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Séjour fév.09



Bali déc -janv 2017

 Quelques photos, des textes déjà, d'autres à venir. ..

                 

 

lien vers les photos du séjour
http://aphanese.viabloga.com/news/bali-2016-2017 


                                  
                                                                                                            Lune

 

 

C’est par un soir d’été plongeant dans une douce nuit que j’y étais arrivé. Cette ville avait tellement été chantée comme un berceau du romantisme le plus fleuri, comment pouvais-je résister à son appel, moi qui venais d’une petite bourgade grise distante de plus de 2000 lieues ? La distance dilate le rêve. Cette maxime d’un de nos grands penseurs nous avait été donnée à méditer par notre cher professeur d’Humanités pendant mon passage au gymnasium. Aussi savais-je le risque d’une cruelle désillusion. Mais aussi la possibilité d’une incarnation, et même au-delà, de ce rêve. C’est ainsi le cœur battant que j’entrai dans cette ville. Aussitôt descendu du train dans un nuage de vapeurs, de sifflets et d’escarbilles, je me fis mener par un cocher, au demeurant fort aimable, à une auberge de bonne tenue et correspondant à mes modestes moyens. L’aubergiste, une femme bien assise et à la figure joviale, heureusement impressionnée par ma maîtrise - que je savais un peu trop littéraire – de sa langue, fit monter mon bagage dans ma chambre que je découvris humble mais propre et décente à la lueur tremblante du bougeoir de cuivre. Un lit au matelas profond et à la couette fleurie, une petite table et une chaise de paille, une commode au-dessus de laquelle était accroché un tout petit miroir, c’était là tout son mobilier mais il me parut princier après ces jours et ces nuits passés à somnoler sur de méchantes banquettes de bois dans les secousses du train. Après quelques ablutions au broc et à la cuvette que l’on avait fort courtoisement fait monter pour que je puisse me laver des poussières du voyage, je changeai d’habits pour revêtir une tenue plus élégante que celle que je portais depuis mon départ. Puis je sortis avec hâte explorer les alentours.

La nuit était tout à fait tombée et la rue était noire, vide, silencieuse, éclairée de loin en loin par quelques becs de gaz. Des pavés de bois recouvraient le sol pour assourdir le bruit des sabots et des carrioles mais je n’en vis aucune. Après quelques tours et détours dans cette obscurité je perçus au loin une rumeur provenant d’un halo de lumière tout au bout de la rue. Je m’y dirigeai jusqu’à ce que je débouche sur un grand boulevard. Alors, je découvris soudain comme une fête.

Des lampadaires alimentés à l’électricité semblables à de grands candélabres - dont je connaissais l’existence mais que je voyais pour la première fois – jetaient une vive lumière sur une foule joyeuse. Le boulevard, vaste et pavé de cubes de granit disposés en arceaux savamment entrecroisés, était bordé de larges trottoirs plantés de grands arbres richement feuillus. Sur les pavés se croisaient des fiacres fins et racés portant de chaque côté une petite lanterne. Des hommes et des femmes fort élégamment vêtus se promenaient. Les dames, relevant d’un petit geste l’ourlet de leur robe lorsqu’elles traversaient le boulevard, laissaient deviner une cheville fine dans des petits souliers vernis. Les hommes, portant huit-reflets et barbe soignée, allaient devisant avec leur compagne en leur offrant le bras, l’autre main battant la mesure de leur pas d’une fine canne au pommeau ciselé. Je restai interdit à l’entrée du boulevard devant cette vie surprenante qui m’était offerte au milieu de la nuit. Et puis je m’y plongeai avec avidité.

Je me laissai porter par le flot de la foule. L’œil de jeunes et belles dames au bras de vieux Messieurs plus ventrus qu’à leur tour croisait parfois mon regard et s’attardait un peu plus qu’il n’eut été décent, me laissant dans l’âme la rougeur d’un espoir. Le rythme saccadé des clochettes des chevaux me dépassait sans cesse. Je captais des bribes de conversations ou des éclats de rire. Les terrasses des cafés jetaient sur le trottoir de grands carrés brillants pleins de rumeurs et de gaité. L’air était doux, la nuit comme une voûte cachée par les lumières.

