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Vézelay 2013

oct

  4-5-6 octobre

les photos  
http://aphanese.viabloga.com/news/vezelay-13? 


et les textes ....

 

Vézelay

 Il a couru tout ce qu'il a pu. À s'en faire exploser les poumons, rompre les membres, éclater la cervelle. Tout en dévalant le chemin vers les champs de tournesols, il a hurlé C'est pas une vie ! C'est pas une vie !

Haletant, transpirant, épuisé, il s'est écroulé à la croisée des chemins, là où l'on découvre la basilique. Sur son nuage de verdure, elle semble flotter. Ses tours dominent une mosaïque de champs à la terre grasse et ocre, de prés tendres et verts, de forêts sombres et denses, de champs scarifiés aux sillons profonds et réguliers. Juste devant lui, les tournesols, la tête en berne, la tige déprimée, attendent d'être fauchés.

 

 Paul, ses vingt ans, son grand corps tout juste sorti de l'adolescence, ses longues jambes pliées en tailleur, ses interrogations, ses angoisses, son mal de vivre.

 Comme toujours, le calme environnant, la beauté du lieu, le poids de l'histoire ont raison de sa colère. Son souffle s'apaise dans la contemplation de ce camaïeu de verts, de cet enchevêtrement de lignes. Les courbes des mamelons, les droites érigées des troncs d'arbre, les horizontales alanguies des chemins de traverse. Comme toujours, la basilique, souveraine, lui impose respect  et retenue.

 Dieu sait qu'il il est heureux de travailler pourtant. Son CAP de menuiserie en poche, il a eu la chance d'être embauché par le Père Matthieu, un ancien compagnon ébéniste, amoureux de son métier, heureux de transmettre son savoir. Paul ne compte pas ses heures, travaille à des projets de plus en plus élaborés et progresse rapidement. La satisfaction du travail bien fait et la reconnaissance de son maître lui ont un temps fait oublier cette sensation de trou béant au creux de l'estomac. Mais les regards malveillants et les commentaires acides du gros Marcel l'ont ramené à ce grand vide qui a accompagné ses années d'orphelinat. Les Va donc, fils de personne! le crucifient.

 Les enfants qui tiennent la main de leur mère sur le chemin de l'école, il les regarde avec une tristesse non dissimulée ; ces gamins que leur père emmène en balade à vélo le dimanche matin lui sont une douleur intolérable ; et que dire des mois de décembre où chacun s'affaire à la décoration de la maison, à l'illumination du sapin, à la préparation des cadeaux, à la fabrique d'un bonheur partagé en famille, c'est une plongée dans le désespoir.

 Non, ce n'est pas une vie ! D'autant que certains savent...

 

 Le Père Matthieu, inquiet, lui a conseillé de parler au recteur de la Basilique. Il est natif de la région, connaît ses ouailles, a toujours une oreille compatissante : il aura sûrement quelque information ou renseignement à lui donner. Un début de piste, tout au moins... Paul, outre que la basilique l'a toujours impressionné, ne sait pas comment aborder le délicat sujet de sa naissance avec un personnage aussi imposant. Plusieurs semaines déjà qu'il tourne en rond et hésite. Plusieurs semaines que cette béance va grandissant au point qu'il craint maintenant d'y disparaître tout entier. C'est décidé, il montera à la basilique demain. Ce n'est plus une vie...

 

 Dans son bureau, le recteur, grand, droit, sec, sévère, observe Paul tandis que celui-ci lui explique comme il peut, sa totale ignorance de ses origines, sa vie qui n'a commencé qu'avec ses premiers souvenirs d'enfant de trois ans quand il est entré dans ce grand dortoir gris et froid sans que personne ne lui tienne la main, simplement poussé dans le dos par une voix caverneuse et ses Avance, petit, avance..., sa souffrance de n'être personne, de ne jamais avoir été, tout simplement.

 Un grand silence. Un air de bonhommie malgré le regard acéré et les mots tombent :

 - " Je comprends bien, Paul, je comprends... Tu as raison : c'est une grande douleur de ne pas savoir d'où l'on vient... Mais... Comment te dire ? C'est vieux tout ça et, parfois, il vaut mieux ne pas remuer le passé... Il ne faut pas... Vraiment..."

 Dans un hurlement, un " Mais j'ai le droit de savoir ! " envahit la pièce, ébranle les murs, se glisse sous les portes et dans les interstices des fenêtres. Impassible et résolu, le recteur se lève pour calmer le jeune homme, mais Paul s'est déjà précipité vers la porte et continue sa course dans les couloirs qui résonnent de ses Nom de Dieu, vous ne pouvez pas ! J'ai le droit de savoir! C'est pas une vie... C'est pas une vie, j'vous dis !

 Paul court se perdre dans les bois avoisinants, s'effondre sur un épais tas de feuilles et dans les senteurs d'humus et de terre fraîche, il pleure en silence, les deux mains sur l'estomac.

 C'est le Père Matthieu qui le retrouve là, prostré, les yeux vides de larmes et d'espoir, les bras croisés autour de la taille, comme pour protéger le peu qui lui reste de sa vie.

 - " Viens, Paul, il faut rentrer maintenant... On verra demain du côté de la mairie et des services sociaux..."

 Le lendemain, Paul se lève, moulu, épuisé. Non, il n'ira pas à la mairie. A quoi ça servirait ?Alors, c'est le Père Matthieu qui s'en charge. Mais la préposée, soit qu'elle ne sait rien, soit qu'elle se réfugie courageusement derrière la déontologie, lui oppose le même refus poli. Un seul échange de regards entre Paul et le Père Matthieu : les mots sont superflus.

 Les semaines passent. Paul travaille quasiment jour et nuit. C'est le Père Matthieu qui l'arrête, l'envoie prendre l'air - comme il dit  - et le met au lit.

 

 Au cours d'une de ses échappées, Paul qui marche sans but au gré des sentiers et des chemins, se retrouve devant la chapelle La Cordelle. Il aime le lieu. Il n'y est pas venu depuis longtemps... Plus goût à rien... Ses pas le guident vers les quelques marches de pierre qui mènent au porche en contrebas. Il passe la lourde porte de bois clouté et s'engage sous le petit préau voûté. À sa droite, un jardin, clos de hauts murs masqués par une végétation généreuse. Au fond, une jolie fontaine de pierre où il aimait se désaltérer par les longues journées d'été. Plus soif de rien, maintenant... Il caresse des yeux l'épais tapis d'herbe et le rideau d'arbres et d'arbustes.  Vert, tout est vert... Vert, j'espère ?  Envers et contre tout ? Enfer vert ? Non, ici, ça ressemble plutôt au paradis... Mourir et reposer dans ce lieu de paix… Un bruissement le fait sursauter et éloigne ses sombres pensées. Une tête apparaît à la porte de la chapelle. Un large sourire illumine le visage rougeaud qui domine une silhouette dont les courbes disparaissent sous la bure.

