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Lot juillet 2026

Cap Blanc

 


la chaleur suffocante me pousse à trouver refuge au bord de l'eau.
Rien que d'entendre le clapotis de la Mayenne me rassure et mon cœur ne bat plus la chamade. Je vais au fond du jardin pour la première fois depuis le décès de mon père et j'entre précautionneusement dans le kiosque où il restaurait avant sa mort des vitraux de couleurs primaires. C'est son antre,  sa seconde vie, sa vie privée. Personne n'avait le droit de passer la porte.

Toute petite je me glissais derrière les buissons qu'entouraient le kiosque et j'écoutais des bruits que je ne reconnaissais pas, des bruits secs et cassants comme on casse le verre de couleur. Le bruit animal soufflant du chalumeau qui soude les morceaux de plomb et puis des silences très longs où je faillissais m'endormir, réveillée trop souvent par les piqûres de moustiques. Je détalais alors pour jouer à la balançoire avec ma sœur Dominique qui n'avait que moi comme compagne de jeux.

Parfois, sans la détacher, on s'allongeait dans la barque amarrée et on se racontait des voyages fantastiques, ceux de Gulliver ceux de Tolkien, ceux d'Ulysse, des voyages à voix basse, rien que pour nous deux...des voyages brinquebalants.

J'entre donc dans le kiosque de papa, par les fentes des fenêtres fermées, les rais de lumière jettent sur les morceaux de verre une lumière crue et onirique.
Je prends la barre.
Je regarde au loin ; je suis Victor Hugo dans sa tour de Guernesey. Je suis Pierre Loti à Istanbul.
Je ne savais pas papa littéraire.
Le sol est jonché de feuilles de livrets. Les murs tapissés de tranches de livres qui m'intimident.
Est-ce bien le moment ?
Ne devrais-je pas attendre encore un peu pour déshabiller les secrets de feu mon père ?
attendre quoi ?
Je m'assieds dans l'immense fauteuil voltaire tendu de velours vieux rose et je savoure les rayonnages. Les Stock roses, eux aussi mais pas vieux rose, un peu trop voyants. Les Zulma multicolores, les Folio modestement blancs ainsi que les Poches disparates.
Je me lève pour palper avec douceur les NRF Gallimard, mes préférés.
Que ne les a-t-il partagés avec moi ? Pourquoi ce silence ?
J'ai cru en sa confiance. Je savais ce lieu privé. J'y pensais le soir dans mes demi- sommeils mais sans l'ombre d'un quelconque manque ou d'une quelconque frustration.
Aujourd'hui change la donne.

Je n'avais pas peur du verre transparent, j'inventais des formes et papa nous montrait parfois le travail accompli.
Il m'avait même offert deux vitraux, copie de Matisse : la danse bleue et rouge et un nu bleu ... comme du papier découpé en plus beau, en plus grand, en plus érotique (évidemment à l'époque je ne me disais pas ce mot maladroit et vulgaire).
Face ce qu'on peut nommer une bibliothèque, cette bibliothèque, je me sens dépourvue, en colère, déçue, désappointée par ce non partage que je découvre.
Je croyais mon père mien et il était ailleurs.
Je me croyais maline avec mes voyages enfantins et lui allait beaucoup plus loin dans le monde.
Il me restait ma vie entière pour décrypter, déchiffrer sa vraie vie, c'est à dire son imaginaire.
Par où commencer ?
Comment se faire toute petite?
Comment déflorer sans abîmer ?
Sur la pointe des pieds, en douceur, en lenteur, avec respect et colère mêlés. Toucher les NRF, en regarder la tranche, en regarder les titres ... la Nouvelle Revue Française, collection blanche.
-En attendant demain de Natacha Appanah -Les enfants du jazz de Francis Scott Fitzgerald et Romain Gary : "avec l'amour maternel, la vie, vous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tient jamais"...
Ces titres étaient à eux trois, le parfait résumé de la vie de mon père : les
désillusions du quotidien, les conflits de génération (quelle tristesse), la nostalgie et l'amour, les promesses de l'aube.

À moi l'aube ne promettait rien. elle me laissait seule avec ma bécasse de petite sœur qui ne pensait qu'à jouer et m'éloignait chaque jour plus avant de mes parents qui étaient mon seul horizon d'attente.
J'avoue ma dépendance et mon étroitesse d'esprit et j'enrage d'être aussi dure avec moi-même et trompeuse puisque mes voyages imaginaires n'appartenaient qu'à moi, et savaient m'éloigner de ma dépendance. J'en comprenais le sens et les bienfaits
J'étais un kaléidoscope de paradoxes.