Une bande d’étudiants portant moustaches fines et les cheveux au vent m’entourèrent soudain en entonnant des chansons à boire. Portant la même tenue qu’eux, ils m’avaient pris pour un des leurs. Lorsque je pus leur expliquer leur méprise ils s’exclamèrent d’enthousiasme et m’invitèrent à les accompagner dans ce qu’ils appelaient leur nuit peau-rouge. Je n’eus pas le loisir d’acquiescer ni de refuser qu’ils m’entraînaient déjà, fraternellement un des leurs, baptisé solennellement « Ours blanc ».

A peine étais-je arrivé ici que je me voyais déjà avec autant d’amis qu’en comptait une main.

Il me devint bientôt clair que leur nuit peau-rouge consistait à s’amuser aux dépens de ceux qui doivent tout à l’argent et rien au talent. Ils faisaient de beaux désordres sur leur passage, chantant à tue-tête sans s’émouvoir pour le bourgeois endormi, entourant parfois une jeune femme sans tenir compte de celui qui lui offrait son bras et l’un d’entre eux déclamait alors un hymne à l’amour que la colère du Monsieur et ses menaces d’une bastonnade de canne ne pouvaient interrompre. Puis ils repartaient en courant sous les malédictions de l’homme en riant aux éclats. Ils me demandèrent si je connaissais moi aussi dans ma langue quelques vers bien tournés qui glorifiaient l’amour. Je leur récitai un chant d’un de nos grands poètes qui les laissa sans voix. Ils n’en avaient compris que la musicalité mais cela avait suffi à les enthousiasmer. Ils me firent jurer de leur apprendre ce poème et m’entraînèrent avec des « hourra » dans un estaminet de leur connaissance pour sceller mon adoption dans leur tribu sauvage.

Ils étaient étudiants aux Beaux-Arts et chemin faisant ils se présentèrent tous en me serrant solennellement la main. Il y avait Ysengrin dit Le loup gris, leur chef, dont les tempes grisonnaient déjà malgré son jeune âge, Gargantua, un colosse rebondi et à la voix puissante, l’Aiglon au visage poupon fendu d’un noble nez romain, Louis XIV à l’abondante chevelure bouclée, et enfin Michel-Ange depuis qu’un jour il avait rapporté d’une virée champêtre un tableau représentant un paysage bucolique tout en formes géométriques qui avait fait le délice moqueur de toute la bande. Ils en riaient encore et me promirent de me le montrer un jour pour mon édification dans l’art pictural. Michel-Ange marmotta qu’ils n’y connaissaient rien et l’hilarité de ses camarades redoubla. Mais aussitôt Gargantua posa une main protectrice sur son épaule et réclama le silence. « Mes amis, n’insultons pas l’avenir. Nous le savons tous c’est le propre du génie que d’être en avance sur son temps. Craignons l’habitude, craignons la routine qui assoupit l’esprit. Ne moquons pas la liberté, fût-elle au risque du ridicule. Elle seule permettra de nous enivrer aux vents de nouvelles terres ! » Puis, se tournant vers Michel-Ange il ajouta : « Et par-dessus tout, allons trinquer à l’amitié ! » « A l’amitié ! » reprirent-ils à l’unisson et ils firent la paix avec leur camarade à grands renforts de bourrades amicales. Nous reprîmes notre marche. Chemin faisant Ysengrin me questionna sur mon pays. Ses compagnons, maintenant silencieux et sages, resserrèrent leur cercle autour de nous, l’oreille attentive. Je leur parlai de notre ciel vaste et lumineux, des hivers éblouissants de blanc, des signes sur la neige et des forêts profondes, du surgissement bourdonnant des étés brûlants et éphémères, des génies espiègles qui peuplent nos contrées. Ils écoutaient, les yeux brillants, et j’étais comme un conteur au milieu des enfants. Je découvrais que si leur ville me faisait rêver, mon pays les faisait rêver tout autant. La distance dilate le rêve, c’était bien là une loi universelle.