- " Bonjour, Paul. Je suis content de te voir. Cela fait un moment que je t'attends... Je viens ici tous les jours... Enfin... Depuis ton entrevue avec le recteur... Je pensais bien que tu reviendrais ici, un jour ou l'autre... "

- " Bonjour, Bernard. Oh... Excuse-moi, je ne sais pas comment il faut t'appeler maintenant... Frère ?

- " Frère Jean... Ça change de l'orphelinat, hein ? Ecoute, je n'ai pas beaucoup de temps avant la prière. Je voulais te dire... Je sais pourquoi tu es venu voir le recteur... Pas difficile, vu comment tu criais dans les couloirs... Après, il y a eu pas mal de commentaires, tu dois t'en douter... Et, pas mal de ragots aussi... Et d'inventions, sûrement... Mais il y a quelqu'un dont le nom revient souvent dans les récits divergents, c'est celui de Maître Loriot, le notaire. Je ne sais pas si cela peut t'être utile, mais... Enfin... Tu verras..."

- " Merci, Bernard... Jean... Frère... Merci..."

 

 

 Dès le lendemain, Paul se précipite à l'étude de Maître Loriot.

- " Mais tu n'as pas pris rendez-vous, il ne pourra peut-être pas te recevoir...", objecte le Père Matthieu.

- " Oui, mais si je prends rendez-vous, il ne voudra peut-être pas ! N'ayez crainte, Père Matthieu, j'attendrai..."

La secrétaire l'a reçu aimablement comme elle a appris à le faire avec tous les visiteurs. Elle a introduit Paul dans la salle d'attente. Il fait les cent pas... Il n'attendra pas longtemps, le notaire apparaît dans l'encadrement de la double porte capitonnée de son bureau. Il regarde Paul fixement et sans un mot, d'un signe de la main, l'invite à entrer. Quand Paul passe devant lui, Maître Loriot soupire. Paul sent la caresse de son souffle dans son cou. Il n'attend ni que le notaire ait regagné son fauteuil, ni qu'il l'ait prié de s'asseoir et attaque comme un boxeur pressé d'en découdre :

- " Vous savez pourquoi je suis ici, n'est-ce-pas ? Eh bien, maintenant, il va falloir me dire ce que vous ..."

- " Bonjour Paul. Oui, le recteur m'a parlé et il ne faisait pas de doute que tu arriverais rapidement jusqu'à moi. Ceci étant, comme tu le sais, je suis tenu par le secret professionnel..."

Paul a jailli de son fauteuil, déplié ses longues jambes et planté ses deux poings serrés sur le bureau du notaire qu'il domine de sa haute stature. Sa mâchoire serrée, son regard fixe et habité témoignent de sa fureur.

- " Ou vous me dites ce que je veux savoir, ou dans moins de cinq minutes, vous n'avez plus de bureau..."

- " Calme-toi... Je... Calme-toi, je vais te dire ce que je sais... Après tout, là où ils sont, cela ne leur fera pas grand mal..."

Paul est retombé dans son fauteuil comme une poupée de chiffons. Il a posé ses mains sur ses genoux et tente vainement de calmer les tremblements incoercibles qui les agitent.

- " Il y a une vingtaine d'années, une jeune paysanne du village est morte en couches. Elle avait été séduite et rapidement abandonnée. Elle avait caché sa grossesse, y compris à sa famille et disparu sans plus donner de nouvelles. C'est le recteur de la basilique qui, un matin, a découvert l'enfant auprès de sa mère exsangue, dans la chapelle des cordeliers. Fille-mère, à cette époque-là, c'était la honte. Pas seulement pour la fille, mais pour toute la famille... La grand-mère voulait garder l'enfant, mais le grand-père n'a rien voulu savoir... Il a été placé chez une nourrice à l'écart du village. Il s'appelait Paul, fils de Mariette Denis, né de père inconnu, petit-fils d'Anselme Denis et d'Emma, née Rivoire. "

- " Et ensuite ? "

Tendu comme un arc, Paul fixe le notaire. Ses jambes ont cessé de trembler, mais ses mains enserrent toujours ses genoux. Maître Loriot ajoute prestement :

- " Ils sont tous morts... Mais personne ici ne souhaitait... Ne souhaite évoquer ces malheureux événements... Ni porter atteinte à leur mémoire... Mais il y a un deuxième volet à cette triste histoire... Il y a dix-sept ans, c'était le quatre septembre, je me le rappelle comme si c'était hier, j'ai reçu ici même un homme d'une trentaine d'années, grand, élégamment vêtu, dont je n'ai jamais oublié le regard désespéré... Il avait appris l'histoire de Mariette et de l'enfant. Il ne m'a pas caché son passé de coureur de jupons...  Et les filles qu'il avait renversées dans le foin ne se comptaient pas sur les seuls doigts des deux mains. Mais apparemment, Mariette l'avait touché plus que les autres... Il se savait atteint d'une tuberculose des os qui ne lui laissait que peu de temps à vivre... Le souvenir de Mariette et la pensée de cet enfant, de son enfant, ne lui laissait plus aucun repos. Il voulait te retrouver, tes grands-parents maternels n'avaient rien voulu dire. Ses propres parents ne voyaient dans cette histoire qu'une insupportable mésalliance ou pire, une basse manoeuvre pour leur soutirer de l'argent, ils ne voulaient rien entendre. Il t'a beaucoup cherché... Jusqu'à son dernier souffle..."

Maître Loriot observe Paul qui s'est petit à petit enfoncé dans le fauteuil comme écrasé par ses paroles. Il reprend avant même que Paul ne lui pose la question :

- " Avant que je te donne son nom, sache que la dernière fois que je l'ai vu, il m'a indiqué qu'il avait déposé un testament en ta faveur auprès d'un notaire d'Avallon. Quel âge as-tu ? Vingt ans ? Tu seras majeur dans quelques mois : tu pourras faire les démarches... Ton père s'appelait Adrien D'Entremont-Lasalle, fils du Docteur André D'Entremont-Lasalle et de la comtesse Adrienne Paultre de la Châtre. Ils habitaient Auxerre. Je ne sais pas s'ils sont encore de ce monde..."

