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séjours 2015


séjours 2011


Séjour fév.09



La Baie 2015

Mt-St-Michel en juillet

  
http://aphanese.viabloga.com/news/mt-st-michel-2015 (lien vers photos)

https://www.dropbox.com/s/82320bg6hdwjr79/Mont%20St-Michel%202015.mp4?dl=0  (lien vers la vidéo)  


 

 Le Mont St Michel,

12 juillet 2015

 
Jean,

si tu savais avec quelle joie les enfants t’attendent ! Nous aussi d’ailleurs, même si nous sommes bien préoccupés ces dernières semaines. Enfin…

Ici, c’est l’été, je veux dire, c’est la saison estivale, la saison des vacances qui s’est installée avec son flot de touristes bruyants et fatigants. Il est dit qu’on ne pourra jamais profiter ici du calme et de la beauté sous le ciel bleu d’été. Seule, la froidure grise et humide de l’automne apporte un peu de sérénité sur le Mont. Et pourtant, nous aimerions tant goûter un peu à la paix, voir le calme flux et reflux des marées éblouir une baie odorante dans le tremblement d’un air gonflé de soleil de de sel.  Mais cela n’est pas pour nous. Les voitures, les cars de touristes sont partout avec leurs klaxons, leurs pétarades, leurs fumées, leurs cargaisons qu’ils déversent partout et n’importe où, nous n’y pouvons rien changer.

La bêtise des hommes…

Des vaguelettes de vent tiède font frémir le cerisier ? J’ai posé dans son ombre la petite table pour t’écrire. Le temps des cerises est passé, les oiseaux ont tout mangé. Il y a un mois, l’herbe au pied de l’arbre était encore tout ensanglanté des fruits gâtés. Elle est maintenant roussie par cette canicule qui nous étouffe. A la voir ainsi, on se demande si elle va repousser, si tout reverdira un jour. Quelques mauvaises herbes profitent de l’aubaine. Je n’arrive pas à me résoudre à les arracher, j’aurais dû agir il y a longtemps. Mais cette chaleur m’a brûlé moi aussi. Je me sens las. Je pourrais me changer les idées, arpenter le littoral avec Colette et les enfants comme nous le faisions si souvent, mais je préfère rester au jardin contempler au ciel l’éclat blanc des mouettes et le trait des hirondelles. Cette torpeur m’irrite, il faudra bien que j’en sorte !

Et toi mon frère, comment te portes-tu ? J’ai hâte de te voir. Les enfants et Colette insistent pour passer avec moi te chercher à la gare. La voiture est petite, mais c’est égal. Nous nous serrerons. On peut tenir à cinq, tous ensemble. Après tout, c’est ainsi que nous étions partis visiter les volcans d’Auvergne l’an dernier avec Jocelyn.

Nous t’attendons tous avec impatience. Je t’embrasse.

Bernard.

L’arrivée de Jean

 

Rien n’a changé, si ce n’est la couleur des volets de la maison : du vert, ils sont passés au bleu, afin de rappeler le bleu de la mer sans doute.

Il y a si longtemps que je n’ai pas mis les pieds dans cette maison ; je reconnais à peine les enfants : ils ont tant grandi ! Eux voulaient malgré tout venir chercher l’oncle à la gare. Ils sont vifs et beaux. Leur mère a vieilli : elle est marquée par les signes de la douleur. Son mari, mon frère, a perdu la vitalité qui l’habitait avant que tout ne change.

-       Viens, installe-toi dans cette chambre.

Tout a été préparé minutieusement pour mon arrivée. Pourtant, je sens que le cœur et la joie des retrouvailles ne sont pas au rendez-vous. Bernard est ailleurs et les yeux de Colette se voilent des larmes trop longtemps retenues. Elle veut malgré tout tenir sa place de femme qui aime recevoir.

-       Si tu veux utiliser la salle de bain après ce long voyage en train et sous cette chaleur

Merci, mais vraiment ça ira. Posons-nous dans votre magnifique jardin et bavardons si vous le voulez bien. 

Les enfants tournent autour de la table. Ils sont intrigués de découvrir l’oncle d’Angleterre tant attendu.

-       On est content de te recevoir, me dit Bernard. Raconte-nous ce que tu deviens depuis tout ce temps.

Je ne sais quoi lui répondre. Ma vie s’est écoulée avec quelques transformations, certes, mais rien d’extraordinaire. J’aimerai pouvoir leur apporter le réconfort qui leur manque. Nous sommes réunis autour de la table. La vue sur le Mont St Michel est d’une beauté incroyable. Je le retrouve, intact lui aussi avec sa flèche qui semble vouloir transpercer le ciel. Le vent vient perturber mes pensées nostalgiques du temps où tout était plus facile et fluide.

-       Moi aussi je suis heureux de vous retrouver. Les enfants ont bien changé. Matthieu te ressemble Bernard, quant à Sarah, elle a le regard vif de sa mère.

 

Depuis que je vis en Angleterre, tout s’est précipité pour moi : j’ai rencontré la femme de ma vie, j’ai réussi mes examens professionnels et je découvre de jour en jour les joies de la vie insulaire. Tout cela est finalement très banal. Il faudra que vous veniez me rendre visite un jour.

A cet instant, je fus saisi par l’atmosphère qui se dégageait autour de cette table. Je venais à peine d’arriver et ma proposition fut reçue comme une offre incompréhensible. Le trouble s’était installé. J’ai vu les visages atterrés et les regards effrayés. J’ai senti alors la terre se dérober sous mes pieds et j’ai vu au loin le jouet de l’absent, de l’enfant disparu, de Jocelyn. J’ai compris alors que l’heure n’était pas celle des projets de voyage.