Nous arrivâmes bientôt à ce qu’ils appelaient leur abreuvoir. C’était un café sombre, encombré de tables et de rumeurs, où notre entrée provoqua des exclamations joyeuses de la part des jeunes artistes et étudiants qui y tenaient palabres autour de cruches de vin et de bouteilles d’absinthe.

Un homme au fond de la salle se leva, ôta la pipe qu’il tenait entre ses dents et nous héla pendant que ses compagnons se serraient sur leur banc et écartaient leurs chaises pour nous faire place. Comme nous les rejoignions en nous glissant entre des tables souriantes et enfumées, un jeune homme à barbichette pointue cria.

- Hé, Gargantua ! Elle est pour quand ton exposition ?

-  Michel-Ange d’abord, répondit Gargantua dans un éclat de rire général, et le colosse malaxa l’épaule de son ami pour se faire pardonner cette pique.

D’une grosse voix rieuse la barbichette répondit :

-  Je crains de ne pouvoir attendre jusque-là.

Et les rires redoublèrent.

Michel-Ange gronda :

-  Pour sûr ! Tu passes plus de temps à boire qu’à peindre. Ton pain t’attend à l’hôpital. Pour l’Académie il te faudra encore prendre patience, je le crains. Remarque, avec un peu de chance, on dit chez les marchands que pour les peintres la mort vaut sauf-conduit pour l’immortalité.

Un brouhaha de surprise les entoura et Gargantua s’interposa entre les deux hommes. On voyait à son air gêné qu’il s’en voulait, par son trait, somme toute fort innocent, d’être à l’origine de cette algarade.

Arrivés à la table nous nous assîmes pendant que l’homme qui nous y avait invités réclamait des verres au tavernier. Une jeune femme était parmi eux, belle comme une peinture vénitienne, ses longs cheveux bouclés retenus mollement sur sa nuque par un ruban de velours noir. Elle tendit sa main vers Michel-Ange pendant qu’il tirait une chaise à lui et lui dit avec une sorte de tendresse dans la voix:

-  J’ai vu ta dernière toile en posant pour Léon aujourd’hui, elle est magnifique, Amédée.

Abandonnant son air sombre, Michel-Ange sourit comme malgré lui.

- Merci Sarah, lui dit-il en s’asseyant, ton amitié est un bien qui m’est des plus précieux.

Et il embrassa la paume de la jeune femme. Elle lui rendit un visage plein d’affection. Puis elle tourna son regard vers moi.

Son iris était sombre comme un chant de lune et j’y vis je ne sais quelle invite de sirène sans pudeur, mais sans insolence ni défi, qui dut me faire rougir car elle esquissa un sourire, mais à peine, comme si elle souriait à un songe.

Ysengrin sitôt assis, se releva et, posant sa main sur mon épaule, déclara avec solennité : Mes amis, je vous présente notre nouvel ami, Ours blanc. Et il décrivit brièvement notre rencontre et le pays d’où je venais. Des exclamations retentirent tout autour de la table. Peins-tu ? me demanda-t-on. Quand je répondis Non on me félicita. Devant mon étonnement il me fut répondu C’est là un marigot dont il est bon de se tenir éloigné si on n’a pas le cœur marin. Crois-nous, il y nage toutes sortes de créatures repoussantes. Amédée se pencha Comme cette barbichette, un pédant qui courtise l’Académie à la recherche de vains honneurs. Un autre reprit Et qui travestit l’Art. La porte de l’Académie se force. Y entrer poliment en toquant gentiment son huis n’ouvre qu’une carrière de rond-de-cuir. Un éclat de rire général salua la remarque. L’homme à la pipe leva son verre et proposa un toast A la santé des ronds-de-cuir et ils levèrent leur verre en riant Aux ronds-de-cuir ! Je levai le mien avec eux, nous trinquâmes joyeusement, et la discussion s’anima entre tous ces jeunes gens.