Paul, d'une voix étranglée, murmure :

- " Pourquoi ne m'avez-vous pas dit tout cela plus tôt ? "

- " Mais parce que je ne connaissais pas ton existence... C'est ton esclandre chez le recteur qui a  mis le feu aux poudres, si j'ose dire. Et c'est quand le recteur m'en a parlé que j'ai fait le rapprochement : nous n'avions l'un et l'autre qu'une partie de ton histoire..."

 

 

 

POSTFACE :

Je dédie cette nouvelle en premier lieu, à tous ceux qui ne connaissent pas leurs origines et qui cherchent désespérément à quoi raccrocher leur vie ; et aussi à mes enfants et petits-enfants qui ont la chance de connaître, au moins de nom, ceux qui les ont précédés et auxquels ils doivent leur existence.

 

 

L.VdeB

10 Octobre 2013


         

Une vie, chemin d'ombre et de lumière

 

Au pied des remparts de Vézelay, le jeune garçon attache un moment son regard à la lisière de la forêt, puis embrasse tout le paysage offert à ses yeux, le spectacle le ravit ! La colline est bleue, la forêt déjà habillée de pourpre, la terre rouge. Une luminosité où tout se dévoile, du plus petit au plus vaste. Les taches citrouille des limaces luisantes, le vert bouteille des ronciers ployant sous les mûres, la voûte gris bleuté du ciel. Le garçon joue à plisser les yeux jusqu'à ce qu'ils ne laissent plus filtrer que des touches de couleurs déformées et recomposées en un kaléidoscope magique et captivant. En ce jour d'Octobre, une brume évanescente s'évapore au travers d'un fin rideau de pluie, les sillons d'une terre fraîchement labourée serpentent en mille ruisseaux. Le flot ondoyant de la verdure trempée et le scintillement des perles d'eau suspendues aux feuilles attirent le regard émerveillé du jeune garçon. La vision lumineuse de l'eau qui ruisselle sur cette palette de couleurs élargit ses pupilles éblouies, il boit du regard tout ce qui l'entoure. Ses yeux pétillent de gaieté.

 

Un arbre dans la courbe d'une route. Des freins qui lâchent. Crissement aigu sur l'asphalte, bruit sourd du choc, tôle qui se déchire et s'écrase, silence de plomb. Un père, une mère, une s?ur. A vingt kilomètres de là, le garçon attend le retour de sa famille, sans savoir qu'il est orphelin.

 

L'enfance est terminée, l'émerveillement évanoui. Les larmes sur le visage de l'adolescent, une ondée amère et douloureuse. Trop douloureuse. Quelques années passent, il refuse désormais la tristesse et les pleurs, il ne veut plus voir que le soleil et oublier. Jeune homme irrésistiblement attiré par tout ce qui brille, il se brûle les ailes, il file vite, droit devant lui, sans savoir où il va. Aveugle au monde, indifférent autant à ses drames qu'à ses splendeurs, il vit la nuit, ne s'intéresse qu'aux filles et à l'argent, à tout ce qui en impose et vous pose, il aime se faire voir et être vu, il dévore la vie sans la goûter et se noie dans les plaisirs futiles jusqu'à l'écoeurement, sans but et sans joie.

 

Jusqu'au jour où une grosse pluie l'oblige à se réfugier en maugréant dans la première boutique venue. C'est une galerie de photographies. Il jette un ?il rapide aux images mais son regard est plus attiré par l'impressionnant matériel photo posé sur une table au fond. Il s'approche. Le photographe, tout en répondant à ses questions techniques sur l'appareil, l'amène insensiblement vers les clichés. Soudain, une vue de la basilique de Vézelay émergeant d'une mer de brume laisse le jeune homme muet. Tout lui revient, la Bourgogne, sa Bourgogne natale, les petits matins enivrants dans la bruine, les feuillages s'ébrouant en mille éclats verts, la paix de ces marches matinales à l'heure où il avait pour seule compagnie quelque renard, la truffe humide suivant une piste odorante et mystérieuse. L'eau roulant dans les chemins creux en un tintement cristallin, le doux chuintement des touffes d'herbes sous ses pas, les couleurs sonnant clair sous l'averse crépitante comme un feu, les milles bruits des fines gouttelettes, tambourin léger ou harpe d'eau. Une symphonie aquatique et verte, à l'ombre de la basilique de Vézelay. Il se souvient de ces jours d'automne humides et lumineux, de cet abandon de la nature succédant au grand théâtre estival. La représentation terminée, la nature se pose, la terre nue respire et l'âme des hommes se lave dans la pluie salvatrice. 

 

Alors il repart en Bourgogne se plonger dans cette nature dont il avait oublié le pouvoir réparateur. Fasciné comme lorsqu'il était enfant, il ressent l'envie profonde de capter et partager toute cette beauté consolatrice. Le jeune homme a retrouvé le fil de la merveille. Reconnecté au fil de sa vie, en quelques années de formation et de pratique intense, il devient photographe confirmé. Il est heureux et parcourt le monde les yeux grand ouverts, objectif au poing. Son sujet de prédilection, la nature dans tous ses états. Et lorsqu'il revient en Bourgogne, il retrouve les tours de la basilique de Vézelay ennuagées d'écharpes de brume tourbillonnantes dans le vent. Les années passent, il acquiert une certaine célébrité. L'homme qu'il est devenu est désormais le spécialiste des images révélées à travers des gouttes d'eau. Effet de loupe sur un bourgeon en train d'éclore, reflet miniaturisé d'une cathédrale, kaléidoscope de couleurs éclatantes, chacune de ces gouttes d'eau est source d'enchantement. Les demandes d'exposition affluent, la publications de livres, le succès. Il a sa propre galerie, un grand appartement à Paris, la maison de ses rêves près de Vézelay. Mais le tourbillon de la promotion et des ventes grignotent peu à peu la joie simple de sa quête d'images au gré de ses balades devenues des expéditions. Il expose, il édite, il voyage. Installé dans sa notoriété, pour rester en vogue et payer le personnel de la galerie et ses charges, il décline frénétiquement tous les thèmes possibles de ses gouttes d'eau, multipliant les prouesses techniques de prise de vue. Aveuglé par le succès, il a, une fois encore, perdu le fil de la merveille.

