crissement des essuie-glaces. L’aire de repos est un peu en dehors de l’autoroute, accessible pour les deux sens. Elle est presque vide. Il se gare et coupe le moteur.

De l’autre côté du pare-brise l’épicerie autoroutière attenante à la station-service se ramollit petit à petit dans la bruine et dégouline sur le verre. Combien de temps reste-il ainsi ? Il se sent engourdi de fatigue dans cette nuit humide qui dissout la campagne. Un claquement lui fait tourner la tête. Un moteur se met en marche et une large forme blanche recule devant lui puis s’éloigne lentement.

Il prend ses clés et sort dans l’air frais. Il reçoit les fines gouttelettes qu’il laisse couler sur son visage avec soulagement. Devant l’épicerie se tient l’employé en train de griller une cigarette. Il y a longtemps qu’il ne fume plus. Depuis ce jeudi 5 avril 1965, jour de son trentième anniversaire, à midi pile, alors que les sirènes hurlent cinq minutes sur les toits de Paris. Il a assez vu de cancéreux s’étouffer à mort, et la mort, ça commence à bien faire, pas la peine d’en rajouter. L’employé s’écarte pour le laisser passer. Dedans tout est calme, propre, bien aligné, lumineux. Métallique. Dans un coin trois distributeurs à café, quatre tables hautes fixées au sol et un jeune homme, un sac à dos à ses pieds, torturant un gobelet vide en regardant la nuit électrique à travers la vitre.

Il opte pour un café allongé sans sucre. Lorsqu’il se retourne, le gobelet fumant à la main, le jeune homme s’est approché. « Pardon Monsieur je vous ai vu arriver je m’appelle Jean je vais vers le nord on m’attend à Lille vous n’auriez pas une petite place pour moi par hasard on discuterait le trajet paraîtra moins long ? », tout cela d’une seule traite, sans reprendre son souffle.

Il réfléchit. Repartir vers le nord, pourquoi pas ? Il a décidé de partir au hasard et s’est retrouvé sur l’autoroute du sud. Le sud, c’est son passé. Le nord, pourquoi pas ? Va pour le nord.

-          Non, désolé, je prends la direction sud.

-          Ah.  Bien sûr, en ce cas… mais, merci quand même.

Et le jeune gars se recolle contre la vitre.

Il reste un long moment à le regarder, interdit, son gobelet à la main encore un peu fumant. Il voudrait dire quelque chose, mais quoi ? Il hausse les épaules, puis prend une gorgée de café. Qu’est-ce qui t’attend dans le nord, mon gars, voudrait-il demander au jeune homme, mais c’est trop tard, il a parlé trop vite. Changer d’avis, se justifier, demanderait trop de mots et il faudrait encore parler dans la voiture, tous ces mots, tant de mots dont la lassitude le prend déjà.

Il finit son café décidément tiède et sort. L’employé en grille une autre. Il marche vers sa voiture sans se retourner. Il sait que le jeune homme est planté derrière la vitre, guettant.

Portière, contact, embrayage, reprendre le même ruban orangé, ne pas rater l’embranchement. Lanuit colle encore au monde. Quel âge pouvait avoir ce gamin ? Vingt-deux, vingt-trois ans ? Mais sans l’insouciance qu’on associe à cet âge. Ou qu’on l’y associait quand lui avait cet âge. Le monde a-t-il atteint l’ère des petits matins perdus ? Et lui, quel âge a-t-il maintenant ? Quatre-vingts ans. Jusqu’à il n’y a pas si longtemps il s’entretenait régulièrement, vélo, natation, il avait le corps robuste. Mais à quoi bon tout cela maintenant…

« Paris 270 KM ».Sur une passerelle surplombant l’autoroute il voit un homme immobile dans un grand imper blanc, fantôme indécis flottant dans la nuit, qui contemple le rare trafic en contrebas. Il ne l’a vu qu’un instant à l’allure où il va. Il n’est pas encore 7 heures. Il ne sait pas pourquoi, il s’est imaginé que cet homme était le jeune homme de l’aire de repos.

Tout à coup il en a assez de l’autoroute, de ce ruban fade et monotone. Une hâte d’en sortir le saisit, il voudrait autre chose que cet engourdissement. Il prend la première sortie, celle du bourg de B. Après quelques longs virages qui le laissent désorienté et quelques kilomètres il passe un péage. Il est maintenant un peu plus de 7 heures et l’employée dans son gros pull a les yeux gourds de sommeil.

Au-delà, après quelques ronds-points perdus il trouve devant ses phares un paysage de terre lourde, une terre nue sous la froidure humide du ciel. C’est étonnant, il a envie, là maintenant, d’une cigarette, d’une Gauloise bleue au casque ailé. Il a gardé en mémoire sa rondeur entre ses lèvres, l’odeur du tabac brun, le parfum un peu mielleux de la première bouffée. C’était par un temps comme celui-là, froid et humide. 1962.Il quitte le petit village des Aurès dans le secteur dont il a la responsabilité médicale. Il est un tout jeune médecin à l’époque. Déjà, pour lui, le serment d’Hippocrate vaut engagement sacré. Malgré son uniforme de lieutenant il soigne alors quiconque se présente à lui, sans question, et cela s’est bien vite su. Au moment où il s’apprête à fermer définitivement son dispensaire il entend frapper à la porte. Il ouvre. Devant lui se tient un officier de la willaya FLN, un grand gars noueux et maigre, le regard brûlant de fatigue. L’homme le salue en claquant les talons, puis s’écarte pour le laisser sortir. Dehors, il ferme le dispensaire et lui présente la clé que l’autre prend avec respect. Peut-être en contrepartie symbolique, le fellagha lui offre une Gauloise, en allume une et ils fument en silence, tour à tour se regardant et regardant le bâtiment. Ils écrasent ensuite leur mégot et restent un instant face à face. Pas un mot n’est échangé. Puis le fellagha lui tend la main et refuse de le laisser prendre ses valises, les portant lui-même d’autorité jusqu’à la Jeep qui l’attend. Comme il monte dedans, il entend un ordre sec. Le détachement FLN s’est formé en rangs de chaque côté du véhicule. Un autre ordre et les deux rangs lui présentent les armes. C’est ainsi qu’il était parti, dans une voiture roulant au pas entre deux haies d’honneur, et ce furent ses premières larmes d’homme.