Celle qui s’appelait Sarah se pencha vers moi.

-  Ne vous préoccupez pas, me dit-elle tout bas, c’est ainsi tous les soirs où ils se retrouvent pour boire, ils s’enflamment pour cette passion dont ils brûlent.

Je ne sus quoi répondre et, bien qu’il fît bien chaud dans cette taverne, je frémis même un peu. Alors elle approcha un peu plus car le brouhaha se faisait plus fort autour de la table et me demanda d’une voix étourdissante :

-  Et vous, dites-moi, quelle est votre étoupe ?

-   La littérature, répondis-je.

 Ses yeux étaient deux braises, la flamme de la lampe s’y reflétait, tremblante. Sans un mot elle me regardait et je n’entendais rien d’autre que ce regard brûlant. Alors je commençai à parler, à parler de nos grands auteurs et de ceux qui, du monde entier, forçaient mon admiration et mon respect, je sentais qu’une grandiloquence m’emportait insensiblement mais je me laissai porter par ce courant au milieu des voix fortes des peintres autour de nous, pleines de sentences définitives, qui nous cachaient comme un brouillard. Combien de temps parlai-je, je ne saurais le dire. Pas une fois elle ne m’interrompit, elle gardait ses yeux fixés sur moi comme si elle voulait saisir tout ce que je disais mais aussi tout ce qui se cachait derrière mon regard. Et une ombre de sourire se glissa lentement dans la plissure de ses yeux.

La voix de Gargantua couvrit celles de ses amis.

-   Et le grand Tolstoi lui-même n’a-t-il pas déclaré récemment à ce qu’on m’a dit « si tu veux parler de l’universel parle de ton village » ? de ce  qui est humain n’est étranger à l’Art car l’Art ne parle que de cela, de nous, de notre relation aux autres et au monde. Que nous importe le serment des Curiaces ! Une pauvre limace sous une feuille morte en dit autant sur nous - et même peut-être plus ! - si le peintre y met son âme, toute son âme, plutôt que la fausseté de règles académiques.

-  Vous-même écrivez-vous ? me demanda-t-elle comme je m’étais interrompu pour prendre une gorgée de vin.

-  Je m’y essaie mais c’est un art difficile. Etre fidèle à soi-même tout en étant compris des autres, voilà qui n’est pas simple. Il y entre nécessairement une part d’artifice et qui, pourtant, ne doit pas se faire voir. Et de confiance en celui qui lira.

-   Que voulez-vous dire ?

-    L’académisme n’a de valeur que dans son dépassement. Aujourd’hui, l’Art doit être nouveau !

-    Mais il est, nécessairement et toujours, nouveau, l’Aiglon, ou il n’est pas ! L’Art n’est pas dans le ressassement. A chacun de trouver sa voie   propre. La vérité, voilà notre but. La vérité intérieure, l’authenticité.

-  Je veux dire par là qu’il faut se garder de trop mettre les points sur les i, comme on dit en France, sous peine de lourdeur, mais qu’il faut quand même donner à voir juste ce qu’il faut pour susciter chez le lecteur les images et les émotions voulues…

- Nous sommes d’accord, Edmond, c’est ce qu’il m’avait semblé avoir dit.

-          … et cette alchimie ne peut fonctionner que si nous faisons confiance à ce qu’il y a d’universel en chacun d’entre nous, que si nous parlons à l’imaginaire du lecteur plutôt qu’à sa raison. Alors en seulement quelques phrases un grand auteur peut faire surgir un monde entier dans toute sa richesse.