 

Un jour de printemps, de passage dans sa Bourgogne, il est subjugué par un spectacle multicolore : le ciel s'irradie d'un bleu électrique qui agrandit l'espace, les nuages s'amoncellent en une masse violette, menaçante, des rafales couchent la cime des arbres d'un vert devenu fluorescent. Bleu, violet, vert s'amalgament. La clameur montante de la pluie annonce l'orage, un grondement au loin, et immédiatement, la pluie devenue torrentielle déchiquète la terre. L'homme a rangé son appareil photo et s'est réfugié dans un abri forestier. L'orage passé, peu à peu le déluge s'épuise. S'avançant sur le pas de la porte ouverte, l'homme perçoit les parfums exacerbés par la pluie et regarde lentement le panorama offert à ses yeux. Un paysage de velours adouci par la vapeur moite de la terre qui, après avoir bu goulûment, se laisse sécher aux premiers rayons du soleil. L'homme déguste ce bain de vapeur, fait un pas dehors, touche de la main les grumes visqueuses de sève mouillée, et frissonne de plaisir dans la chaleur d'étuve. Beauté, silence en lui. Il prend soudain conscience qu'à force de scruter les gouttes d'eau à la recherche de sa prochaine image à publier, il ne voit plus le monde. Il perd sa vie à la gagner au-delà de l'essentiel. Sous le charme de ce moment de paix retrouvée, il ferme les yeux. Il ne voit pas la pierre luisante et glissante à ses pieds, d'un coup il dérape, bascule et tombe. Le crâne sonne, tout s'éteint. A son réveil, quelques jours plus tard à l'hôpital d'Auxerre, il ouvre les yeux, c'est le noir. Le verdict tombe, cécité.

 

Mois d'errance immobile enfermé chez lui, d'abandon de lui-même, de refus, de désespoir, de rage. Son envie de vivre se réduit peu à peu comme peau de chagrin. Le photographe privé de ses yeux a tué l'homme en lui. Plus d'un an s'écoule. Cependant, un jour d'automne ensoleillé, toujours reclus, désoeuvré, assis près de la fenêtre ouverte, il sent venant du jardin une profonde odeur de coing. Un sourire glisse enfin sur ses lèvres. Il se souvient que, petit garçon, il fermait les yeux pour mieux goûter cette senteur, et qu'une joie sans mélange montait alors en lui. Troublé, il tend son visage plus près de la fenêtre et hume l'air. Une brise légère vole, elle a ramassé tous les parfums du jardin. Il respire doucement à petites goulées incrédules et tremblantes. Il s'imbibe de tout ce qui lui vient au nez. Humus, feuilles mouillées, sève de figuier, champignons, fumée d'un feu d'herbes. Puis, c'est l'extraordinaire polyphonie du jardin qui monte à ses oreilles : bruit clair du cours d'eau au fond du terrain, petits airs modulés, gazouillis, roucoulements, caquets et criailleries d'une nuée d'oiseaux. Les sons déclenchent dans sa tête comme une accélération stroboscopique d'images clignotantes et colorées, plaisir particulièrement vif comme il n'en avait plus ressenti depuis longtemps. Et d'un coup, le silence subit des oiseaux lui révèle qu'un nuage passe au-dessus des arbres où ils sont perchés. Lorsque le chant des oiseaux reprend, il sait que le nuage s'est éloigné.

Toute cette symphonie de parfums et de sons entremêlés lui donnent soif, soif de vie. Dans son obscure infortune, il entrevoit une lueur d'espoir.

Une heure plus tard, il se laisse persuader par un ami de marcher jusqu'à la chapelle La Cordelle. Son chemin est jalonné d'odeurs et de bruits à déchiffrer. Le sentier tortille entre les effluves de sureaux et de pommes. Avant même d'atteindre la chapelle, il sait qu'ils sont arrivés, le parfum des pierres séculaires l'a saisi. Quelques mètres encore, le bruit des graviers sous leurs pieds : la porte est juste devant eux. A l'intérieur, le silence profond et tranquille l'enveloppe, il frémit au son grave de ses pas, à leur écho sur la voûte. La senteur subtile de bois, les effluves d'encens et de cire l'aident à s'orienter entre les bancs vers l'autel où brûlent quelques cierges. Il lève la tête pour saisir l'espace au dessus de lui, il laisse courir ses mains sur la pierre, rencontre des feuilles d'acanthes à portée de doigts, puis plus loin, une texture plus douce, du bois. Des replis, un drapé plissé, une courbe, celle d'un genoux – ses mains glissent et tatonnent- plus haut un visage, le grain de la peau, le satin d'une chevelure, une couronne, des yeux en amande, le velouté des pommettes, la douceur d'un sourire, et blotti au creux des bras de la femme, il identifie une petite silhouette... une vierge à l'enfant, gracieuse et émouvante. Soudain, la voix d'un violon s'élève lentement dans la chapelle. Le souffle suspendu, il écoute, ébloui par la sonorité lumineuse de l'instrument. Peu à peu, une vibration creuse son estomac, un frémissement envahit sa poitrine, une lueur monte en lui, puis une lumière explose dans sa tête, un espoir fou s'insinue dans ses veines. Il sent son âme en deuil refleurir. La source de vie n'est pas tarie. La nuit des yeux ne signifie pas la nuit de l'âme...

 

En sortant de la chapelle, un parfum de terre retournée l'accueille. L'atmosphère est empreinte de l'odeur à la fois suave et acidulée de l'automne, fleurs fânées et feuilles en décomposition. Chacun de ses pas est accompagné d'un bruit de papier de soie que l'on froisse. L'accord de l'odeur et du bruit imposent à l'homme l'image d'un chemin jonché de feuilles, il imagine les taches jaunes et ocres à ses pieds et à l'intensité du bruit, il sait que le vent d'automne a déjà dénudé de nombreux arbres. Un pas plus loin, c'est l'envolée verte de la menthe sauvage, fugace mais rayonnante, puis le sillage du bois et de la mousse de chêne, le crissement d'une scie et le ronronnement d'un tracteur. La vapeur fruitée des moûts de raisin lui révèle une vendange en cours en contre-bas, et il devine aussi le bleu de la fumée qui monte depuis les jardins d'Asquins.