Je venais de marcher sur un petit livre blanc, tout blanc comme un œuf, tout fin comme une tourterelle. Les feuillets n'en étaient pas massicotés. Aucun titre sur la tranche. Des pages fabriquées comme des feuilles de papyrus avec le grain du papier voyant et grossier. Un livre blanc grège qui ne pesait qu'une plume. C'était LE livre, le livre parfait, sans anicroches, sans passé, sans avenir,  avec un tout petit présent immense, celui qui venait de me troubler.
Le livre qui sait, qui promet à l'aube comme au crépuscule.

Pas le livre en trop, non,  le livre en plus. Celui qu'on ne peut ouvrir sans un rituel spécifique de l'ordre du sacré.

PaSc


 


 

L’HOMME OUVRE LES YEUX ET ME SOURIT 

 Une onde m’envahît.

De nouveau j’ai la sensation de refaire un chemin inversé, 

Sans qu’il me soit donné la possibilité 

D’avoir une quelconque influence sur mon futur. 

 
Cependant je suis transportée sans déplacement d’air

Vers un monde silencieux. 

 

J’émerge dans ma maison blanche 

Aux murs et plafond immaculés. 

Je me réveille après m’être assoupie 

Attablée à mon bureau de bois blond 

Avec devant moi les feuilles vierges d’un nouveau carnet 

 

À la page 1 je lis deux lignes écrites : 

« Faut-il savoir lire pour écrire ? »

 

Confuse, je cherche le sens de mon trouble. 

D’où vient-il ? 

Depuis quand me suit-il ? 

Est-ce lui qui écrit où qui m’empêche ? 

Je perçois la raison de ma confusion. 

 

Le lien entre la page vide, ce qui me résiste

 

Et

 

Cette histoire d’homme à sauver. 

Pourquoi faudrait-il sauver un homme

Le sauver de qui ? 

De quoi ? 

Est-ce vraiment lui qu’il faut sauver ? 

Ou bien l’enfant qu’il fut ? 

Le père qu’il n’a pas su être 

L’image que j’ai de lui ? 

Le père qu’il tente de devenir ? 

 

Peu-t-on sauver quelqu’un qui ne demande rien, 

Ou qui demande trop ? 

 

Je tourne le feuillet :

C’est de toi dont je voudrais parler

C’est de toi dont je parle 

Mais qui es-tu ? 

De quel mélange es-tu fais ? 

Que se trame t’il chez toi à mon insu ? 

 

Au commencement était l’homme 

Celui d’avant la préhistoire 

Le père ou le fils ; le père et le fils 

L’homme avant d’être le père 

Le fils avant d’être l’homme. 

 

Qui précède qui dans une histoire familiale ? 

Est-ce toujours le père qui invente le fils ? 

Ou le fils qui oblige le père à naître ? 

Peut-être ai-je pris l’histoire à l’envers 

Par pudeur ? 

Qu’est-ce que je protège encore ? 

QUI est-ce que je protège ? 

Je ne crois pas au hasard de la page blanche 

Celle qui croise le chemin de l’homme 

 

Je me souviens de mes phrases d’antan 

De celles qui m’ont fait douter de savoir 

Lire ou écrire, de celles qui pouvaient dire 

Tout ou rien… 

Aux syntaxes sans issue 

À s’y perdre 

 

De cet homme sans visage 

Inventé aux quatre coins du monde 

Toujours différent 

Toujours le même 

Parti de chez lui 

Avant de savoir qu’il fuyait 

 

L’homme qui croise l’inconnu 

L’inconnu qui rencontre l’homme 

Lui-même étant le miroir de l’autre 

 

En relisant d’anciens carnets je retrouve 

L’éternelle quête de l’arrachement 

Qui emporte vers des itinéraires inattendus 

Peuplés d’obstacles. 

 

L’homme disait seulement vouloir être 

Sans rien faire d’autre 

Mais comment être sûr d’être honnête 

Quand on ignore encore ce que l’on fait 

 

Être né un jour, d’entrailles humides 

Sans savoir si les bras qui te reçoivent désirent te garder 

Où se délivrer de toi

Ambivalence de la femme qui expulse 

Ce qu’elle croit être un obstacle

Et reconnaît pourtant 

Le prolongement de sa propre enfance 

 

Je voudrais remonter ta colère

Comme l’on remonte un fleuve 

Jusqu’au lieu où l’eau s’est troublée 

Était-elle déjà dans l’enfant 

Avant même qu’il sache la nommer ? 