 

Le premier dîner

 

-       Nous allons pouvoir passer à table.

 

-       Ah ! Avec plaisir, j’ai très envie de faire honneur à ta cuisine, et puis j’ai très faim après ce long voyage. Les trains, ce n’est plus ce que c’était : les plats sous plastiques n’ouvrent pas l’appétit.

 

-       Je suis ravi que ce soit toi qui prépare le repas pour ce premier soir que nous partageons ensemble. Je me souviens que tu aimais apprendre les recettes de cuisine et que tu les transformais à ta sauce. Tu étais un vrai chimiste ! Alors, que vas-tu nous concocter ce soir ?

 

-       J’ai pensé à des petites brochettes marinées dans le citron accompagnées d’une ratatouille faite avec les légumes du jardin. Ce n’est évidemment pas moi qui ai porté une attention particulière aux semis de notre petit potager. Gratter, retourner la terre n’est vraiment pas ma passion. La jardinière de la maison, avec qui je partage ma vie, adore prendre soins des plantes qu’elle pique et sème dans la terre.

 

-       Ça va être un vrai régal !

 

-       Puis-je vous aider à dresser la table ? Je laisse le cuisinier à ses fourneaux. Je crois qu’il n’aime pas être dérangé lorsqu’il est devant ses casseroles. C’est le souvenir que j’en ai gardé lorsque nous étions enfant. A moins qu’avec toi il ait changé ?

 

-       Ah non, je ne l’ai pas transformé. Depuis que nous vivons ensemble, cela fait maintenant 15 ans, je n’ai pas souvent eu le loisir d’utiliser la cuisine, mais je dois avouer que cette situation ne me déplait pas. J’ai bien assez à faire avec mon métier et le travail de la maison.

 

-       Oui, viens donc nous aider à disposer la table. Nos petits assistants vont se joindre à nous. Nous nous installerons dehors, n’est-ce pas ? Il fait si beau !

 

-       Je mets le couteau à droite ou à gauche de l’assiette ?

 

-       Mais je te l’ai déjà dit plusieurs fois : à droite le couteau, à droite !

 

-       Et j’apporte combien d’assiettes ?

 

-       Compte combien nous serons : d’habitude nous sommes 4, plus notre invité d’honneur ce soir, cela fait 5.

 

-       Toi qui es plus grand, peux-tu aller à la cuisine voir où en est la préparation ? Demande au cuisinier si nous pouvons commencer à nous installer.

 

-       Le cuisinier se mettra ici, moi, en tant que maîtresse de maison, j’aurai besoin de me déplacer et j’aimerai m’assoir ici, et l’invité sera entre vous deux.

 

-       Tout est prêt ! Qui vient m’aider à apporter les plats, l’eau, le vin et le pain ?

 

-       Vous voulez bien aller chercher l’eau et le pain ? Moi je rapporte le vin.

 

-       Ecoute, je te reconnais bien là dans cette manière que tu as de cuisiner et d’accueillir tes convives. Merci, ton plat est vraiment excellent. Merci aussi à la maîtresse de maison qui a cultivé ces légumes aux saveurs divines.

 

-       Je suis très touché de votre accueil chaleureux, surtout en ce moment où vous sortez à peine d’une épreuve douloureuse. Nous n’en avons pas parlé. Plus tard peut-être, oui plus tard. Ne ternissons pas cette complicité retrouvée.

 

La promenade

 

-       Je propose que demain nous nous promenions dehors : l’air est si doux ces temps-ci. Et puis Jean, il y a si longtemps que tu n’es pas venu nous rendre visite. Tu retrouveras la belle campagne sauvage qui longe la baie. Qu’en penses-tu Bernard ?

 

-       Oui, c’est une belle idée. Les enfants, vous nous accompagnerez n’est-ce pas ?

Le lendemain, au moment où toute la maisonnée s’apprête à partir avec pique-nique dans chaque sac, Sarah reste introuvable. Sarah, la petite dernière qui était toujours joyeuse et prête pour toutes les plus incroyables escapades, entraînant ses frères aînés avec qui elle se surpassait pour inventer des jeux audacieux.

Depuis mon arrivée, je l’avais trouvé changée : elle restait toujours une petite fille vive et dynamique. Pourtant, quelque chose s’était éteinte en elle. Elle s’était cachée. L’idée d’aller se promener en famille lui était tout simplement impossible. C’est dans la chambre de Jocelyn que ses parents l’ont retrouvée. Petite fille déterminée, elle voulait rester jouer là, car les promenades en famille étaient d’un grand ennui, affirmait-elle.

Je ne sais comment Colette et Bernard ont réussi à la convaincre, mais nous avons commencé notre promenade comme prévue la veille.

Nous prenons le sentier qui longe la baie : le Mont Saint Michel et sa flèche bien dressée dans le ciel nous guide. Bernard, Colette et les enfants marchent d’un pas lent mais assuré. Je les regarde et repense à la scène du départ. Qu’est-il donc arrivé à Sarah  pour qu’elle se réfugie dans la chambre de son frère disparu ? Que nous a-t-elle dit à cet instant ? Je la vois de nouveau rire et s’agiter avec Matthieu. Mon frère semble sortir de sa torpeur. Il est auprès de Colette et se parlent. Je suis loin d’eux et je n’arrive pas à entrer dans leur univers. Pourquoi ai-je accepté leur invitation ? Qu’attendent-ils de moi ?

L’étroitesse du chemin nous amène à être en file indienne. Je ferme la marche et les laisse avancer. Les roseaux me chatouillent les bras : ils me sortent de mon état de rêverie et de questionnements. Et cette flèche du Mont toujours là, à sa place, comme une mise en garde de ce qui pourrait arriver.