Que serait-il advenu, pense-t-il, si tu avais fait passer ton devoir de soldat devant celui du médecin ? Ou si tu étais resté là-bas au milieu de ces hommes dont le dénuement t’avait ému ? Ta vie aurait pris un autre chemin. Tu n’aurais pas rencontré Myriam, David ne serait pas né, ou alors c’aurait été un tout autre David, ni Joseph, et rien de tout cela ne serait arrivé. Mais aurais-tu vraiment pu prendre une autre route?

Il arrête les essuie-glaces dont les petits cris l’énervent, et puis maintenant qu’il n’est plus sur l’autoroute, son allure modérée ne colle plus autant d’eau sur son parebrise. Il atteint B.

Il erre un instant en roulant au pas dans le bourg encore ensommeillé. Il est 7h20. Les trottoirs sont gras de pluie et vaguement déserts. Sur la place de l’église la lumière d’une boulangerie est allumée. Il gare sa voiture juste en face et descend. Des grelots font se lever la serveuse quand il pousse la porte. Elle lui sourit mais ne dit pas un mot, sauf un « merci » et « au revoir » quand il paie son croissant et quand il sort. Il le mange sur le trottoir sombre sous son regard impassible de l’autre côté de la vitrine.

Presque face à l’église se dresse la mairie. Les deux édifices ont une horloge, celle de la mairie est un peu en avance. 7h30. Il voit un café ouvert, le « Bar de l’Eglise ». Il a envie d’effacer le mauvais café de l’autoroute. Il traverse et entre. La salle est éclairée par quelques ampoules jaunes. Elle sent le tabac froid et la mauvaise bière. Il hésite sur le seuil. Le patron est derrière le bar en pull et casquette et le regarde comme s’il cherchait à retrouver son nom.

-          Bonjour, qu’est-ce que je vous sers ?

-          Bonjour. Un café s’il vous plait.

Il va s’assoir à une table. Le patron se retourne vers le percolateur taché et hors d’âge. Accoudé au bar un paysan en tenue de travail, la casquette de guingois et un mégot froid de cigarette roulée main collée à la commissure des lèvres attend, le regard fixe, le pâle petit jour qui doit venir de l’autre côté de la vitre sale. Son ballon de rouge est à peine entamé. Le patron apporte le café. En retournant derrière le comptoir il dit on dirait qu’il va faire un temps de chien toute la journée. Le paysan répond qu’on est fin novembre et que ça risque de durer. Le café est de la lavasse immonde.

 

Après avoir refermé la porte du café il reste un instant le visage levé vers ces ténèbres humides. Cette nuit est sur le monde collante comme une bave. Les nuits, ce sont les nuits qui auront rythmé sa vie. Même dans cette campagne où il est ce jour d’été 2000, une campagne de bocages, de grands prés séparés par des bosquets, des bois, des haies sauvages. Il y pousse du blé, de l’orge ou du maïs, du tournesol et du colza sur des parcelles à taille humaine. Les vaches y paissent confiantes, pesantes et tranquilles, mastiquant leur ennui, le mufle agacé d’adorateurs ailés. Chênes et noisetiers leur offrent leur ombrage, et des vergers de pruniers et de pommiers ordonnent leurs lignes droites dans les courbes du paysage. Il y a d’abord eu la pénombre et il a vu, venant de l’horizon une nuit noire gagner de proche en proche en se précipitant vers lui à une vitesse vertigineuse. Et la nuit de l’éclipse fut sur lui, aussi soudaine que totale. Il est alors 11 heures du matin. La nature s’est tue, un silence de tombeau. Quelques chiens qui aboient et hurlent au loin. Un âne qui pleure, quelque part, dans les ténèbres. Leurs voix sont nettes. Il n’y a plus sur Terre que cette solitude d’un âne et quelques chiens. Puis, reprenant sa course un instant arrêtée, la nuit se rue à l’autre bout de l’horizon et la pénombre s’éclaire rapidement. Bientôt tout cela n’est plus qu’un souvenir, le soleil chauffe collines et vallées et les abeilles ont repris leur labeur bourdonnant. C’est là, alors qu’il vient juste de regagner sa voiture garée sur une route communale qu’il reçoit un appel de David. Joseph est né à l’instant même où la lune embrassait le soleil.