Est-elle née d’une parole refusée ? 

D’une porte fermée 

D’un père absent 

D’une mère trop présente ? 

 

Peut-être cette colère 

Est-elle la seule langue que ton silence n’ait jamais apprise ? 

 

Il y a considérant ta personne 

Un effacement de ma mémoire 

Au fur et à mesure que je la sollicite. 

Les mots s’écrivent à l’encre sympathique 

Telle la page blanche qui est la forme 

Que prend ton mystère 

Ton silence lorsqu’il s’agit de parler de toi 

 

Je t’ai souvent fait dire

Qu’avant la pensée tu étais un homme heureux 

Vivant sans regret 

Dans un monde ordinaire 

Où chacune des réponses apportées 

Satisfaisait tes naïves questions

 

Je me souviens que tu étais libre de lever la tête vers le ciel 

Et d’observer les oiseaux.

De ressentir encore la force de tes propres ailes. 

De parcourir le monde

De t’arrêter au bord des rivières 

De boire l’eau des sources 

Et de dormir à la belle étoile 

Te nourrissant de baies et de myrtilles

De parler aux animaux. 

 

En ce temps tu étais vivant 

Tu es encore vivant 

 

Je t’ai emprunté 

Afin de décrire des univers sombres 

Des espaces de fin du monde 

Comme symbole de ta détresse infini 

De celles que personne ne peut pénétrer. 

 

Je dévoile ici le moteur de ce qui délie ma main 

Celle qui courre sans jamais trouver de repos 

Une main aux doigts agiles qui file 

Et s’épuise au cœur de la tempête 

 

Je parle de tous les toi

Les miens et les autres

De tous ceux dont le silence

A pris la forme d’une page blanche.

 

Et peut-être est-ce pour cela

Que je continue d’écrire :

Non pour sauver les « toi »

Mais pour entendre

Ce qui demeure vivant

Sous l’effacement.

 

Je parle des « toi » 

Que l’on veut épargner 

Pour ne pas interroger 

Celle qui se tient devant eux 

 DOMINIQUE 



                              LES GRENOUILLES BLEUES - Cap blanc août 2026

Prendre des douches chaudes. Boire du thé bouillant. S’allonger au frais pour lire,  à la lueur chiche d’un fenestrou laissé ouvert, au nord. Tous les autres volets clos. Inusable répétition peu féconde  Ses doigts la chatouillaient de ne plus faire grand-chose, son esprit s’ankylosait. Un appauvrissement régulier et constant envahissait son quotidien au-delà de la rêverie procurée par la lecture.

Aux Bruyères la maison  était inoccupée ; aucun des multiples cousins ne s’était proposé  de la vider  pour plus commodément s’y retrouver  ensemble ou pour la vendre. Le plus effrayant c’était le contenu du mobilier de l’étage et surtout le gigantisme hétéroclite de la bibliothèque.

Des gants de toile, des chiffons à poussière, une combinaison de plâtrier-peintre, quelques victuailles dans une valise légère, déjà une action était en marche. Elle allait trier ce monstre de papier nourri des achats économes d’abord, compulsifs plus tard, de trois générations.

A mille mètres d’altitude, plus près du soleil.  Au milieu de cette région de forêts touffues et profondes où mélèzes, pins et sapins offraient encore un abri aux myrtilles, où marcher à la tombée du jour allègerait son esprit, gonflerait ses poumons, soulagerait son existence, Marthe allait apporter un service estimable  à cette bande de cousins pétrifiés par la responsabilité d’un héritage. Et elle profiterait de l’ombre !

Alphonse d’abord, avant même l’achat de cette turne avait rempli son bagage de tout ce qui pouvait être lu pour enrichir son quotidien, son sacerdoce, nourrir sa faim, sa soif de quitter une pauvreté citadine puisqu’il avait été bon élève. Alphonse avait épousé Marie. Ils eurent six enfants qui avaient tous enfourchés le cycle du grandissement de soi par la tête en réalisant des étapes d’études et d’apprentissages divers et successifs nécessitant toutes des achats de livres. Pour la plupart ils avaient ensuite échoué là puisque chez leur père il y avait un meuble fait pour ça, une pièce entière même où religieusement les livres étaient conservés. Au fil du temps les six rejetons, leurs épouses, époux, enfants, petits enfants, à leurs tours encombrés par leurs livres avaient transformé la bibliothèque d’Alphonse en un dépotoir de la littérature. Seules quelques initiatives lointaines de Marthe avaient fourni des points de repère.