Soudain, il lui semble que le sol vibre et tremble. Est-ce la trace résonnante du tumulte des deux cent mille hommes de guerre qui, à cet endroit même, en 1146, piétinaient en écoutant Bernard de Clairvaux clamer son « Dieu le veut ! » pour lancer la deuxième croisade ? Il connaît bien ce lieu, un talus d'herbe et la grande croix érigée sous les remparts en mémoire de cette folie meurtrière. Il est passé là des centaines de fois, indifférent. Comment, en ce jour, la vibration de cette foule du passé pourrait-elle lui être perceptible ? Tout un monde invisible s'ouvre à lui aujourd'hui, ces vibrations d'énergie, ces sensations dans la chapelle puis dehors, les odeurs, les sons, les images révélées sous ses doigts, il se sent submergé, bouleversé, renversé. Lui revient en mémoire cette petite phrase de St-Exupéry « On ne voit bien qu'avec le c?ur, l'essentiel est invisible pour les yeux ». Il tremble soudain, car ce sentiment qui monte en lui, il le reconnaît, c'est de la joie, une joie pure et ronde, sa joue mouillée d'un coup, les larmes coulent, larmes d'un bonheur retrouvé.

 

Lors de sa descente de la chapelle vers sa maison, il est tout ouïe. Il écoute bavarder son ami et perçoit le son du sourire éclairant son visage. La nature lui parle sur tous les tons, l'espace autour de lui, peuplé de sons bigarrés, n'a plus rien de ténébreux. Il redécouvre une multitude de petits bruits qui vont désormais éclairer sa nuit. Chaque oiseau a son ramage, chaque arbre le chant de son feuillage. Il y a aussi la petite musique des parfums. Une mosaïque irisée de senteurs se déploie autour de lui, l'enveloppe, le guide, ramenant à la surface de sa conscience des souvenirs et des repères. Tant de clarté désormais, tant de facettes d'un univers foisonnant à explorer, source inépuisable de sensations et de découvertes, à portée de main, à portée d'oreille, à portée de nez. L'ombre lui ouvre les portes d'un nouveau monde. Amputé de ses yeux, il peut cependant entendre, sentir, toucher, goûter et les envies montent en lui. Dès cet instant, c'est une révélation éblouissante, la promesse d'une vie pleine de sens émerge des ténèbres, car désormais il sait qu'il peut voir le monde à travers le prisme coloré des sons, des odeurs et des sensations tactiles.

 

 

Une palette de sons, une gamme d'odeurs, largement de quoi l'inspirer pour continuer à capter et à partager la beauté du monde, tout comme il l'a fait par le passé par le biais de la photographie. Autrefois, il a écrit avec la lumière, désormais, l'ombre de ses yeux devient l'encre pour écrire et raconter le monde. Autrefois, ses mains enfermaient la lumière dans la boite noire de son appareil photo, aujourd'hui, par ses mains clairvoyantes, il fera émerger de l'ombre du bois ou de la terre des sculptures lumineuses. Ecrire, raconter des histoires, et sculpter, voilà quelle sera sa nouvelle vie.

Le désir irrésistible de laisser monter en lui tous ces parfums, tous ces sons, de s'en emplir puis de les distiller en des contes odorants, piquants, captivants et aussi enivrants que la plus fine des liqueurs. L'envie irrépressible de donner vie à des pièces de bois ou des mottes d'argile, d'en extraire leur essence invisible.

Pour saisir et partager la beauté du monde, il a perdu la luminosité et la transparence, mais il lui reste le verbe et la forme. Des histoires à raconter à voix haute et à écouter les yeux fermés. Des sculptures surgies de la matière brute, à contempler les yeux grand ouverts ou à caresser les yeux fermés. 

Le photographe est mort, mais le conteur et le sculpteur sont nés. La vie, succession de métamorphoses.

 

 

 

Vous qui écoutez cette histoire aujourd'hui, si vous allez à Vézelay, entre la basilique et la chapelle La Cordelle, vous verrez, cachée dans les herbes, une dalle de pierre sur laquelle vous pourrez lire : Ci-git l'aveugle de Vézelay, passeur de lumière.

 

 

 

Cette histoire est dédiée à l'enfant curieux qui, au cours de ses promenades au- delà des remparts de Vézelay, s'arrête souvent devant cette tombe isolée. Attiré d'abord par le parfum des menthes sauvages qui l'entourent, il a découvert là un lieu magique. Il revient souvent les jours de pluie admirer le spectacle fascinant et mystérieux de ces milliers de perles d'eau qui courent sur la pierre, se bousculent et roulent, captent le moindre éclat de lumière, gouttes d'arc en ciel, vibrantes et brillantes, dansantes au son léger du pizzicato d'un violon invisible. L'enfant accroupi devant la tombe, indifférent à la pluie qui ruisselle sur son visage, écoute, ébloui, la mélodie, et la main posée sur la pierre soyeuse, le c?ur battant, il sent une joie sans mélange monter en lui.

Laure Emmanuelle.M


                                  
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HISTOIRE DE BLONDINE

 

 

  Ecoutez bien, petits et grands, ouvrez vos oreilles, je vais vous raconter l'histoire de Blondine...

 

  Le jour de ses sept ans, Blondine est entrée dans la forêt interdite.

  En montant sur une grosse pierre et en se hissant sur la pointe des pieds pour voir par dessus le mur, qui s'étirait à perte de vue entre le parc du château et la forêt, elle avait aperçu une rose, comme elle n'en avait encore jamais vue, si belle, si rose, étincelant de reflets d'or. Elle se balançait sous les beaux arbres de la forêt, sur un tapis de mousse.

  Blondine était curieuse et...désobéissante. Sa nourrice lui avait interdit de s'approcher du mur, et interdit, bien sûr, d'entrer dans la forêt.

  Elle réussit à escalader le mur et à sauter de l'autre côté. La voilà dans la forêt, mais le tapis de mousse entraperçu n'est plus que pierres aigües , et les arbres, si beaux sont devenus si hauts qu'ils cachent le ciel, à leurs pieds s'embroussaillent des ronces et des aubépines. Il fait si sombre qu'on croirait presque la nuit tombée.

  Il pleut, et si une petite percée apparaît entre les fûts, la pluie brouille, la brume mousse et cache tout.

 

  La rose a disparu et le mur franchi a disparu aussi.

  Blondine est enveloppée dans une solitude verte ; les troncs moussus, les branches étranglées de lierre, les feuillages, t1&&out est vert. Si on regarde attentivement,on peut dénombrer des dizaines et des dizaines de vert, du vert sombre , presque noir des sapins, bleuté, parfois, au vert léger, citronné ou argenté des bouleaux ou des accacias.