 

En regagnant sa voiture devant la boulangerie il perçoit sur son passage un frémissement des rideaux aux fenêtres. Est-ce le froid de novembre qui rétrécit ces cœurs ? Où est-elle la chaleur de son enfance, la chaleur du pays et la chaleur des hommes ? De ce petit cabanon adossé à une oliveraie au milieu des cigales ? Des tonnelles où s’entortillent des lianes de vignes ombrent sa terrasse. Des tables à claire-voie y sont posées sur lesquelles il fait bon boire une anisette ou une orangeade en grignotant des tomates ou des olives ou des tramousses ou un bout de fromage. C’est selon, chacun peut choisir. Lisette, la patronne - c’est Elise Benkimoun mais tout le monde l’appelle Lisette –peut vous faire en un tournemain une salade exquise parfumée au kezbor ou griller des merguez, le tout arrosé d’un vin rosé bien frais. Mais on peut aussi apporter son pique-nique, à condition de consommer un peu tout de même. Lisette fournira la grande nappe blanche ainsi que l’arbre qui offrira son ombre et que vous pourrez choisir parmi ceux de son immense terrain. Elle vous fera aussi, selon la demande, du thé au nehneh ainsi que moult pâtisseries – mekrod, mantecao, cornes de gazelle, pâtes d’amande, elle sait tout faire. Tous ceux qui connaissent son repaire aiment aller chez elle. Lisette aime les gens et ça se sent. Depuis que son mari, le grand Jojo à cause de sa carrure, est mort d’une fluxion c’est elle qui tient boutique. Et ça marche plutôt bien. Il ne manque plus qu’un petit orchestre musette, mais ça c’est en projet, et pour bientôt si Dieu veut. En attendant, les musiciens amateurs sont les bienvenus. C’est ouvert chaque fin de semaine et pendant les congés payés, cette invention céleste du Front Populaire. Pendant la semaine c’est de son oliveraie, de ses arbres, de son pressoir que s’occupe Lisette en attendant impatiemment ses visiteurs du dimanche. Il se revoit entre sa mère et elle, sa mère, deux mains légères posées sur ses épaules, la main de Madame Lisette ébouriffant ses cheveux, environné de leurs pépiements joyeux dans leurs parfums de lavande et de jasmin à l’ombre chaude des tonnelles.

 

Le jour se lève maintenant, blanc comme un cadavre. Il ne sait pas s’il a froid à cause de ce temps maussade dont la lumière crayeuse vous fait frissonner aussi sûrement que l’air, ou si c’est à cause de la fatigue, ou de tous ces souvenirs qui étendent leurs cristaux étoilés. Il monte le chauffage d’un cran. Heureusement le ciel ne dégoutte plus. Il est 8 heures.

 

Elle s’appelait Hermance, il s’appelait Mahmoud. Combien de figures pâles vivent dans nos mémoires ? Mahmoud était le fils de Monsieur Ali. Monsieur Ali travaillait pour Madame Lisette. Madame Lisette était la maman d’Hermance. Hermance et Mahmoud étaient ses amis.

Quand était-ce donc ? Il n’a jamais pu le dire. Il sait seulement qu’il était petit, très petit. Avant que l’oncle Samuel devienne tonton Samy.

 

Mahmoud connaît tous les recoins de la propriété, même les plus inattendus, tous les arbres creux où cacher ses secrets, il connaît mieux la propriété que Madame Lisette. Quand il part avec Mahmoud en exploration, ça chuchote, c’est du sérieux. Ils se cachent dans les hautes herbes, observent des alligators ou des éléphants à la jumelle, attaquent des tribus de cannibales, c’est fou ce qu’on leur doit, le nombre de prisonnières qu’ils ont libérées des brigands, le nombre de territoires pacifiés, de pactes scellés avec de nobles grands chefs. Hermance, c’est différent. Ils l’ont souvent libérée des mains des cannibales c’est vrai, mais pas seulement. Elle leur a aussi appris à jouer à la marelle, de la Terre au ciel et du ciel à la Terre à cloche-pied - c’est pas facile, il ne faut pas tomber, ils sont fiers d’y arriver.

Un jour, alors que l’air est lourd d’un orage imminent, ils sont tous les trois autour d’un petit trou dans la terre. Une foule de fourmis avec de longues ailes toutes fines en sortent. Il en sort encore et encore, et puis encore encore, on ne peut pas les compter. C’est Mahmoud qui lui a dit que c’était des fourmis parce qu’avec des ailes il n’en a jamais vues. Ils restent des heures, ou ce qui leur semble des heures, à les observer, accroupis, les genoux au menton. Il y en a qui s’envolent et ça grouille, ça grouille ! Ca doit être fête chez elles pour qu’elles se soient faites si belles. Ils parlent à voix basse pour ne pas les déranger, se les montrent du doigt, quand le tonnerre, comme une déchirure, se met à rouler, caché dans les nuages au-dessus de leurs têtes. Et l’eau tombe d’un coup, des gouttes énormes, serrées, chaudes, chaudes. Ils se relèvent, ravis, offrent leur face au ciel en riant, sautillent sur un pied puis l’autre en poussant des cris aigus, les bras ouverts, paumes tournées vers cette offrande, ils sont trempés, on n’y voit pas à dix mètres, le ciel est noir, la robe d’Hermance lui colle aux côtes et dégouline, la chemise de Mahmoud aussi et son short, c’est une douche en plein air tout habillé, c’est chaud, c’est drôle, c’est pas de leur faute, ils ont déjà oublié les fourmis, ils tournent sous l’orage comme derviches en extase, le rire de l’un écho de l’autre pendant que roule le tonnerre et que verse l’orage d’été dans un bruit assourdissant.