Le premier « Dictionnaire de Pédagogie » de Ferdinand Buisson avait permis à Alphonse d’abord, à certains de ses enfants ensuite de compléter quelques mémoires et épreuves d’examen. Marthe avait emporté le volume il y avait dix ans, sans scrupule. Les vingt-six tomes des « Hommes de bonne volonté » de Jules Romains, écrivain régional, trônaient sur les étagères d’un meuble fermé par des portes vitrées, où, si l’on prenait le temps de chercher on pouvait trouver des perles rares. Il y avait aussi un petit meuble à étagères sans porte où s’amoncelaient des ouvrages discordants. Almanach Vermot. Code Civil. Education ménagère. Economie domestique. Calcul rapide. Apprentissage de la dissertation. Géométrie. Composition française.

Dans ce lieu sombre, aux fenêtres étroites Alphonse s’était ménagé un coin bureau. Aucun de ses six enfants n’avait pu envisager d’en modifier l’organisation. A gauche des cahiers de préparation d’une fine encre noire, serrée. A droite des comptes rendus d’expériences jardinières, des brouillons de lettres adressées aux divers membres de la famille à des moments stratégiques des évolutions de chacun. Des notes diverses concernant l’entretien de la maison. Des factures acquittées depuis des décennies. Au milieu du mur principal, sur une des étagères plus basse, sous une fenêtre, deux énormes volumes de cuir rouge encadraient, jouant les serre-livres, un petit volume recouvert de vessie de porc d’un blanc jauni. Après l’avoir soigneusement essuyé Marthe s’aperçut qu’aucun titre ne figurait sur le dos, aucun nom d’auteur, aucun signe lisible. Les pages d’un papier épais, grisé par le temps gonflaient sa curiosité. Marthe alla s’asseoir sur le fauteuil qu’Alphonse réservait à Marie les rares fois où il l’invitait dans son antre, le livre posé devant elle.

Les deux gros livres rouges semblaient énormes sur l’étagère. Des fers dorés jadis, maintenant ternis désignaient un titre. Deux volumes de géographie que l’on appelait autrefois humaine.

Et ce petit volume blanc ? Pourquoi avait-il été inséré entre ces deux volumes de géographie ? Etait-ce Alphonse, le grand père auquel tous se référaient sans l’avoir forcément connu qui avait rangé ces livres ainsi ? Ou quel oncle, quelle tante, s’en était-il chargé ?

Après la mort de Marie, puis celle d’Alphonse un partage, qui avait satisfait chacun et que les six enfants glorifiaient d’avoir été équitable, avait attribué à Edmond la vielle bâtisse contenant cette bibliothèque alors devenue de plus en plus abondante et insolite. Quelques années plus tard, Jane avait racheté à Edmond la maison, gardant en place mobilier et livres et tout ce que contenait l’étage où Edmond n’avait jamais mis les pieds, préférant rester avec femme et enfants dans une maison voisine, moins vétuste où rien ne pouvait l’encombrer. Jane et sa fille occupaient tout le rez-de-chaussée où elles venaient passer les étés et les vacances scolaires. Elles y recevaient là toute la tribu. Les chambres de l’étage était mises alors  en service. Quand les enfants petits allaient lorgner et tripoter les étagères de la bibliothèque la poussière sur leurs cheveux et quelques toiles d’araignées les dénonçaient. On leur lavait la figure et les mains en rappelant un : « Non ! Pas d’enfants dans la bibliothèque ! »

Occupante estivale et vacancière des lieux Jane s’était fabriqué le rôle de gardienne de cet espace sombre, encombré, mi grenier, mi mausolée, ne servant à presque rien. Chacun pouvait, après avoir informé Jane de son intention, entrer dans le lieu (qui ne possédait d’ailleurs pas de clef),  consulter les livres, y déposer les siens pour lesquels d’autres étagères furent construites.  Par qui ?  Quand ? Un dossier sur lequel le dépositaire devait indiquer, par ordre chronologique, les coordonnées des livres déposés et la date du dépôt, avait été dressé et initié on ne savait plus par qui. L’inventaire de la bibliothèque établi par Alphonse devint vite hors d’usage. Personne n’empruntait de livres.