  Mais Blondine n'aime pas le vert ; sa vieille nourrice lui a appris qu'il portait malheur. Son maître d'aquarelle a même supprimé le vert de sa boîte de couleurs. Elle ne sait peindre qu'en rose, bleu avec juste une petite touche de jaune d'or.

  Bien sûr, Blondine pleure, comme lui a appris sa gouvernante, lorsqu'elle se trouve devant une situation insoluble. Elle pleure, mais à présent, rien n'arrive, au palais de son père un majordome allait quérir Félix, le nain, ou Jojo, le chien à roulettes, qui, à force de grimaces, ne tardaient pas à faire revenir son sourire et le problème s'envolait.

 

 

  La pluie tombe, le vent souffle et secoue les feuillages qui s'égouttent sur les jolies boucles de Blondine. Elle est tellement mouillée que ça n'est plus la peine de pleurer ; alors, elle regarde avec attention cette immense voûte verte réfléchissant une lumière fluorescente, qu'elle ne connaissait pas... et à ses pieds elle aperçoit trois grosses limaces qui l'observent avec insistance.

  « Mesdames, je suis perdue! En voulant cueillir une rose, je suis passée par dessus le mur qui enfermait une forêt merveilleuse... et maintenant, le mur a disparu, la forêt est pleine de ronces et je ne vois plus la rose. Je ne sais pas où aller. » Et les sanglots de Blondine redoublent.

  Les limaces hochent la tête, la première remonte ses lunettes, hem, hem ; la seconde referme son parapluie, pfuit, et la troisième hum, hum, tousse discrètement avant de parler : 

  « Oublie la rose, fillette, tu la retrouveras plus tard. Apprends que sa quête dévoile à chacun le chemin de sa vie »

  Les trois limaces hochent la tête d'un air entendu. Blondine ne pleure plus.

  « Pfuit, pfuit, poursuit la seconde, tu as franchi un mur, tu en franchiras encore beaucoup tout au long de ta vie... jusqu'au dernier mur, le plus haut. »

  Blondine ne comprend pas tout, mais écoute attentivement.

  « Pour l'instant, hum, hum, ajoute la première, sens comme la pluie est chaude , la forêt silence,  si tu as faim, regarde autour de toi, cueille des pommes, des mûres, des noix...et si tu es fatiguée, hum, hum, le chemin te portera. »

  « Allez, mouche-toi et suis nous. » reprennent-elles toutes les trois en choeur.

 

  Evidemment les limaces n'avancent pas vite, mais Blondine, rassurée à présent et fatiguée par ses émotions, est bien contente de rester tantôt assise  sur une souche, tantôt ramassant une pomme  ou cassant des noix entre deux pierres... comme elle l'avait vu faire par le jardinier, et, d'un bond rattrapant ses guides.

  La forêt respirait tranquillement, un long souffle de cris minuscules des fourmis, araignées, chenilles et petits oiseaux traversait son expiration.

  Le lapin, la taupe, le hérisson, tous silencieux, passaient leurs museaux curieux derrière les broussailles, faisant naître une musique de papier de soie ; la pluie battait la mesure et les, hum, hum, hem, hem, pfuit, des trois limaces, se mêlaient au concert.

  La trace de chemin, aperçue dès leur départ, devenait plus précise, l'herbe laissait place à un sentier de terre rouge, serpentant.

  Blondine n'avait plus du tout envie de pleurer, elle observait avec intérêt le paysage qui changeait peu à peu. Les arbres étaient moins serrés, les broussailles à leurs pieds laissaient de la place à un petit gazon vert tendre où éclosaient ça et là des primevères, une touffe de violettes, et un timide rayon de soleil transperçait la feuillée qui finissait de s'égoutter.

  Blondine, rassurée, suivait ou devançait ses guides, jouant, sautant et courant après les papillons. Elle même avait fait une halte pour croquer sa pomme et ses noix. Elle ne doutait pas qu'elle atteindrait la belle rose, elle ne doutait pas qu'elle parviendrait à retrouver le mur, pour l'escalader à nouveau  et revenir dans sa chambre auprès de sa nourrice. Un petit coin de ciel bleu avait même fait son apparition, et parfois, entre les arbres on distinguait un paysage de collines douces et rondes.

 

  Mais, soudain le silence se fit, les oiseaux ne chantaient plus, les fourmis, les chenilles, les coccinelles ne jouaient plus de leur petit harmonica. Les lapins s'étaient terrés.

  Un vent frais se levait, poussant de gros nuages gris et ventrus. Blondine regarde à ses pieds et s'aperçoit que les trois limaces ont disparu, elle lève la tête et voit que la forêt l'enserre à nouveau. Elle n'a pas envie de pleurer, midi sonne au loin, la pluie recommence à tomber, les gouttelettes font plier l'herbe légère et éclaboussent le sol de mille joyaux d'émeraudes que Blondine ramasse un à un et s'apprête à  glisser dans les poches de sa robe de dentelle blanche, mais...à sa grande surprise la robe s'est allongée, enserrant ses jambes, en...pantalon ! Il y a bien longtemps qu'elle regardait avec envie le pantalon rouge de Félix, le petit nain, et voilà qu'à présent, elle porte, elle aussi, un pantalon rouge. Elle peut sauter, pirouetter à sa guise d'autant plus aisément que ses petits souliers de satins blancs se sont transformés en confortables baskets. Quelle chance ! Midi sonne encore ? Minuit peut-être ? Le temps s'écoule depuis si longtemps.

  En regardant bien le sol, Blondine distingue un petit ruban baveux et scintillant. Bien chaussée, maintenant, elle se remet en marche, évite de glisser dans la boue, contourne les pierres aiguës. Les traces fluorescentes disparaissent pour réapparaître plus loin, elle est sûre qu'elles vont l'amener aux trois limaces qui savent tellement de choses.

  Après une heure de marche, les arbres s'écartent, laissant apparaître un petit pan de mur, percé d'un bel arc en pierres. «  Tiens, pense Blondine, les murs peuvent avoir des portes ! ».En effet, l'arche ouvre sur une petite salle voûtée. Tout y est calme, c'est un havre de repos. Un fauteuil lui tend des bras moelleux, Blondine s'y précipite. Tout autour d'elle les traces baveuses et brillantes font des arabesques et... que voit-elle ? Les trois limaces, pouffant de rire derrière le parapluie, les lunettes et la boîte de pastilles pour la toux.