 

C’était autre chose que la bruine visqueuse et pâle de ce matin. La lumière de ce jour exténué grandit mais sans force, laiteuse. La campagne aujourd’hui semble en noir et blanc, figée, comme sur ces photos 1900. Il ne sait pas quand ça s’est passé, il était trop petit. Il fait beau et chaud. Papa et maman ont décidé de passer le dimanche chez Madame Lisette. Un pique-nique. Il est tout joyeux. Il n’a ni frère ni sœur, seulement Mahmoud et Hermance. Maman a préparé une chouktchouka, des olives, du radis noir en tranches, une kémia de carottes et de pommes de terre cuites dans une sauce de vinaigre et piment doux ; elle a sorti d’un bocal des poivrons séchés confits dans l’huile d’olive, des fèves grillées, une citronnade ; et hop, en voiture, Madame Lisette fournira le rosé bien frais, le thé et les gâteaux.

Il descend de l’auto, prêt à sauver encore quelques princesses. Il court en appelant vers le cabanon, quand une voix d’homme lui crie de s’arrêter tout de suite. Et il répète : tout de suite. Maman l’appelle à son tour mais avec de la douceur. L’homme le regarde avec sévérité. Qui c’est ce monsieur ? Où est Madame Lisette ? Il prend la main de sa mère et la tire. Aller, viens maman, Mahmoud et Hermance attendent. Un instant mon chéri, ne tire pas comme ça. Il lâche la main, regarde le cabanon, puis fait le tour de l’auto en cherchant des fourmis, il en trouvera peut-être avec des ailes ? Mais on l’appelle, il faut remonter dans la voiture sous l’œil sévère du monsieur et on repart. Il n’a pas compris pourquoi il ne peut plus jouer. Quand pourra-t-il voir Mahmoud et Hermance ? Papa et maman ont l’air très sombre, alors il ne les embête pas avec ces questions. Il attendra un peu pour les poser. Ce sera tonton Samy, quelques années plus tard, qui lui expliquera le sens de l’étrange panneau qu’il avait déchiffré sur la porte du cabanon. « Etablissement français. Entrée interdite aux youtres et aux bicots. »

 

La campagne est vide, pâle, les villages qu’il traverse peuplés d’ombres. Ses pneus font un bruit de succion, la voiture cahote sur les routes inégales. Il ne sait plus où il est ni où il va. Il voudrait être loin d’ici, ne plus avoir de mémoire, être frappé d’Alzheimer comme par une foudre divine.

 

-          Myriam Serfati.

-          Prosper Toledano.

Il lui serre la main en souriant de plaisir. Il est assis à côté d’elle dans ce vol d’Air France, un Boeing long-courrier qui doit les amener à Pointe-à-Pitre. Ils viennent de découvrir qu’ils se rendent tous les deux au même congrès médical qui doit se tenir là-bas, à l’Institut Pasteur des Antilles, sur les dernières avancées en Parasitologie. Après les banalités d’usage – où travaillez-vous, dans quel service, des choses comme ça – ils abordent des sujets plus personnels et découvrent qu’ils sont tous deux natifs du département (il dit du ci-devant département et ça la fait rire) d’Oran, lui de Tlemcen, elle de Mascara. Elle a trente ans comme lui, n’est pas encore mariée, comme lui. Elle s’étonne de ne jamais l’avoir rencontré, ayant suivi les mêmes cours donnés par les mêmes professeurs à la Faculté de Médecine de Paris. « Le plaisir de cette rencontre n’en est que plus grand » dit-il avec une galanterie emphatique qui accélère le pouls de Myriam. Il en oublie ce jeune des Black Panthers qui se tient, armé d’un pistolet, devant la cabine de pilotage exigeant le détournement de l’avion vers Cuba. Elle aussi sourit sans retenue. Leur discussion dans cet avion dure une bonne heure, une heure de pur ravissement qui se poursuit trois jours durant à La Havane avant leur rapatriement sur un autre avion d’Air France. Il ne voit rien de La Havane, il est trop occupé à la manger des yeux. Le congrès est fini, il l’a raté et elle aussi. Il a envie d’en rire. Alors il rit. Il a gardé son numéro de téléphone – EUR-43-12 – dans son calepin et bien au chaud dans sa mémoire. EUR-43-12, Myriam, Myriam.

 

Dans sa voiture il répète tout bas « europe quarante-trois douze ».

 