-          Et qui sont ces foutres d’académiciens pour juger mon travail ? Qui donc décide de ce qu’il est bon de peindre, qui donc décide de comme il faut peindre ? Si je veux, moi, peindre des paysages en costume d’Arlequin, c’est là mon droit le plus élémentaire. La peinture n’est pas faite pour reproduire la nature, la photographie fait cela beaucoup mieux que nous, et elle le fera de mieux en mieux ! C’est son émotion, sa vie intérieure que le peintre doit jeter sur sa toile.

-          L’Académie, l’Académie et les marchands, l’Etat et l’Argent, voilà les deux lâches ignorants qui nous entravent du haut de leur suffisance complice quand notre art avance résolument. Et qui osent, misérables qu’ils sont, nous encenser après notre mort !

Quelques applaudissements mêlés de cris d’encouragement et de sifflets répondirent à cette tirade. Louis XIV se pencha sur la table pour attirer l’attention d’un des convives.

-          Peux-tu approcher le carafon, Victor, parler me donne grand soif.

-          Pourrai-je vous lire ?

-          Je ne m’y sens pas prêt. Et puis, c’est dans ma langue que j’écris.

-          Tu as raison, Michel-Ange, l’Art n’est allé de l’avant que grâce à ceux qui refusent de suivre les sentiers battus et rebattus mais qui prennent des chemins de traverse, au risque de se perdre.

-          C’est bien dommage. Vous parlez si bien de littérature…

-          La couleur de ce vin, par exemple, est-elle rouge, noire ou bleue ? Elle change selon la lumière n’est-il pas vrai ? Eh bien, je veux la peindre comme je la vois.

-          L’absinthe, elle, est verte, je peux te l’assurer. Du moins celle qui est dans mon verre.

-          Et ton nez est rouge et brille comme un soleil même dans la nuit la plus noire, ça aussi nous pouvons te l’assurer buveur d’armoise.

Une clameur de rires accompagna cette pique d’un Ysengrin hilare au fâcheux qui avait interrompu Michel-Ange. Louis XIV prit un faux air boudeur. Puis, une malice dans l’œil, il leva son verre.

-          Admirez, mes trouvères, ce soleil dans mon verre. N’est-il pas d’un beau vert ?

-          Voilà qu’il fait des vers !

Les éclats de rires reprirent de plus belle.

-          Je crois qu’il est temps de m’escamoter, me dit Sarah, ils sont capables de rester boire ici la plus grande part de la nuit. Je ne tiens pas à devoir les aider à grimper à leur chambrée. Les escaliers sont raides.

Elle se leva.

-          M’accompagnerez-vous ? dit-elle.

Je repoussai ma chaise, laissai sur la table quelque monnaie pour payer ma boisson et la suivis. Comme je me retournais brièvement sur le seuil Gargantua me fit un clin d’œil appuyé pendant que le reste de la troupe, penchée autour des verres, continuait de rire et de parler sans prêter attention à notre départ.

 

Dehors, une brise légère soupirait une douceur nocturne. Tout dormait sauf la lune et les étoiles qui se penchaient sur nous avec ravissement. Nous commençâmes à marcher dans l’écho de nos pas solitaires d’un ilot de lumière à l’autre sur les trottoirs obscurs.

-          Et vous-même, lui demandai-je, je ne sais rien de vous hormis votre prénom.

-          Qu’y a-t-il donc à dire ?

-          Je ne sais pas. Tenez, ce métier de modèle, n’en exercez-vous pas d’autres ?

Elle glissa son bras sous le mien.

-          Non, et je n’en veux pas d’autre. Je pourrais bien être lavandière ou ravaudeuse ou cuisinière, femme de maison, mais je tiens trop à ma liberté. Auprès des peintres je ne mange pas tous les jours à ma faim mais ils me respectent et j’aime cette chaleur d’amitié dont ils se réchauffent.

Elle me regarda :

-          Au fond, je suis un peu comme eux. Je cherche la beauté.

Et elle ajouta en ramenant ses yeux dans l’ombre :

-          Ma vérité aussi.