Je regarde Sarah au loin : petite tête blonde qui ouvre la marche. Je ne peux pas m’empêcher de penser que mon arrivée est en lien avec son refus de venir se balader avec nous. Qu’est-ce que je suis pour elle ? Un oncle qu’elle a peu connu et qui a surgit hier comme un fantôme qui reviendrait. Je cherche… Mes pensées se précisent et s’éclairent. La ressemblance que nous avons Jocelyn et moi a été sans doute perçue par Sarah.

Il faudrait que je lui parle, que nous ayons une conversation tous les deux.

J’ai le regard, les yeux, les expressions de l’enfant disparu, mais je ne suis pas lui. L’accident stupide. En une fraction de seconde, tout bascule : l’enfant est là, puis il n’est plus. Sarah avait 2 frères, puis elle n’en a plus qu’un. Ils étaient d’ordinaire 5 à table, ils ne sont désormais plus que quatre. Comment ne pas demander combien d’assiettes faut-il mettre pour le repas ? Comment ne pas avoir envie de fuir la promenade qui est censée rassembler la famille ? Et l’absent, on l’emmène avec nous ?

Je dois vraiment parler à Sarah.

Le chemin s’élargit, la marée est à son heure la plus haute et nous pouvons patauger. La lumière inonde l’étendue d’eau et j’ai soudainement envie de courir, de réveiller mon corps tout envahi et paralysé par la scène du matin. Les couleurs changeantes de la mer vert émeraude, bleu puis gris me raniment. 

Oui, je parlerai à Sarah le moment venu.

L’air est encore frais, le soleil est loin d’être à son zénith. Je saute et danse, je m’approche de mon frère, de sa femme qui sont en pleine conversation, ainsi que des enfants. J’éclabousse Sarah et Matthieu. C’est si bon ! Ils semblent étonnés de ma soudaine apparition auprès d’eux. Moi, je suis surpris par mon changement d’état. Les enfants me regardent ébahis : enfin l’oncle revient à la vie ! Ils ont envie de jouer avec moi. Sarah prend évidemment l’initiative de m’envoyer de l’eau avec ses pieds, mais Matthieu n’est pas le dernier à la suivre. Nous n’avons pas pris de bains et pourtant nous sommes trempés ! Nos vêtements sont comme une deuxième peau sur nos corps tout rafraîchis. Nous nous posons au soleil le temps de sécher un peu. La marée commence à peine à descendre : les roches noires se dévoilent petit à petit. Un autre décor est entrain de se mettre en place. J’entends Colette prononcer le mot de naissance. Je crois comprendre que mon frère et sa femme s’apprêtent pour un heureux évènement à venir. Sans me le dire, je l’ai su. La vie après la mort, pour continuer…

Je n’oublie pas qu’il me faudra tout de même parler à Sarah comme je me le suis promis.

 

Sarah et Jean

 

La fin de la balade se précise, nous sommes sur le chemin du retour. Bernard ne m’a rien annoncé. Une autre vie va s’organiser dans cette famille. J’ai été témoin de bribes de conversation. Peut-être m’en parlera-t-il demain ou après demain. Peu importe. Je sais.

Je suis préoccupé : quelque chose me retient. Je me souviens de la petite Sarah qui ne voulait pas participer à la promenade. Son indépendance et sa détermination m’ont bouleversé. Etre si jeune et connaître déjà la douleur de la disparition d’un frère. Je ne sais comment ses parents l’ont convaincue de venir avec nous. Je la vois au fond du jardin, radieuse et vive, avec des moments d’absences où elle semble ne plus être là, où elle s’extrait du monde. Ce contraste m’impressionne. Je m’approche d’elle :

-       Sarah… ?

Elle semble revenir de loin, de très loin et me regarde avec étonnement.

-       Ben dis donc, tu étais où ?

 

-       Je ne sais pas tonton, je ne veux pas savoir. C’était bien la promenade, enfin la fin parce qu’au début tu n’étais pas avec nous. Toi aussi tu étais loin !

 

-       Bien vu dis donc !

 

-          Ca m’a bien plu de t’arroser avec la mer. Papa n’aime pas jouer comme ça avec nous. Il veut jamais être mouillé. Avec toi, c’était trop rigolo ! Tu devrais venir plus souvent. D’ailleurs, pourquoi on te voit si peu ?

 

-       Tu sais Sarah, j’habite loin…

 

-          Moi aussi j’ai aimé me faire éclabousser par toi et ton frère. Nous aurions raté ce moment si tu étais restée à la maison ce matin. Heureusement que tes parents ont fini par te décider. Mais dis-moi, que s’est-il passé ce matin Sarah ?

 

-          Tu es différent de papa toi. Je peux te parler. Avec papa, c’est impossible : il devient tout triste avec les yeux qui tombent et la bouche à l’envers. Voilà, quand maman a proposé qu’on aille se promener au bord de la mer, ça m’a d’abord mise en joie, puis ce matin, je me suis souvenue que c’était la première fois que nous allions retourner faire cette promenade sans Jocelyn. Tu te rappelles de lui, c’était mon grand frère. Il est mort. Papa dit que Jocelyn te ressemblait comme 2 gouttes d’eau. Moi je ne sais pas. Je cherche Jocelyn, je te regarde, je ne le trouve pas. C’est avec lui que je voulais me promener ce matin, pas avec toi. Alors je suis allée me cacher dans sa chambre.

 

Pourquoi il t’a invité chez nous papa ?