Cet été-là avec Myriam ils décident de retourner en Algérie pour leur voyage de noce pour la première fois depuis le grand exode sept ans auparavant. Il l’a épousée à Paris au printemps. L’Algérie s’est imposée comme la destination évidente. La paix est maintenant installée, pourquoi se puniraient-ils sans raison ? Lors du mariage toute la famille est venue, des deux côtés et la noce aurait été absolument parfaite s’il ne lui avait manqué la présence de Mahmoud et d’Hermance. Ça a été bruyant, joyeux, excessif, normal. Les amis et collègues des services hospitaliers où ils travaillent en sont restés stupéfaits et amusés. La danse du ventre un foulard ou une serviette noué à la taille, les gueulards chaleureux, le passage du rire aux pleurs et de nouveau au rire de tous ces exilés, leur tendresse impudique, ces plats et cette musique d’un autre monde, ces youyous suraigus, cette joie qui se donne sans retenue, tout cela a pour eux un parfum déraisonnable d’exotisme et de liberté qui les fait frissonner d’envie. Ils ne restent, d’ailleurs, pas longtemps le cul coincé, ils ont reçu une culture de salle de garde après tout. On les voit bientôt s’essayant eux aussi à la danse du ventre, au youyou ou à l’accent pied-noir sous la supervision de tonton Samy qui les corrige avec une jovialité toute « américaine ». Ils sont redevenus des gamins et des gamines, on a oublié qu’ils se donnent du Monsieur à l’hôpital et que la vie et la mort sont suspendues à leur savoir.Après le repas il y en a pour tous les goûts sur la piste de danse, de Johnny à Enrico en passant par Dalidaou les Beatles, les couples s’enlacent sur Capri, c’est fini, quelqu’un a même apporté des disques de Lili Bonniche et de Lili Labassi. La cousine Léah insiste pour qu’on passe Ma nensachebladi, mais cette chanson de Lili Labassi fait pleurer tout le monde etles parents des deux épousés s’insurgent, c’est un jour de fête qui doit chanter l’avenir, pas un jour de deuil ni de recueillement sur un passé révolu, khlass ! On met Claude François et la fête reprend de plus belle, danse, rires et joues rouges, les cravates tombent, les chignons savamment sculptés laissent échapper quelques mèches, on s’évente avec des serviettes et des menus, on rit, on chante, on bat des mains pour marquer la mesure, les jeunes essaient de sautiller en rythme en moulinant des mains comme Cloclo et ses Claudettes, les enfants croquent des dragées en se poursuivant entre les jambes des danseurs ou s’écroulent épuisés dans les bras des grand-mères.

Myriam, dans ce tourbillon, apparaît à ses yeux comme une princesse des mille et une nuits, belle comme il ne l’a jamais vue. Il la couve d’un tel regard qu’elle baisse les yeux, étonnée de se voir intimidée. Leur nuit de noce est un délice de délicatesse émue mêlée de flamme sauvage. La fleur de son ventre étire sa corolle vers le ciel puis se couche sur sa prairie odorante en tremblant, et ce qui irradie de ce ventre vers chaque pore de sa peau est si fort qu’il a l’impression de se dissoudre dans l’espace et de s’évanouir. Au petit matin, il n’est plus aussi sûr de ne pas s’être effectivement évanoui pendant cette nuit enchantée. C’est là qu’ils ont conçu David, Myriam est formelle, et si elle le dit...

 

David est né par une nuit d’hiver, et la douleur de ce qu’il a appris de Monsieur Ali qu’il a fini par retrouver après quelques recherches pendant leur voyage de noces, s’apaise pour faire place à un grand soleil bleu et rieur. Une neige sale et boueuse couvre les trottoirs glacés de la capitale mais il ne la voit pas, il ne voit que ces yeux bouffis dans ce visage fripé et boudeur mais si beau, si merveilleusement beau de David qui entame son périple sur Terre, son premier jour parmi les hommes. Myriam est resplendissante, somptueuse, les cheveux collés de sueur, des cernes sous les yeux, le sourire ombré d’épuisement, mais si femme, si chaude et si douce avec ce petit paquet agité de vie dans les bras. Il les enlace, le visage dans leur chaleur, et pleure doucement sous l’œil attendri de la sage-femme, les doigts de Myriam dans ses cheveux.

C’est de froid qu’il frissonne maintenant dans l’habitacle légèrement embué. Le chauffage est déjà à fond, il n’est rien qu’il puisse faire maintenant pour se réchauffer.