  La première,hem, hem, replie ses lunettes.

  La seconde pfuit, secoue son parapluie.

  Et la troisième, s'éclaicit la voix, hum, hum :

  « Ah,ah, te voilà, fillette, eh, eh, tu as grandi ».

  « Hem, hem, poursuit la première, tu t'es bien débrouillée ».

  « Hi, hi, pfuit, continue la seconde, tu en as fait du chemin ! Et maintenant, regarde par la fenêtre. ».

  Blondine s'approche d'une petite fenêtre en ogive, la forêt baigne dans une brume floue et grise, des lianes se balancent d'une branche à l'autre.
  « Hem, hem, hum, pfuit pfuit, regarde encore ! ».

 

  Le mur de la forêt se déchire, la brume se lève, quelques petits nuages flottent encore, et la rose apparaît au loin.

«  Blondine, tu dois continuer ton chemin, tu ne nous verras plus, mais nous ne serons pas loin, maintenant, retourne chez toi ! ».

« Mais... ? Comment ? ».

« Hum, hum, hem, hi, hi, et pfuiiiit... ». Un grand vent se lève, midi sonne, encore ? Ou minuit ?

 

   Blondine, en baskets et pantalon rouge, se retrouve dans sa chambre, un peu étourdie et heureuse de retrouver sa vieille nounou, qui remet ses lunettes et la regarde sans la gronder, tandis que sa gouvernante replie un drôle de parapluie en masquant un petit sourire... Le maître de peinture, tout en glissant dans sa poche une petite boîte de pastilles, s'incline respectueusement : 

  «  Mademoiselle Blondine, je vous ai préparé une nouvelle boîte d'aquarelles ».

  Blondine ouvre un beau coffret de marqueterie et sidérée contemple cent trente six pastilles de couleur verte, toutes différentes. Sans oublier  les autres couleurs de l'arc-en-ciel ».

« Oooh, comme c'est beau ! ».

  Devant le chevalet, semblant sortir du rebord de la fenêtre la rose se balance, et prend la pose. Au loin, la forêt bruisse et chante doucement.

 

 

  A ma petite-fille Chloé, qui va avoir sept ans et à tous ceux qui aiment les histoires. Sachons garder en nous le petit enfant que nous avons été, gardons-le précieusement, qu'il nous aide à passer le dernier mur, plus haut que tous les autres. Mais avant, comme Blondine qui croyait ne pas aimer le vert, soyons sûrs que c'est toujours ce que nous pensons détester le plus, qui nous attire le plus fortement et est toujours le plus intéressant.

Maintenant, place à Félix et Jojo et à leurs cabrioles et vivent les couleurs, toutes les couleurs !

 

Dominique B 9 novembre 2013


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Elles deux.

            C’est Madeleine qui marche devant moi. Dos bien droit, port de tête impeccable. L’éclat de ses cheveux couleur de miel tue l’éclat de la lune. Madeleine est irréprochable. Elle marche des heures sans fatigue, mange peu, a la peau blanche. Madeleine est un spectre. Et si c’était une créature diabolique venue dévorer mon cœur ? Maintenant elle se tient droite devant le porche de la Basilique. Je me demande si elle respire. Elle reste immobile dans l’attente d’une  fin de monde qui espérerait un signal de sa part. Elle m’agace. Osera-t-elle entrer ? Qu’a-t-elle fait de Marie, sa jumelle ?  

Je veux me nourrir de l’éclat de la lune quand soudain j’entends le galop des chevaux. Ils sont loin mais je vois les crinières ondulant sur la ligne d’horizon, je sens le vent qui caresse les flancs puissants, je perçois les yeux globuleux roulant dans les orbites en quête d’un passage favorable. Madeleine tremble de la puissance de frappe des sabots sur le sol. Dans la brume qui s’étire c’est la vie qui frémit par-delà la colline. Les chevaux arrivent accompagnés de l’orage qui roule des grondements d’acier, ils arrivent alors qu’un éclair aveugle le regard effrayé de Madeleine. Je jubile, je la regarde se décomposer lentement sur les marches de la Basilique et je hurle : ‘’Où est Marie ?’’ Les marches de pierre aspirent Madeleine, elle choit sur les genoux. Une tache rouge lentement se dessine sur sa robe à l’endroit de l’impact. Je ne l’aiderais pas à se relever. Je la laisse. Je pars dans le sillage du galop des chevaux.

            Je dévale la colline, roule sur les pierres, glisse sur les amas de feuilles détrempés. La lune éclaire le chemin, les chevaux ont creusé un sillon dans la terre. Je suis emporté vers l’inclinaison du sens de rotation de la terre. C’est un bois, une forêt en majesté qui m’étouffe. Je pense à Madeleine laissée  là-haut et moi maintenant en bas de la colline aspiré par les turbulences de l’échappée.  Scande toujours en moi cette interrogation : ‘‘Où est  Marie, où est sa jumelle?’’  Sept années à penser ce vide qui emplit notre vie, la tenaille, la déchire, la broie. Une branche me fouette le visage, un oiseau tombe devant moi. L’eau ruisselle sur ses plumes. Ses petites pattes tremblent contre la paume de ma main. Je sens son cœur qui cogne dans son poitrail. Sa frêle présence me dit de chercher la vérité. La pluie cesse,  la Basilique se noie dans le silence des chevaux, l’oiseau est haut dans le ciel.

             J’ai froid,  ma colère est tombée. Je cherche  dans la nuit la maison. Sur le chemin je perds le nord. Un coup d’œil à ma montre. C’est Madeleine qui me l’a offerte : ‘’Elle était à mon père’’ et puis Madeleine avait ajouté ‘’ Ecoute Jacques, soit gentil, passons quelques jours à Vézelay, comme avant…’’ J’ai dis oui, comment lui dire non ! Mais où est cette foutue maison ? Madeleine ne se perd jamais. Madeleine m’agace. Où est Marie ?

            Sur la colline la Basilique Sainte Marie-Madeleine s’enveloppe dans un voile de brouillard. La Basilique! Marie- Madeleine. Ce lieu où Madeleine veut toujours venir et revenir. Maintes et maintes fois j’ai usé de stratagèmes pour éviter Vézelay, contourner Vézelay, esquiver Vézelay. Vézelay par-ci, Vézelay par-là. Ses remparts dans un sens puis dans l’autre, son cimetière où Madeleine,seule va si souvent, sa rue du Chapitre, celle de l’Argenterie, l'ancienne infirmerie de l’abbaye reconvertie en chambre d’hôtes où un hiver nous avons frôlé les engelures ! Cette fois-là Madeleine si droite, si forte m’avait regardé révélant une âme déchirée comme un ange sans aile.