Marthe se souvient bien. Quand elle avait mis la main sur le dictionnaire de Ferdinand Buisson c’était bien après le décès de Jane, se sentant alors dégagée de cette autorité respectée tacitement par tous.

Marthe a chaud. Puis Marthe a froid. Venue ici pour être efficace, pour rester au frais en étant utile Marthe perd les pédales. Trop de livres. Trop de monde. Tous ces volumes. Tous ces textes. Tous ces dossiers déposés, plus jamais lus ou ignorés. Tous ces auteurs, tous ces lecteurs effacés. Une véritable chambre d’enregistrement.  Par où commencer ? S’agit-il de ranger, de trier ?  Dans quel but ?   Comment ? En agissant de sa propre initiative  Marthe n’était-elle pas en train de reproduire le comportement de Tante Jane qui usait  de façon implicite d’une agrégation de lettres comme d’une autorité naturelle pour paralyser les mouvements de tous, rendant ce lieu stérile et sans avenir.

Egalement en vacances Mathilde venait  de lui adresser quelques lignes d’un humour froid associé à un souvenir d’enfance vigoureux qui se terminait par une ouverture pleine de promesses : une annonce de  son arrivée toute proche. Elles allaient construire ensemble une logique de ce tri, un objectif.

 

                                                                     Paris le 23 juillet ….

Chère Marthe,

Quelques nouvelles d’un chaud silence. Imagine le quartier. La concierge du 212 arrose le trottoir à 9h, à 11h, à 18h ! Le vendeur de journaux a mauvaise mine, même quand il sourit. Chaque homme croisé dans l’ascenseur porte un chapeau de paille et tient une canne. Colette, rencontrée au marché sans sa perruque sourit aux tomates ! Ne restez pas ici, partez, partez, disent-ils tous avec un air gourmand et envieux.

Je pars et j’arrive là-bas. Rivière asséchée. Moisson terminée en Juin ! Rideaux tirés, volets fermés. Contrôle incessant des thermomètres, comparaisons ; il y a même des imaginatifs qui disent que la météo est en colère… des poètes ! Dominique titube dans sa cour en revenant de la boîte aux lettres. Comme je le salue par-dessus la haie il répond en bégayant : Oh lala la. Oh lala ! Par sa chemise entr’ouverte sa pomme d’Adam est prête à sortir de son cou tout blanc. Chaque soir, après le dîner, bras dessus, bras dessous Jacques et Eliane marchent dans leur cour autour du tilleul. Jacques est tout rouge. Eliane est toute blanche. La sueur ruisselle sur leurs joues.

Ne sortez pas au soleil ! Buvez ! Buvez de l’eau ! Attendre le soir. Arroser des plantes desséchées. Se coucher dans un four en plein courant d’air. Espérer la fraîcheur de la nuit… Le linge , sec en 10 minutes, que la chaleur interdit de repasser s’entasse, s’entasse… Des mouches s’agglutinent sur la pâtée que le chat refuse de manger.

J’ai planté un parasol sur les hortensias, mis le chat dans son sac et suis repartie à la gare. Revenir à Paris. Voir des films au frais !

En rentrant du cinéma, hier soir, store relevé je reste sur la terrasse. Personne dans l’immeuble. J’arrose de gros pots de plantes grasses gorgées de soleil. J’entends alors fuser les échos d’ébats amoureux, toutes fenêtres ouvertes depuis un étage inférieur. La dame a l’air bien content.

Tu te souviens quand on était enfant, l’été chez Mémé et que l’on entendait les voisins d’en face ? On disait qu’ils gloussaient. Notre mère se levait. Fermait la fenêtre. En se rasseyant elle disait : «  C’est beau d’être jeune ! »

Ta sœur qui pense à toi.     Mathilde

P.S.  Je compte prendre le train de 12 h 52 mercredi ou jeudi prochain. Appellerai pour confirmer.                                 

Marthe ressent un soulagement après avoir relu la prose de Mathilde. Fantaisie, sensibilité, non conformisme et rigueur ont construit le caractère de sa sœur. Elles pourront faire équipe dans cette aventure familiale.

Quelques pas au jardin consolèrent Marthe qui peinait. Un souffle nocturne la poussa à mi-ombre. Un rosier épargné par la sècheresse lâchait les vagues d’un parfum qu’elle reconnut. A la fois franc et délicat, poivré et citronné avec une note de miel. Et aussi l’odeur de la poudre de riz qu’employaient de vieilles dames voisines autrefois.  Elles insistaient souvent pour l’embrasser quand elle était enfant. A une grosse dame dont les joues rêches grattaient elle avait un jour dit en s’éloignant d’elle : « Non Madame, ma maman ne veut pas que je me laisse embrasser par n’importe qui ! » La vieille dame avait fripé les lèvres, haussé les sourcils et n’avait plus tenté d’embrassade.