« Ils s’aimaient, tu sais. Mahmoud et Hermance s’aimaient, c’est comme ça, c’est la destinée. Ils avaient grandi ensemble, ils étaient toujours ensemble, toujours. La petite Hermance n’avait peur de rien, tu l’as connue, un vrai garçon manqué. Ce qu’il proposait elle était toujours partante pour le faire - grimper à un arbre, sur le toit, sauter tout habillée dans la rivière, tout - elle le suivait partout sans hésiter. Mahmoud pour elle c’était comme un dieu. C’est vrai ou pas ? Tout ça,Mahmoud, il le voyait bien ; jamais il ne l’entrainait dans des aventures qu’il ne contrôlait pas. Malgré ses airs de casse-cou mon fils avait la tête sur les épaules. Quand Madame Lisette a été expulsée de chez elle et de la francitude par ces khmal de pétainistes ça a été un choc - pour elle, pas pour nous, nous on était habitués. Mais ça a quand même été très dur. Madame Lisette c’était comme la famille, on mangeait la même cuisine, parlait le même arabe, écoutait la même musique, elle nous invitait à ses fêtes – et on l’invitait aux nôtres – s’inquiétait pour notre santé, nous couvrait de cadeaux pour nos mariages, naissances, circoncisions, toujours une attention, toujours un mot gentil. Madame Lisette c’était comme une cousine, une cousine je te dis ! Autre chose que ce frankaoui dont j’ai oublié le nom, qu’il aille au diable. Quand Vichy a transféré la propriété à son nom il m’a gardé, tu sais. Eh !Il avait besoin de quelqu’un qui connaisse le travail ! Mais de sa part je n’ai eu que mépris et vexation. Mahmoud lui avait dit qu’Hermance était sa cousine, alors nous on ne l’a pas contredit, comme ça ils pouvaient continuer de se voir sur la propriété, moins souvent c’est vrai, mais quand même. Et quand Madame Lisette a récupéré son bien, longtemps après l’arrivée des américains – tu te rends compte qu’ils ont mis des mois à se décider d’abroger les lois de Vichy, tu comprends ça toi ? –quand elle a récupéré son bien, donc, rien n’avait changé pour eux deux. Tu venais moins souvent à cette période. Ton père lahilahmo s’était engagé dans les forces françaises libres. Que sa femme – ta mère – aille pique-niquer toute seule ça aurait fait des commérages, ça n’aurait pas été décent. Bref, tout ça tu le sais déjà ; mais peut-être pas ta dame. Ils s’aimaient, c’est comme ça, ça devait arriver, c’est le destin. Mais tu as bien dû t’en rendre compte. Entre le moment où ton père est rentré de la guerre et ton départ en France pour tes études vous étiez toujours ensemble tous les trois, non ? Laisse-moi te regarder un peu. Tu sais, ça me fait vraiment plaisir de te revoir. Ça me fait tout drôle, tu n’as pas changé. Tout ce passé qui me revient, tout ce passé. Mais c’était écrit, qu’y pouvons-nous ? Tu sais qu’ils ont voulu se marier ? Tu étais encore à Paris, tu finissais ta Médecine. Ils ont dû renoncer. Ils ne voulaient pas d’un mariage religieux et se marier à la mairie, un musulman et une « européenne » (quelle bêtise, elle était aussi européenne que moi), ça devenait dangereux. C’était déjà la guerre depuis longtemps, les bombes, les attentats, la torture, les parachutistes, les disparitions, il n’y avait plus de place que pour la haine, la haine, partout la haine. Tu te souviens de Pierre Popie ?L’avocat libéral qui a essayé de réconcilier les communautés autour de l’Algérie indépendante ? Il a fini assassiné par l’OAS, le premier d’une longue série ! La haine je te dis, tout le monde était devenu fou de haine. On ne respectait plus rien, ni le père, ni la mère, ni les cheveux blancs, ni les rides, ni les enfants, rien. Ni même Madame Lisette, lahilahma. On était pourtant venus la prévenir. Brahim avait entendu des combattants venus de la montagne parler entre eux d’une descente chez elle « pour lui régler son compte à cette française ». Elle a refusé de partir. Elle nous a dit Jojo est enterré là, ce pays c’est mon pays, celui de mes ancêtres, ma fille a décidé de rester, il est trop tard pour moi, et où irai-je, et ci et ça, et patati et patala, bref elle nous a dit, non, je suis d’ici, je ne bouge pas ! Impossible de lui faire entendre raison ! Tu étais médecin militaire quelque part en Kabylie à ce moment-là, je crois. Un mois plus tard vers onze heures du soir j’entends des coups de feu. Avec Brahim et Fateh on s’est précipités, mais c’était trop tard. La pauvre Madame Lisette…Enfin, que veux-tu, c’est le destin. Mahmoud, c’est quand les paras sont venus me chercher, qu’il a rejoint le FLN. Ils m’ont frappé, ils m’ont jeté à terre, ils m’ont… je te laisse imaginer. Et devant ma femme et ma fille, tu entends ! Heureusement Mahmoud n’était pas là. Ils ont tout cassé, ils voulaient que je crache le morceau, comme ils disaient. Quel morceau ? Je ne savais rien ! Ils m’ont emmené. Sans Madame Lisette, lahilahma, je ne serais pas là aujourd’hui pour te raconter tout ça. Je me demande encore comment j’ai pu survivre à tout ce qu’ils m’ont fait. Madame Lisette était encore vivante à l’époque. Elle a fait des pieds et des mains, les a menacés, est allé voir à droite, à gauche, le maire, le colonel, elle a remué ciel et terre, et à la fin elle les a suppliés en disant qu’elle avait besoin de son arabe pour ses oliviers. C’est là qu’ils ont fini par me relâcher. Mais mon fils avait déjà dit,« ça suffit ! ». C’était pas contre Madame Lisette, c’était contre les paras. Au début le FLN l’a reçu avec joie. Un nouveau patriote, un nouveau combattant, c’était un pas de plus vers la victoire et l’indépendance. Mais tout a changé quand ils ont appris que sa fiancée était une « européenne ». Une européenne, Hermance ? Une européenne, Madame Lisette ? Même eux ils étaient devenus fous, ils n’avaient pas les yeux en face des trous. Ils se sont mis à le soupçonner d’espionnage pour le compte des français. Et très vite ils ont rompu avec lui, ses camarades ne lui parlaient plus, le regardaient de travers dans la rue, il trouvait des lettres de menaces et d’insultes glissées sous sa porte. Quant à Hermance, le fait qu’on la voie toujours avec un arabe, les français ne comprenaient pas. Un arabe pour eux c’était comme un animal, ou pire encore. Qu’une française se fiance à un arabe l’idée seule les dégoûtait déjà, tu imagines comment ils voyaient Hermance, comme une traitresse immonde, une écœurante putain. Et une nuit ils ont disparu, tous les deux. Le soir ils avaient dîné chez nous, souriants malgré tout. Le lendemain matin c’est comme s’ils n’avaient jamais existé. Messaouda disait ils se cachent, mais je sais qu’elle-même n’y croyait pas. Il nous aurait prévenus, tu ne crois pas ? On a sonné à toutes les portes, parlé à toutes leurs connaissances. Rien. Disparus. Tout simplement disparus, comme ça. Heureusement pour elle, si je peux dire, Madame Lisette n’était déjà plus depuis un mois. Je n’avais pas cette chance. C’était écrit, c’est le destin, c’était leur destin à tous les deux. Et je n’ai même pas de tombe sur laquelle pleurer. Juste quelques photos où il sourit de son beau sourire. Regarde sur celle-là, il était beau mon fils, hein ? Mahmoud mon fils, lahilahmo, je ne sais pas qui me l’a tué, je ne sais même pas où il est enterré. Et je ne le saurai jamais. Je ne le saurai jamais. »