 

-          Il avait envie que l’on soit réunis sans doute. Je ne sais pas Sarah. J’ai accepté son invitation, ça faisait longtemps que je ne vous avais vus tous les 4. Ca me faisait plaisir.

 

C’est la première fois que je passe du temps avec vous. J’ai partagé cette magnifique balade. Tu m’as aspergé toute l’eau de la mer. Avec toi, je suis redevenu enfant.

 

Oui, Jocelyn me ressemblai. On me l’a toujours dit : les expressions, la forme du visage, le sourire, le regard, la démarche. C’est comme ça Sarah, personne n’y pourra rien changer. Je ne suis pourtant pas Jocelyn.

 

Ton père est triste lorsqu’on prononce le nom de Jocelyn, toi aussi tu as le droit d’être peinée.

 

Souviens-toi de lui comme celui qui a été ton premier guide dans les jeux que vous avez partagés. Et Matthieu, tu ne me parles pas de lui ?

 

-       Matthieu, il est différent de Jocelyn, comme toi, tu n’es pas comme papa. Matthieu, c’est un rêveur et un solitaire : il aime lire, jouer son piano. Il a de temps en temps des copains qui viennent à la maison, mais je n’ai pas le droit d’être avec lui pendant ces moments. Je l’aime bien Matthieu, mais c’est plus pareil sans Jocelyn. Et puis tu sais l’accident de Jocelyn, je l’ai vu. Oh et puis non, je ne peux pas t’en parler… On s’amusait tellement tous les deux !

La petite Sarah avait les larmes qui lui montaient aux yeux. Manifestement, elle avait été le témoin de quelque chose.

-       Sarah, tu…

 

-       Dis tonton, tu restes longtemps avec nous ?

 

 

 Chantal
Le Mont St Michel, 12 juillet au 18 juillet 2015

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La Baie

 

 

Notre père avait ceci de bien : il  ne nous parlait pas. J’ai donc dû l’imaginer, le deviner, le guetter, établir des hypothèses et interpréter sans fin avec l’interdiction de le déranger parce que ça l’aurait dérangé, disait  sa femme. Il m’a expliqué tardivement que c’était sa conception de la liberté, du moins ce qu’il pensait avoir à transmettre de mieux, et la seule chose qu’il voulait nous dire. Grâce à lui je suis donc  devenue infiniment libre.

Ma mère, elle, était folle comme la plupart des mères, et baignait dans une stupeur brutale. Dévorée d’ambition, elle avait bien l’intention que je comble ses derniers espoirs en faisant d’elle une véritable bourgeoise lettrée, cultivée et riche. Un vrai petit animal à montrer en exemple de sa propre vanité.

Pour convaincre de la valeur de quelqu’un elle avait ce mot: «  Il est ex-ce-ssive-ment gentil.» Elle-même l’était : une tendre peu dégourdie, violente et rebelle à tout.

 

Tiens, une tétanie.

Puis je passai la grille et entamai un autre jeu de hasard, très amusant, seule.

J’effeuillais une marguerite dans le jardin de Séraphine,  que j’entendais s’affairer dans la cuisine. De ma sœur aînée je revoyais le regard fragile, tremblant, et gracieux, et son corps bancal d’oisillon inquiet.

    Tu es là, Nina ! Viens donc m’embrasser.

L’éternelle moustache joviale de Robert me tira de ma rêverie trop solennelle et il m’emmena dans son vertige quatre à quatre en me prévenant :

    Elle va encore plus mal qu’il y a 3 mois. Bientôt elle sera aussi vide qu’une feuille blanche.

Nous n’avons plus parlé jusqu’au diner. La chambre à l’étage donnait sur le champ de blés réguliers semblant taillés comme une frange d’enfant le jour de sa communion. Cette année là ma mère m’avait déguisé en petite princesse de contes de fée, robe blanche et bleu, rubans, cheveux lissés, frange bien taillée. Mon institutrice était venue, toujours douce et élégante, elle sauvait le tableau avec ses yeux vivants, et notre grand-mère était ravie dans un visage enfantin tourné au ciel. Les autres avaient surtout bien mangé. Le menu inscrit sur un tissus soyeux bleu ciel fut intégré aux triomphants albums de photo familiales.

    Les tranches, vous les voulez fines ou normales ?

    Fines !

    Fines et deux pour ma Nina…qui a fait tout ce chemin…

    Des haricots ?

     Tu sais Paris n’est pas si loin…

    Ah. Tu n’es plus à Berlin ?

    Tu te rappelles quand on était venu ? c’était quand déjà ?

    88, juste avant la chute.

    La chute ?

    Du mur de Berlin, Séraphine. Tiens, donne ton assiette.

    Ah oui, bien sûr.

    Et Franz, des nouvelles ? tu le vois encore ?

    Effondré lui aussi. Il a été très bien…Tu sais, les allemands en ont soupé de la reconstruction…

    Et toi, toujours table rase, Nina ?

    On allait chaque jour jusqu’au mur, comme pour vérifier. On a gardé toutes nos cartes municipales, les tickets  de transports, les adhésions aux associations et puis…Non, j’ai tout mis dans une boîte.

    Je vais faire du café.

    Je prends deux sucres.

    Ah bon.

 

    …Joli hein ?

    Superbe massif, oui.

     Elle s’occupe très bien du jardin, c’est son plaisir.

    Cette couleur…

    Bleu cobalt c’était marqué.

    On parlait de tes hortensias.

    Ah ! Bleu cobalt, c’était marqué.

    Assieds toi Séraphine, tu n’es pas la servante du château…

    « La servante du château », je la chantais…

    Ricet Barrier. On savait faire des chansons. Du lait ?

    Merci.