Le rosier n’avait pas de nom. Il était le fruit d’une bouture apportée par Gilberte que Mathilde et Marthe avaient soigneusement mise en terre sous le regard jardinier d’Oncle Edouard. Dès les premières floraisons elles donnèrent un nom à l’odeur, pas au rosier : « le parfum Tante Adèle ». Dans cette famille nombreuse aucune tante ne s’appelait Adèle.

 

                                                    &&&&&&&

 

Les deux gros volumes rouges sur l’étagère occupaient toute la place devant le petit bureau, dilatés. Assise derrière le bureau Mathide confirma l’intuition de Marthe après avoir vérifié l’année d’édition ainsi qu’une date figurant en haut à droite de la première page.  Ce livre n’avait pas appartenu à Alphonse. A aucun de ses six enfants non plus.

Au moment où elle avait racheté  la maison à son frère Edmond, Jane, jeune veuve passait, avec sa fille, l’année scolaire dans un logis exigu à Vincennes. Aux vacances elles apportaient aux Bruyères les livres qui les encombraient. Son mari défunt que Marthe et Mathilde n’avaient pas connu s’était appelé Marcel. Il était prof de géographie et rêvait, au moment de sa mort, très jeune, de lâcher l’enseignement pour faire de la recherche et n’être plus que géographe. La légende familiale racontait mille détails croustillants à son sujet qu’en l’absence de Jane les cinq autres enfants d’Alphonse et Marie se rappelaient  souvent entre eux en riant  et en affirmant  à chaque fois, qu’en mourant jeune Marcel avait rendu un grand service à leur sœur.

Des années plus tard un journaliste à la mode d’origine italienne, un peu anarchiste, un peu provocateur, dont la plume talentueuse sévissait dans des revues et journaux contestataires avait raconté son enfance, l’arrivée de sa famille en France, sa scolarité,  dans un volume épais qui eût du succès à sa sortie. L’Oncle Marcel avait été l’un de ses professeurs. La description colorée et piquante de « fou furieux à la crinière de lion » avait fait sursauter toute la famille. Jane avait-elle lu ce texte ? Personne ne lui posa la question mais toute la tribu commenta ce livre. Ceux qui ne l’avaient pas lu l’empruntèrent aux autres sans jamais le laisser traîner sous les yeux de Jane. Devenue adulte Marthe le trouva chez un bouquiniste, le lut et à son tour se tut. Elle le chercherait chez elle, prêterait à Mathilde cet ouvrage lointain. Le rappel d’étés où l’on feuilletait ensemble des albums de photos réveilla des images représentant l’Oncle Marcel. Il avait vraiment une grosse tête et surtout beaucoup de cheveux qui gonflaient au vent. Il avait aussi une grosse moto, un gros manteau qu’on appelait canadienne, un gros bonnet en cuir attaché sous le menton. Quand elle l’avait rencontré Jane avait été très fière de présenter à ses parents le major de sa promotion. Pas étonnant de sa part, Jane, tout petite avait toujours visé l’excellence, toisé ses frères et sœurs d’un regard réprobateur quand ils obtenaient des notes médiocres et savait briller  sèchement dans toutes les conversations, sur tout les sujets, avec tout le monde. Quand elles entendaient répéter ces souvenirs Marthe et Mathilde, enfants, ne comprenaient pas ce que cela avait pu représenter  mais sentaient, dans le rappel de ce temps passé à la fois moquerie, fierté aussi et un peu d’envie  que feutraient des rires partagés sous cape.

Et puis il y avait aussi l’épisode des champignons. A l’automne les sous bois regorgeaient de champignons qu’Alphonse avait appris à ses enfants à reconnaître et que Marie  cuisinait. Les six enfants devenus adultes se retrouvaient souvent avec époux, épouse et enfants au déjeuner du dimanche. Quand arrivait sur la table le plat de champignons  la légende familiale racontait que l’Oncle Marcel se levait. « - Ah ! Maman vous avez préparé des champignons ! » Puis, s’adressant à la compagnie : « Mangez-en, vous autres ! Si vous n’êtes pas morts ce soir nous emporterons notre part, hein, n’est-ce pas Jane ? »  Et Jane regardait alors bien droit dans les yeux son père qui ne disait mot et servait tous les autres présents autour de la table.  Puis l’un des convives, généralement une des « pièces rapportées », abordait courageusement un sujet de conversation léger qui pouvait captiver toute la tablée.