 

Où aller ? Où aller ? Il roule sans plus de but que de rouler encore, que de rouler sans fin, comme un halluciné. C’est partout le même vide, partout la même absence, celle qu’il a fuie ce matin en tirant sa porte et ça a résonné dans la cage d’escalier malgré la moquette et les tapis rouge sang déroulés sur les marches ; il s’en souvient maintenant de cet écho solitaire qui a pressé son souffle tellement qu’il n’a pas pu sortir ses clefs, qu’il n’a pas pu entendre ce bruit d’une serrure qu’on ferme, seul sous l’œil jaune de l’ampoule du palier dans la nuit noire. C’est en courant presque qu’il s’est jeté dans l’escalier oubliant l’ascenseur, surgissant dans la rue sans se retourner, sa voiture comme un refuge, pauvre et dérisoire refuge. Ses parents aussi avaient tout abandonné. Mais ils avaient gardé comme un précieux trésor la clef de leur appartement, là-bas, cette clef que son père avait tourné deux fois dans la serrure et glissée dans sa poche après que sa mère eut tout rangé une dernière fois, parquet ciré, carreaux lavés – « au revoir la maison » avait-elle murmuré en partant et il jure que si ses parents avaient pu ils auraient enlacé cet appartement qui avait protégé leur vie et l’auraient bercé contre leur épaule. Ils n’ont jamais pu se faire à la vie dans le nord, sa mère surtout, malgré leur révérence de la culture française. Le choc était trop grand. Où sont-ils ces oncles, ces tantes, ces sœurs, ces cousins et ces nièces, cette famille dispersée aux six coins de l’hexagone quand il était si simple auparavant de se voir, tous dans la même ville, le même quartier, entourés d’algériens comme eux, où s’est-elle donc perdue cette tribu ? Ce nord est un monde froid sans sa chaleur. Il faut maintenant être discret, ne pas parler trop fort, on est français mais pas d’ici et on vous le fait comprendre. Sa mère aura emporté ce regret dans sa tombe, son père aussi, cette impuissance à effacer le temps, à effacer l’histoire pour retourner  vivre heureux là-bas, de nouveau tous ensemble, un arbre sortant du pot pour enfouir de nouveau ses racines au milieu de sa forêt.

C’est dans un trou de terre froide qu’il a descendu leurs corps paralysés par le temps, les épreuves et la mort. Au moins auront-ils eu le soulagement et la fierté de voir leur fils briller dans une tâche humaine, médecin-chef du service des maladies infectieuses d’un grand hôpital parisien. A travers lui ils seront sortis d’une condition modeste et méprisée, à travers lui ils se seront élevés dans la reconnaissance respectueuse de leurs concitoyens et auront ressenti la satisfaction d’une tâche accomplie, d’une vie qui n’aura pas été inutile.

 

Cette terre glacée d’hiver, voilà qu’elle est partout autour de lui, nue et grasse.

 

Prosper Toledano, son époux,

Armand Serfati, son frère,

Joseph Toledano, son petit-fils,

Muriel Toledano, née Ouaknin, sa belle-fille,

Ont la douleur de faire part de la disparition brutale de

Myriam Toledano, née Serfati,

Pédiatre, ancienne chef de service des Hôpitaux de Paris,

Enlevée à la tendresse des siens le 22 décembre 2012 à l’âge de 77 ans.

La mise en terre se fera dans l’intimité.

 

Dès qu’il s’est réveillé le 22 décembre 2012 à 5h12 exactement d’après le réveil-radio de la table de chevet, il a su. Peut-être même est-ce cette certitude qui l’a tiré de rêves oubliés. Il l’a appelée quand même, avec douceur et étonnement. Son grand corps était encore chaud sous les couvertures, un peu de son urine tachait les draps. Puis il a murmuré son nom encore et encore et encore, couvrant son visage de baisers, caressant ses cheveux de ses doigts écartés. Il l’a bercée, blotti contre elle, dans son odeur chaude sous le caveau de laine des couvertures qu’il avait rabattues sur eux et qu’il ne voulait plus quitter. Combien de temps est-il resté ainsi, dans cette dernière intimité ? Dans cette toute dernière intimité.

Pardon Myriam, pardon leleh, je n’ai pas su te protéger de cette douleur, murmure-t-il en ouvrant ses doigts. La terre rend un son creux et sec comme un court roulement de baguettes sur le cuir d’un tambour. Il sent les tremblements de Joseph, son petit Jo, qui se serre entre lui et sa mère dans le vent froid de décembre. Après la poignée de terre il prend la rose. Il voudrait mettre dans l’ouverture de ses doigts toute la délicatesse du monde, tout le regret, la tendresse et l’amour du monde, il voudrait que cette rose descende dans ce trou de terre avec une légèreté de pétale pour se poser comme une joue sur ce coffre de bois verni, dernière caresse capable de réveiller l’espace d’un instant celle qui partagea sa vie pour qu’elle puisse se gonfler de tout son amour une dernière fois avant sa dérive vers les mers glacées de l’oubli.