 

Pas question de déroger à la tradition : nous traverserions la baie à pied comme chaque été. La nuit fut courte et à 9 heures, nos pique-nique emballés, nous contemplions la baie à marée basse et son ouverture grand-angle. Fins prêts, silencieusement heureux de nous retrouver encore là, dans ce petit désert peut être, mais comme toujours, notre rituel estival inchangé. Nous regardions le mont, ce monde occulte dont notre père paraissait si absorbé, qui avait l’air tellement plus important que nous et qui nous annulait. L’absence avait rempli nos vies comme une tricheuse.

Quand le cri bref perça, j’étais en tête de cortège et Séraphine au loin s’enlisait dans les sables mouvants passivement, sans une protestation, sans tenter de se dégager. Elle était minuscule, parsemée de cheveux blancs, et s’enfonçait dans la terre sans ciller, passivement. Elle ne vit pas nos mains tendues, elle balbutiait des mots incompréhensibles le regard fixe perdu au loin, ailleurs, et brusquement s’arracha de la vase en s’ allongeant d’abord : elle savait très bien comment faire, on le savait tous depuis l’enfance.

On savait les rituels, on savait les absences, on savait les cris muets, on savait les chimères, les fictions silencieuses, on savait que le père détenait des secrets qu’il ne dirait qu’après sa mort, on savait que la mère ne touchait plus le sol, sauf dans son autorité, on savait que tout nous échappait , qu’il fallait fuir ou s’enliser en silence comme lui.

Séraphine était restée. Moi, j’avais fui en quête de rationalité, d’idéaux, de construction, de pragmatisme. J’avais nié mes origines, et échoué. Il me restait une boîte pleines de promesses déçues, d’illusions, d’hypocrisies, de trahisons, de dénis, de tracas et de renégats.

Il nous restait un mot d’excuse pour vivre sans perfection dans un paysage parfait. L’amour aurait dû élever dans nos âmes un espoir immortel.

Nous avons repris le chemin, fait demi-tour, chacun solitaire et secret.

Je regardais ce chien joyeux qui sautait dans le gué, s’ébrouait et nous accompagnait en jouant, jeune, joyeux et vivant. J’avais peut être à réécrire l’histoire. Et je fermais la marche.

Elodie G

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« Chère Patricia,

C’est aujourd’hui le temps, j’imagine, qui me permet de t’écrire. Le temps qui nous sépare de notre dernière rencontre, le temps qui nous sépare des origines. Ce temps qui, je l’espère, te permettra de me lire.

J’ai vu hier, dans la veine d’un bois, un œil ouvrir une brèche. Lilli, assise sur le rebord de la petite terrasse, ses paumes en léger appui sur le sol de béton, laissait jouer dans l’herbe déjà fraîche, ses pieds nus et dorés de l’été. Elle m’a appelée auprès d’elle, d’une voix lointaine et profonde, à peine murmurée, comme on susurre parfois la nuit le nom des absents et c’est à sa manière douce et prudente, un peu inquiète aussi, mais sans voile ni tremblement, qu’elle m’a annoncé ta venue prochaine. Sur le panneau de bois brut adossé au puits, laissant à mon tour la voûte de mes pieds s’émouvoir d’un frémissement soudain, je voyais s’adoucir, à la lumière du soir tombant, les figures immobiles que des veines centenaires laissaient paraître. Serions-nous ainsi vouées à nous muer en écorces, qui au fil des années, se figeraient sous la sève de nos larmes, attendant qu’un ultime rayon de lumière vienne nous délivrer à l’aube de notre nuit ?

Sans doute ai-je lâché la main de Lilli dont la chaleur m’avait fait garder le silence, oscillant entre l’excitation et ce sentiment trouble, une sorte de vigilance qui me fait, encore aujourd’hui, guetter en chaque chose les signes de son prochain effondrement.

Voudras-tu bien me lire plus loin ?

Lilli se tenait là, silencieuse, alors que sous mes yeux ta silhouette volait, libre et enivrée, sous la plus grosse branche du cerisier, de plus en plus haut, donnant à ta robe à volants la courbe des ailes de l’ange de la petite chapelle qui nous fascinait tant. L’image disparut peu à peu et j’ai vu à sa place se dessiner la scène de ton arrivée. Combien d’heures ai-je passé depuis plus de dix ans à en explorer chaque détail ? A veiller, dans mes rêves, à ce qu’aucun pli rétif – jusqu’à l’instant où tu descendrais du train – ne vienne contrarier les lignes de la robe que je porterai ce jour-là.

Viendras-tu ? Prendrons-nous le risque de nous reconnaître ? Je n’aurai cette fois-ci avec moi aucun bagage.

Sido »

 

***

Le train s’arrête brutalement en gare d’Avranches. Elle en est secouée comme les autres voyageurs debout devant elle et le poing qui lui serre le ventre se contracte un peu plus. Puis la porte du wagon est ouverte répandant un peu de lumière grise sur la plateforme.

Ce voyage l’a-t-elle voulu ? Oui. Non. Elle ne sait plus.

Au bout d’un instant elle réalise qu’il n’y a plus personne dans le wagon et qu’elle est seule. Autour d’elle tout est silence. Un silence immobile. Elle frissonne. Si elle n’y va pas maintenant, elle sent que ce train s’endormira avec sa passagère unique oubliée de tous. Pour toujours.

Alors elle s’avance vers la portière. Sur le seuil en haut des trois marches elle est un peu éblouie, elle ne distingue pas très bien les visages de tous ces gens sur le quai. Elle baisse les yeux et pose avec précaution un pied sur la première marche en se tenant à la barre. C’est si raide, il serait si facile de tomber.

Une.