C’était ce type de souvenir de l’Oncle Marcel qui avaient été transmis à Marthe et Mathide, pas encore nées à cette époque, plus jeunes que tous leurs cousins germains.

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-- Mais enfin, ces deux gros livres rouges, arrête de les regarder comme des monuments ! L’histoire tue de l’oncle Marcel ! Arrête de regretter de ne pas avoir rencontré ce fou furieux à la tignasse de lion ! Regarde, regarde tous les autres livres, entassés comme des loques poussiéreuses que l’on n’ose même pas donner tellement on ne sait plus ce qu’elles sont. Faire un inventaire ? Dans quel but ? Si c’est pour débarrasser ce lieu, n’importe qui peut le faire sans même ouvrir les livres. Sans en relever la moindre identité, sans même les compter. On les met dans des cartons. On les porte à la déchetterie. Ici, on ouvre les fenêtres. On retire toutes les étagères, on peint les murs en blanc, on colle une étiquette sur la porte : « Pièce débarrassée un été de canicule par Marthe et Mathilde ». Alors, cet espace s’ouvrira vers un futur.

-- Mathilde tu dérailles. Ce sont des livres. Moi, je n’agis pas comme cela avec des livres. Surtout des livres entassés depuis plusieurs générations dans ce lieu qui me concerne et qui raconte tous ceux d’avant. Si ces livres n’intéressent personne vendons-les. Ils appartiendront alors à d’autres qui les utiliseront. D’où la nécessité d’un inventaire. Offrons-les si nous ne les vendons pas, mais ne les abandonnons pas, ce ne sont pas des rebuts.

-- Qui te mandate pour faire cela ? Dans quelques années cette maison on la vendra. Nous sommes 7, les petits sont 12, la maison ne peut pas abriter la nichée exponentielle d’Alphonse et Marie. Tu n’es pas réaliste, pas rationnelle, tu rêves. Je ne vois pas où tu m’embarques. Je n’ai aucune place chez moi pour y rajouter des livres. Tu me suggères de louer un container pour y entasser de vieux livres que je ne lirai jamais ? Jacques, Paul, Agnès non plus n’ont pas de place chez eux pour ce type d’entrepôt. Si tu veux lire ces livres prends-les et vidons l’étage.

Marthe s’assied, regarde Mathilde s’enflammer encore. Lui sourit. Se sert un verre d’eau puis part à la cuisine. Quelle idée ai-je eu d’imaginer trouver en Mathilde  une alliée ? Elle n’a qu’une stratégie en tête, nettoyer, vider, racler, faire du propre. Puis Mathilde descend elle aussi. Elles préparent ensemble un diner qu’elles consomment sur une table de fer au jardin. Elles partent ensuite pour une balade somnifère sur la sente tout droit devant la maison.  Le coassement des grenouilles tapisse l’air quand elles arrivent à l’étang ; elles vont s’asseoir sur le banc, écoutent les grenouilles sans les voir. C’est là que leur mère leur avait raconté jadis que, dans son enfance, les grenouilles  de cette lande étaient bleues.  Juste avant la nuit, elles rentrent, silencieuses.

Marthe au moment de s’endormir sentait qu’elle ne réussirait pas, seule, à convaincre Mathilde à réaliser ce tri, cet inventaire. Le contexte estival sec et pelé n’attirerait personne d’autre aux Bruyères cet été. Ce qu’aimait surtout Marthe c’était trier. Toucher ces livres pour lesquels elle inventait des lecteurs inconnus. Remontait en elle le souvenir de contemplation des photos de tous ces oncles et tantes. Il sous-tendait son imagination qui carburait dans une rêverie sans fin. Elle prêtait, en fonction des titres des ouvrages, l’intérêt de tel ou tel parent pour telle ou telle lecture, et se racontait ce que personne ne lui avait dit, faisait bouffer mille détails, ronronner des banalités, frémir des racontars.