 

Le monde est transi sous le drap blanc de ce ciel détrempé, les arbres comme des fantômes, les villages comme hantés. Seul, il est seul, traçant une route inutile vers un horizon qui recule, là-bas, qui ne cesse de reculer au-delà de ce ruban sombre, hypnotique, qu’il suit sans plus de volonté.

 

-          Et il est mort de quoi, ton daron ? demande Max.

-          C’est pas mon daron, c’est mon père.

-          OK, Jo, OK, easy mec, pardon, je voulais pas manquer de respect.

Jo fait quand même un peu la tronche. Il est touchy quand il s’agit de son père, on dirait. Max le regarde, un peu gêné d’avoir mis le doigt sur un point aussi sensible. C’est pas curiosité malsaine de sa part, juste de la curiosité. Jo c’est son pote, et entre potes on se raconte. Il n’insiste pas, il attend que Jo se calme. C’est une nuit de novembre incroyablement douce. Ils en ont beaucoup discuté entre eux et avec les autres au lycée. C’est scandaleux comment tout le monde s’en fout du réchauffement climatique, de la Terre qui part à la poubelle ! Tout le monde en parle, tout le monde dit « c’est pas bien » mais personne ne fait rien. Mais qu’est-ce qu’il leur faut aux adultes pour réagir ? Des cyclones, des tornades, des raz de marée, des sécheresses, des noyades ? Quoi ? Si ça ne tenait qu’à eux tout ça serait réglé, et vite fait. Tu bouges ton cul ou tu bouges ton cul, le choix serait simple. En attendant, la douceur de cette nuit… faut quand même reconnaître que c’est trop de la balle ! Dans la rue les trottoirs sont noirs de monde, les terrasses blindées de chez Blindé. Ce matin ils se sont tous fait la même vanne, imitant qui un serial killer, qui un vampire, « les mecs on est vendredi 13 ! ». Ce soir le cours de djembé à Max et à Jo a été annulé. Jimmy leur prof (c’est pas son vrai nom) leur a fait savoir à 21 heures qu’il est grippé. « Tu parles, a dit Max en faisant un clin d’œil, tu veux parier qu’il s’est levé une nouvelle poulette ? » Et il est parti d’un cot-cot-codette qui a bien fait se marrer Jo.

-          Du cancer.

Max, surpris, se retourne. Jo a le regard fixe.

-          Du pancréas, le pire de tous. Ça a duré six mois. A la fin, ma mère voulait plus que j’aille le voir. Lui non plus d’ailleurs. C’était plus un visage qu’il avait, c’était un crâne avec de la peau dessus, et de tout petits yeux tout au fond d’orbites énormes comme des cratères. Il respirait par la bouche, on aurait dit un trou noir. Il souffrait la torture, ils lui avaient installé une perf de morphine en prévision. Dès que la douleur devenait insupportable il appuyait sur un petit piston qui lui en injectait une dose.

Il se tait en regardant sa tasse de café.

-          Et tu sais quoi ? murmure-t-il. Le pire c’est qu’il était cancérologue, alors tu vois, il avait tout pigé tout de suite, pas moyen de le rassurer en lui racontant des bobards. Mes grands-parents venaient le voir tous les jours pendant des heures. Je ne sais pas de quoi ils parlaient, mais mon grand-père a fini de blanchir d’un coup. Ma mère chialait toute seule dans sa chambre, la porte fermée, j’osais pas lui parler. Et ma grand-mère, après, ça a fini par la tuer.

-          T’avais quel âge ?

-          J’avais douze ans. Il respirait fort, me regardait, me disait tu ne devrais pas venir, et puis il me prenait la main et regardait le plafond, fermait les yeux, serrait ma main.

Ses yeux brillent.

-          C’était mon père, pas mon daron.

Max ne regarde pas. Il préfère prétendre observer le spectacle de la rue. Un gars s’est arrêté devant eux, genre jeune mais plus vieux qu’eux. Il les regarde, surtout Jo. Avec ses cheveux clairs à la mode rasta c’est vrai que Jo en jette. Le gars ouvre son manteau. De dessous il sort un genre de mitraillette. Bon, OK, pense Max, un spectacle de rue pour un vendredi 13, le gars va les faire chier avec son show à la con genre Halloween et ensuite faire la quête, Max est prêt à râler. Quand le gars dirige son joujou vers eux il a envie de lui dire c’est pas le moment mec, il y a un temps pour rire de la mort, mais là c’est pas le moment mec, pas le moment.

 

Il roule vers l’horizon fuyant. Il laisse tout derrière. « Je fermerai ma porte/ au nez des années mortes/ j’irai par les chemins. » Les arbres autour de lui tendent leurs branches vides vers un ciel blanc comme un linceul. Quelques feuilles flétries s’y accrochent encore mais pour combien de temps ? Elles pendent vers l’humus qui les attend déjà. Il a quatre-vingts ans, c’est fini. Qu’espère-t-il donc encore, son avenir n’est plus, à quoi bon cette route ? C’est fini, tout est fini. Il se gare sous un bosquet sur le bord de la route et, le visage dans les mains – mais de qui se cache-t-il donc ? – pleure. Il pleure David et il pleure Joseph, il pleure Myriam et il pleure Mahmoud, il pleure Hermance et il pleure sa vie, oui sa vie. Il pleure sur lui qui n’aura finalement rien laissé derrière lui, rien que des souvenirs qui s’évaporeront avec le dernier battement de son cœur.

 

 

Marc B.

 


l'atelier du dimanche


sur un air...


ASIE