Deux.

Trois.

La voilà sur le quai.

Oui ! Elle le décide là, subitement avec force, cette visite elle la veut. Malgré sa crainte, elle la veut.

-          Patricia !

Elle se retourne. Elle est à cinq mètres d’elle, devant une grande photo du mamelon hérissé du Mont St-Michel qui semble lacérer le ciel. Elle a mis cette robe qu’elle portait la dernière fois, pense-t-elle, comme si elle voulait rejouer la scène de leur rupture.

-          Patricia. » Elle y a mis cette fois beaucoup de douceur.

Sido s’approche, tend les mains, prend celles de Patricia et la contemple, le visage un peu penché de côté.

-          Ca fait dix ans, dit-elle.

-          Et onze jours, précise Patricia.

-          C’est vrai, dix ans et onze jours.

Et Sido enlace brusquement le cou de sa sœur et, joue contre joue, elle les berce toutes deux dans une danse immobile. Puis elle se détache.

Elle a toujours le même visage doux et fier que sur sa photo de communion avec son voile blanc et sa croix de bois serrée dans des mains ferventes, pense Sido. Mais le regard est plus aigu, plus ferme. Plus adulte.

Elles font quelques pas.

-          Tu as bien reçu ma lettre ? demande Sido.

-          Oui.

Elles s’arrêtent et se regardent sans rien dire. Puis :

-          J’en avais reçu une autre avant.

-          Lilli ?

Patricia fait oui de la tête et reprend sa marche, le front pensif. Sido la suit du regard et la rejoint.

-          C’était une lettre recommandée avec accusé de réception. Elle voulait être sûre que je la lirais, j’imagine. Comment avait-elle eu mon adresse, Dieu seul le sait. Dans cette lettre elle me parlait d’elle, surtout, de son désir de me revoir. Quelle que soit votre guerre, m’écrivait-elle, je ne veux pas en être une perte collatérale. J’ai été frappée par sa colère, par la force de sa détermination. Dix ans sans nouvelles, tous les ponts coupés, et voilà que ma petite nièce adorée, ma petite Lilli me tirait par la manche et, sans me lâcher, me disait « ça suffit, tu m’entends, regarde-moi ! ». Elle n’était plus cette petite fillette bien sage. J’ai réalisé que le temps filait et qu’il était temps pour moi d’avancer.

Elle s’arrête et fixe l’horizon.

-          Alors j’ai pris la décision de venir t’affronter.

Elle se tourne vers sa sœur.

-          Et puis… j’ai reçu ta lettre, Sido.

Et elle sourit.

Sido baisse les yeux. Est-ce de la gêne ou est-ce l’émotion ? Elle soupire :

-          Lilli a fait ce qu’aucune de nous n’aurait eu la force de faire.

Sido aussi sourit maintenant. Elle ajoute « nous parlerons ce soir ». Quelques fils d’argent aux tempes et quelques petites rondeurs donnent à son visage une douceur de madone. Patricia semble voir sa sœur pour la première fois depuis son arrivée, comme si les mots qu’elles viennent d’échanger avaient suffi à rétablir enfin la paix entre elles.

-          Tu n’as pas changé, Sido.

-          Si, j’ai changé, j’ai beaucoup changé tu verras. » Et Sido prend le sac de voyage de sa sœur. « Viens, ma voiture est par là. Je nous ai préparé un dîner spécial. »

 

***

 

-          C’est prêt. Il n’y a plus qu’à poser la table.

-          Laisse, je vais le faire.

-          Non, après tout ce voyage tu dois être fatiguée.

-          Non, laisse, ça me fait plaisir.

-          Et moi, je peux aussi vous aider ?

-          Tiens, prends les assiettes et toi les couverts.

-          Et les verres, les serviettes, le pain, où puis-je les trouver ?

-          Je sais, je vais te montrer.

-          Merci ma chérie.

-          Voilà tout est prêt. Je m’assois où ?

-          Assieds-toi en face de moi, nous avons à parler. Et toi, viens ici à côté de moi. Tiens, vas-y, honneur à l’invitée, sers-toi l’entrée.

-          Qu’est-ce que c’est ?

-          Ce sont des poivrons et des tomates, pelés et épépinés, coupés en lanières et cuits longtemps à feu doux avec de l’ail, du paprika et du laurier jusqu’à atteindre une onctuosité de confiture. Puis on laisse refroidir pour servir frais.

-          Ca a dû te prendre un temps fou.

-          C’est vrai, cela m’a pris longtemps. Très longtemps. Mais l’important… c’est que tu es là aujourd’hui. Tu aimes ?

-          Si j’aime ? Mais j’adore, c’est délicieux !

-          Tu sais, je suis si heureuse que tu sois venue. Et tout ça grâce à ma petite chérie. Merci ma puce, approche un peu que je t’embrasse.

-          Arrête de m’appeler ta puce, j’ai dix-huit ans maintenant, il serait temps que tu t’en rendes compte.

-          C’est vrai qu’elle a grandi, je ne l’ai pas reconnue. J’ai quitté une enfant et je retrouve une femme. Tu m’as reconnue, toi, ma puce ?

-          Evidemment ! Tu n’as pas tant changé. Et tu ne vas pas t’y mettre toi aussi !

-          Je rigole, je te taquine, ça me fait tant plaisir d’être ici avec vous deux. Nous avons tant de retard à rattraper. Dix ans !

-          Et onze jours.

-          Et onze jours. Mais comment as-tu eu mon adresse ?

-          Tu oublies qu’on a Internet. Aujourd’hui c’est facile de retrouver quelqu’un. Pas besoin d’embaucher un détective.