            J’aperçois une lumière. A force de divagations j’y suis. J’entre dans la cour. La voiture n’est plus là. La porte de la maison est restée ouverte, une flaque d’eau s’est formée dans l’entrée, je manque glisser et tomber. Cuisine, salon, personne. Je me rue dans l’escalier, le bois des marches se plaint de la pression de mon impatience. Dans la chambre, les portes de l’armoire battent l’air, les étagères  crient le vide, le lit est défait, les oreillers par terre. Dans le bureau  mes livres jonchent le sol, mes cahiers voient leurs pages arrachées. Je trouve dans la salle de bain des compresses rouge de sang, sans doute le genou blessé de Madeleine. Madeleine m'a attendu toute la nuit … Mais Madeleine est partie. Madeleine et Marie, toutes deux indissociables. Et moi là-dedans ?   

            J’ai rencontré Madeleine à la BNF, elle travaillait avec courage et détermination sur un projet de thèse ‘’gémellité et psychose’’. On s’est revu. Au bout de trois ans Madeleine m’a dit qu’elle avait une jumelle, Marie. Parfois Marie m’appelait et nous allions ensemble au musée ou bien nous passions quelques heures à nous promener dans Paris. Elle me donnait rendez-vous le matin toujours très tôt et me chargeait de choisir le déroulée de la promenade. Je me sentais important mais je comprends maintenant qu’elle me manipulait. Elle ressemblait tant à Madeleine que la tête me tournait et je repoussais ces sorties avec Marie sans Madeleine. Je n’ai jamais pu voir l’une en présence de l’autre, je n’ai jamais vu une photo d’elles ensembles. Rien. Madeleine m’a dit les avoir brûlé à la mort de leurs parents.  Un triste accident de voiture sur une nationale, la N6 je crois. Un camion qui surgit dans les phares la nuit comme un éclair aveuglant. Je me précipite au salon. Dans l’armoire je trouve des dépliants touristiques sur la région. Sens, Joigny,  Auxerre, Avallon …. Vézelay. La 6, c’est la nationale 6. Comment ai-je pu ignorer cette coïncidence. La remémoration de cet impact fatal pulvérise mon envie de démêler cette histoire. Je regarde ma montre. Six heures du matin. Elle est belle ma montre. Un café, il me faut un café et vite. Dans le bar du village trois gars  du village sont déjà accoudés au zinc devant un p’tit blanc. Je me laisse porter et je plonge… ‘’Un p’tit blanc patron svp.’’ C’est une langue de feu qui coule dans ma gorge. Madeleine aurait trouvé quelque chose à redire.

            Je ne me souviens plus de la teneur des heures qui suivirent mais lorsque je me réveille je suis en travers du lit, les oreillers sont toujours par terre. Il est midi.  Une vague d’ennui me submerge. Telle une limace je rampe vers la douche. L’eau ruisselle sur mon corps engourdi par l’abus de vin  blanc. J’erre l’après-midi d’une pièce à l’autre, sans entrain. Devant l’une des fenêtres du salon s’étale un champ de tournesols. Je ne voudrais pas être tournesol… La tête suivrait le soleil ! Mais je ne vois que des pieds entravés en terre. Tous sont dans la même posture comme les soldats disciplinés d’une terrible armée. Mais c’est au-delà de la ligne jaune que mon regard s’arrête, sur la Cordelle. Cette chapelle est un havre de paix. Madeleine pouvait s’y sentir bien. Y aller, vite, avant que le soleil ne disparaisse derrière les collines. Je m’élance hors de la maison, courre dans la rue qui monte en pente douce, mes lacets sont mal attachés, mon écharpe traine par terre, mon manteau vole et me fait comme deux ailes dans le dos. La route s’arrête, commence le chemin. Un noyer, un mur de pierre, du calcaire, quelques coquelicots. Mais où sont passés les chevaux ?  J’arrive à la Cordelle essoufflé. J’ai chaud, je transpire, j’ai soif. Je pousse la porte de bois, descend une première marche, une deuxième  et je vois Madeleine assise sur le banc de bois, dos appuyé au mur. Les yeux clos elle sait que c’est moi ; elle commence ainsi : ‘’Jacques je t’attendais. Je veux te dire que l’histoire est sans importance. Tout n’est qu’illusion. Notre vie même n’est qu’illusion. Suis-je réelle, es-tu là vraiment ?  Et que dire de cette chapelle et des croisés partis d’ici vers l’orient ?   Je ne suis rien et tout à la fois, je suis une apparence. Tu as croisé ma route et tu doutes. Je doute également. Suis-je Madeleine ? Suis-je Marie ? Longtemps je me suis vue robe de lin sur le corps, cheveux dénoués tombant jusqu’au sol. Un temps je fus enfermée. Un temps je fus soignée. Mais je ne la trouverai pas, certains disent qu’elle est ressuscitée, mais je ne la vois pas. Elle est morte. Ne comprends-tu pas Jacques ?  Mon père ! Ma mère ! Cet accident dont je t’ai parlé. Ce que tu ne sais pas c’est que je dormais à l’arrière dans la douce pénombre de la voiture. J’avais deux ans. Nous allions à Vézelay dans cette maison que tu connais. Je n’étais pas seule. Ma sœur jumelle dormait contre moi. Personne ne pouvait dire qui était l’une, qui était l’autre. Personne hormis mes parents. Ils ont emporté avec eux le prénom de celle qui est décédée et celui de celle qui a survécue. Je ne sais qui je suis. Comprends-tu maintenant ? ’’ Madeleine ouvre les yeux, fixe l’autel devant elle un court moment et sort de la chapelle.

             Pétrifié je reste assis sur mon banc de misère quand la terre se met à trembler du galop des chevaux provoquant une fissure dans le mur de la chapelle d’où s’échappent des fumeroles. Ça sent le souffre. La croix est en berne. Je pleure.

            Madeleine s’est mariée des années plus tard avec un artiste du coin, aveugle. Ils n’ont pas eu d’enfants. C’est à cet enfant non né que je dédie ces lignes.

simone d.


l'atelier du dimanche


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