Elle imaginait même des étapes de l’histoire de Jane et de Marcel. Leur rencontre, leur vie à Marseille, la naissance de leur fille, leurs réussites aux examens successifs de l’un et de l’autre. Et ce petit livre relié de peau de porc, coincé entre les deux gros livres rouges, elle inventait que c’était l’oncle Marcel qui l’avait mis là, justement, entre deux livres de géographie pour dire quelque chose aux générations suivantes de la géographie, ou des voyages qu’il n’avait pas faits,  ou de lui-même. Elle se refusait de l’ouvrir seule. Elle transformait ce petit rien-du-tout en instrument de séduction de son imagination. Sa rigueur s’évaporait. Pourquoi Mathilde ne trouvait-elle pas cette activité passionnante comme elle-même le faisait ? Pourquoi voulait-elle jeter, débarrasser, éloigner ce qu’elle-même désirait trier, inventorier, classer, ranger, garder, regarder ?

Mathilde n’avait même pas pris en main ce petit volume, comme s’il n’était pas visible.

 

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Les quelques points de repère qu’elle a bâti lors de ses précédentes tentatives de rangement semblent dérisoires à Marthe le lendemain quand elle entre dans la bibliothèque. Mathilde, levée tôt, a ouvert fenêtres et volets des quatre ouvertures. Le soleil  coule depuis la montagne  sur les étagères, dominant la poussière longtemps accumulée. Mathilde assise tend à Marthe le petit volume blanc, ouvert. Peu de pages.   Le papier est grumeleux.  A la double page au milieu  un texte court, écrit à l’encre. Entre les deux parties de cette double feuille : un buvard.

Chers vous qui lirez ces lignes,

Rien ne m’a procuré plus de joie que devenir un membre de cette famille grâce à ma chère épouse. Souvenez-vous des rencontres, souvenez-vous des êtres …

Passer de bonnes nuits et pouvoir se regarder dans la glace doit devenir votre ambition à tous sur le chemin de vos vies.

C’est mon vœux pour vous,

Avec toute mon affection.   Julien

                                                                                                      


                                                                                                      CKM   Cap Blanc Août 2026



 

La lune se lève rouge sang.
C'est beau, c'est doux, c'est déterminé.

C'est loin, ça n'existe plus mais ça continue de battre sous un caillou insignifiant,
au creux de son coude, sous sa clavicule droite petite boîte sous la peau,
dans le vol d'un milan, les yeux d'un petit enfant.

Elle suit la courbe des nuages au fil des pages blanches, elle hésite,
saute dans le vide, attrape la main blanche tendue, reconnait la bague aimée à la Pierre de Lune.
La peau rêche est celle du papier.
Laisser courrir les doigts sur la surface inconnue, s'y perdre.
Texte invisible à écrire et à découvrir dans l'urgence absolue d'un vol qui sera court et bouleversant.

Pas de peur mais l’excitation de l'inconnu offert une nuit bleue où l’on découvre des étoiles tombées au fond d'une piscine vidée de son eau.
Il fait si chaud, le rosier est sans fleurs, le mur du jardin se découvre dans son âpreté de dernier rempart contre l'oubli.
Quelques framboises, des fraises peut-être.

Un petit scorpion clandestin risque sa vie sous la sandale d'une chaussure meurtrière.
Des fourmis disparaissent dans la bonde d'un évier sous une pendule qui a perdu son tic-tac.

Des BD, un poële à bois, trois guitares, une machine à café qui distille l'arôme du breuvage au détour d'une page plus beige que blanche.
C'est enivrant et calme. Un entre deux doux-amer où elle perçoit le clapotis lancinant de la marée à venir.
Elle sait que le sable sera balloté, quelques grains resteront prisonniers au creux de l'anfractuosité d'un rocher,
d'autres se perdront sur un rivage inconnu à chercher le nord.


Elle est au coeur de la nuit, petit livre blanc à la main, pages tournées et retournées.
Des traces de doigts et de sueur sur celles où elle s'est arrêtée plus longtemps.
Empreintes de doux souvenirs, de projets à peine esquissés.

Des  pages cornées, malmenées ou à contrario sacralisées, presque vénérées.

Elle regarde la montagne qui continue de cacher l'autre face de l'horizon, celle qui rassure ceux qui ne regardent pas en arrière.

Elle perd pied. Va droit devant en circonvolutions.
Arabesques légères dans le vent du soir, voix portées par le balancement d’un corps qui tombe.


Il est mort hier accompagné de ses compagnons de voltige.
Il a rejoint celui parti bien trop tôt, si jeune, si talentueux, si brillant encore dans le ciel après tant d'années.
Ils sont au coeur de l'aube, nouveau jour à venir...


Le petit livre blanc lui tombe des mains. 

Simone





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