-          Moi aussi je suis heureuse que tu sois venue. Ecoute, je voulais te dire… Je voudrais…

-          Oui, dis-moi… Tu l’as dit toi-même, nous sommes là pour parler. Je suis venue pour parler.

-          Je voudrais te demander… de me pardonner. Me pardonneras-tu ?

-          Mais bien sûr, je te pardonne. Je suis venue pour ça. Là, voilà, tu me fais pleurer maintenant ! Tu m’as tant manqué. Vous m’avez tant manqué toutes les deux. Levez-vous que je vous embrasse.

-          J’ai été sotte. Si sotte ! Mais quand j’ai compris que tu avais avorté, ça a été un tel choc. Je te revoyais à quatre ans, ta petite main dans ma petite main quand on nous envoyait chercher le pain à la boulangerie de Mr Cardinal.

-          Tu n’as pas besoin d’expliquer, je te rappelle que j’ai grandi dans la même famille que toi, avec les mêmes règles, la même discipline.

-          J’ai été horrifiée quand j’ai compris que je t’avais rejetée sans espoir de retour. Je t’avais perdue sur un coup de colère ! Pardon, pardon, pardon.

-          C’est beau de vous voir comme ça toutes les deux.

-          Comment as-tu su que je regrettais, ma puce ?

-          Ce n’était pas si difficile à comprendre. Tu retenais tes larmes à chaque fois que tu évoquais votre passé à toutes deux. Je me suis dit que c’était trop débile de rester là sans rien faire. Et tu oublies qu’elle me manquait à moi aussi. Alors à dix-huit ans, à mon anniversaire, je me suis fait le serment de vous réconcilier. Ou au moins d’essayer.

-          Viens dans mes bras, ma puce.

-          Mais comment avez-vous pu, en plein vingt-et-unième siècle être si attardées ?

-          Oh ! Comment peux-tu… 

-          Laisse, elle a raison. Ma chérie, on ne refait pas son éducation. Nous avons été élevées dans l’amour de Dieu, tu le sais bien. Le monde était comme ci, comme ça, et pas autrement, l’infraction aux règles avait des airs de crime abominable contre la morale, contre l’Homme et contre Dieu, quiconque s’en rendait coupable…

-          Je sais bien, mais… en plein vingt-et-unième siècle ?

-          Bien sûr, en plein vingt-et-unième siècle ! Crois-tu que les religions vont disparaître parce qu’Apple sort son iPhone 6 ?

-          Stop, stop, arrêtez un instant, j’apporte le plat. Dégage un peu la table s’il te plait et mets le dessous de plat là, au milieu. C’est du bœuf bourguignon, tu aimes toujours ça ?

-          Tu me prends par les sentiments, mon plat préféré !

-          Tiens, sers-toi d’abord.

-          Tu te rappelles la fois où Mr le curé s’était endormi entre la poire et le fromage ? Papa et maman n’osaient pas le réveiller et il ronflait comme une escadrille de bombardiers ! Ils nous avaient envoyées dans nos chambres parce qu’ils étaient paniqués par notre hilarité. Faut dire que ce n’est pas facile à tenir silencieux, un fou rire ! Je n’ose imaginer la tête qu’ils auraient faite si Mr le curé s’était réveillé devant deux fillettes hurlant de rire. Ni sa tête à lui !

-          Oui, c’est vrai ! Le pauvre, il était bien vieux !

-          Parce que le curé venait manger chez vous ?

-          Mais oui. Ca se faisait, et ça se fait toujours d’ailleurs, dans les petites communautés paroissiales.

-          Je comprends mieux maintenant.

-          Tu sais, je voudrais te dire… Cet avortement, je ne l’ai pas fait de gaité de cœur. Claude m’avait abandonnée, que pouvais-je faire ? Etre fille-mère ? Dans notre milieu ? Ou épouser le premier venu pour éviter la honte ? J’étais au chômage, j’avais honte, j’étais à la limite du délai règlementaire pour un avortement légal en toute sécurité…

-          Je sais, je sais, quand ma colère est retombée, j’ai compris. Mais l’annonce que tu m’avais faite de ton heureux état m’avait rendue folle de joie, et puis tu m’as annoncé votre séparation, et quand je t’ai vue avec ton ventre plat, je ne sais pas ce qui m’a pris, je suis devenue folle de rage. Il faut dire que ça n’allait pas fort de mon côté, tu t’en souviens, mais je serrais les dents. J’ai vu ton acte comme une désertion, comme une trahison. Après, je m’en suis voulu à un point inimaginable. Et je m’en veux encore, tu sais. Je nous ai volé dix ans.

-          Moi aussi, je m’en suis voulu et je m’en veux encore. J’aurais dû reprendre contact avec toi il y a des années. Au moins essayer. Tu n’es pas seule responsable, tu sais.

-          Dites, vous deux, le bœuf bourguignon est un plat qui se mange chaud ! Si vous ne vous servez pas, moi, je me sers !

 

***

 

Plus tard on décide d’une promenade pour le lendemain matin autour de la baie. Un chemin de grande randonnée suit le littoral, impossible de se perdre. « Je vous laisserai tranquilles toutes les deux, vous avez beaucoup à vous raconter. Moi, de mon côté je verrai Louis, on ne s’est pas parlés depuis hier soir. » Malgré les protestations des deux sœurs, Lilli reste inflexible. Elle aime Louis, elle veut le voir, elle le verra.

Le lendemain à son réveil, Patricia entend une voix encolérée dans la cuisine. « Tu te dégonfles ? Mais c’est nul, maman ! » Elle n’entend pas ce que Sido répond à Lilli, seulement la tonalité plaintive de sa voix. Pendant qu’elle se dirige vers la cuisine, Lilli plaide « mais elle est venue pour te voir maman, vous n’avez rien à vous raconter après dix ans ? Tu n’as rien à lui dire ? Je suis sure qu’elle, a beaucoup de choses à te dire. Tu ne peux pas… » Patricia entre dans la cuisine à ce moment-là. « Bonjour Patricia, as-tu bien… », mais Lilli l’interrompt. « Elle ne veut plus de cette promenade, je te la laisse, à toi de la convaincre, moi je renonce, Louis m’attend. » Et elle quitte la pièce.

Patricia s’approche. « Que se passe-t-il ? » demande-t-elle avec douceur. « C’est que, on pourra y aller une autre fois ou plus tard, ce matin j’ai rendez-vous avec mon nouveau gynéco, je l’avais oublié. » On entend la voix de Lilli qui crie depuis l’entrée « le téléphone ça existe, tu peux remettre ton rendez-vous », et la porte claque.  Puis, plus rien.

Les deux sœurs s’observent longuement.

-          Bon, d’accord, on ira. Je l’appellerai pour annuler.

-          Le veux-tu ?

Elle se lève, prend sa tasse, puis dans un sourire : oui je le veux.

 

***

 

La mer s’est retirée au loin, bien loin, dénudant un monde de sable et de vase, noire et collante, qu’il faut bien traverser si on veut atteindre le joyau ciselé du Mont qui trône en son centre comme un chant d’église. Sido est devant moi et se tait. Nous suivons le littoral, son vaste arc de cercle embrassant la baie. Par où commencer ? Dix ans sans se parler, ce n’est pas rien. Je ne veux rien brusquer. Nous sommes éblouies par le soleil qui donne à pleine force et par l’étendue scintillante des flaques que la mer a laissées comme une promesse de retour. Le silence nous enveloppe ponctué de bêlements et d’appels d’hirondelles.

Sido, à dix pas devant moi, porte sa main à son oreille. En conversation téléphonique sans doute. Nous traversons un conduit de feuillages, ombré, coupé du monde, un repli de verdure qui empêche le son de s’effacer au vent. Je dresse l’oreille. Des examens ont alerté le médecin. Sido le rassure et explique cet enfant dont la promesse était malvenue il y a douze ans. Non, il n’est pas né. Non, pas une fausse couche. Et, baissant encore la voix, c’était un avortement médical, mon mari était d’accord, mais ça s’est mal passé.

Je m’arrête. Il y a douze ans, Sido était partie avec Benoît « en amoureux » pour de courtes vacances en Grèce qu’ils avaient décidé de rallonger au moment de rentrer. Lilli était restée avec moi. Pendant qu’elle et moi riions en pensant au petit frère qu’ils lui en ramèneraient, ma sœur luttait, peut-être contre la mort, et nous n’en savions rien.

 

***

 

Patricia s’est figée sur le sentier. Sido continue d’avancer, nouée sur son téléphone. Puis elle éteint son portable, risque un œil derrière elle et, ne percevant pas la présence de sa sœur, se retourne.

Elles se regardent, Sido ici, Patricia là, toutes deux pâles, toutes deux tremblantes. Laquelle rompt ce moment de sidération, laquelle fait le premier pas ? Elles se sont rapprochées dans ce tunnel de verdure coupé du monde, devant cette baie immense que la marée dévoile.

-          Je ne savais rien.

-          Je sais.

-          Pourquoi ne m’avoir rien dit ?

-          Je ne sais pas.

-          Et Lilli ?

-          Elle était trop petite.

-          Il faut tout me dire maintenant, je veux savoir.

Sido tremble encore, l’émotion chiffonne ses traits. Elle réussit à ne pas sangloter.

-          Un kyste était apparu, peut-être cancéreux, tout près du bébé. Il fallait le retirer mais l’opération était délicate et l’avortement s’imposait. Pendant la chirurgie il s’est passé quelque chose, je n’ai pas bien compris, j’ai perdu beaucoup de sang, ils ont dû s’y reprendre à deux fois avant de tout stabiliser. Mais je ne pouvais plus avoir d’enfant, c’était fini. Lilli n’aurait pas de frère. Ni de sœur. Jamais.

Patricia caresse sa joue puis la serre contre elle. Sido pleure maintenant, abandonnée dans les bras de  sa sœur.

-          Benoît voulait un garçon, beaucoup de garçons, tu sais. Quand il a compris que ce ne serait pas possible, il s’est éloigné de moi. Un an plus tard, je ne t’apprends rien, nous avons divorcé, une honte dont j’ai eu du mal à me libérer.

-          Et ton cancer ?

-          Le kyste n’était pas cancéreux. L’opération aurait pu attendre ma délivrance.

Patricia berce sa soeur comme on berce un enfant douloureusement en peine. Elle dit « j’ai failli te perdre deux fois, lors de ton avortement et après le mien, à chaque fois pour rien. Promettons-nous au moins : plus jamais de parole avortée entre nous, tu m’entends Sido, plus jamais ».

Elles pleurent toutes deux maintenant et les arbres cachent leur étreinte.

-          Viens Sido, sortons à la lumière.

Accrochées l’une à l’autre elles reprennent leur chemin. Accrochées l’une à l’autre elles débouchent enfin sur la baie éblouissante et ses sables irisés qui encerclent le Mont, majestueuse beauté qu’aucune vase noire n’a jamais altérée et que la marée basse de la mer apaisée permet de traverser. Sous le vol altier des grands goélands qui planent vers le soleil.

 

Sandrine B. et Marc B.

Juillet 2015

 

 

 

 

 

 


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