N’était-ce pas aussi cela qui nourrissait mon amour des mots ? Je sentais l’élan d’une tendresse m’emporter vers elle. Nous marchâmes quelque temps en silence, perdus dans nos pensées. Puis je lui demandai :

-          Vous-même ne peignez-vous pas ? On compte, semble-t-il, de plus en plus de femmes qui s’adonnent à cet art.

Elle tourna vers moi un visage ravi et dit avec chaleur :

-          Ils me laissent peindre parfois, vous savez. C’est amusant, ce sont eux qui posent alors pour moi. Certains disent que mon travail est intéressant, prometteur même.

Elle ajouta, songeuse :

-          Si je pouvais vendre une ou deux toiles, ça serait un signe, ne diriez-vous pas ? Si cela pouvait advenir je m’y consacrerais entièrement.

Elle se serra un peu plus contre moi, silencieuse, le regard perdu. Je dis avec ce qui me sembla un peu trop de ferveur :

-          Je vous le souhaite sincèrement. Chacun a droit à ses rêves et devrait vivre le bonheur de les réaliser.

Elle releva la tête et s’écarta brusquement pour me faire face le visage éclairé d’un sourire enfantin. Elle prit mes mains dans les siennes.

-          Venez, je veux vous présenter à un ami.

Nous prîmes la première rue qui s’ouvrait à notre droite et elle me mena dans ce songe d’une ville endormie baignée de lune sous une infusion d’astres. Je n’osai parler de peur de rompre un charme. Etait-il possible que ce qui m’entourait fasse partie du même monde que celui que j’avais arpenté jusqu’à cet instant précieux ? Délicieuse fièvre au creux de cette nuit, elle n’avait plus lâché ma main.

Nous marchions, silencieux et nos mains enlacées. La lune jouait avec les cheminées, apaisant l’univers d’une calme blancheur. La nuit était douce et la brise un baiser, le ciel un cristal  berçant la ville entière. Je ne savais où elle me menait dans cette étrange cité et ce mystère ajoutait à ce trouble enchanté. Et puis les maisons se firent plus espacées, les rues en pointillé, avec des potagers tout délavés de lune. Elle leva les yeux aux nues. 

-          N’est-il pas étrange de songer que cette lune est la même que celle qui brillait sur ma province ?  dit-elle d’une voix rêveuse. Elle est ici, et est aussi là-bas, la même aux deux endroits et pourtant différente. Comme une divinité au don d’ubiquité.

L’astre baignait sa face d’une tendre clarté. Après un moment elle ajouta :

-          Mon pays me manque tant parfois. Le ciel y était pur et les nuits sibyllines.

Elle s’arrêta et me fit face.

Ses yeux étaient deux puits. Nous restâmes un instant à nous contempler sans prononcer un mot. Et puis nous repartîmes. Que la nuit était belle !

Nous entrâmes bientôt dans un immense parc tout au bord de la ville. Elle se dirigeait dans le dédale de ses sombres allées boisées sans plus d’hésitation que s’il avait fait jour. Là aussi tout était silence, et dans ce silence, comme nous avancions, j’entendais çà et là des froissements minuscules qui venaient des fourrés et du faîte des arbres auxquels répondaient les caresses du vent. Je me laissais mener et j’étais somnambule, sa main pressait ma main, son pas rythmait mon pas.

Nous débouchâmes bientôt dans une vaste clairière tout emplie de lueur coulant du firmament.

Et là, en plein milieu du pré, un arbre seul dansait dans le lait de la lune.

Seul, entouré d’herbe sombre enluminée de pâquerettes qui faisait comme un tapis de nuit d’orient, cet arbre seul dansait. Il montrait une face presque dénudée de feuilles tandis que l’autre, touffue, semblait un vêtement jeté sur des épaules. Ses branches montaient au ciel comme des fumerolles qui s’enroulaient pour repartir plus haut, étranges volutes de branches silencieuses, et ses feuilles tout au bout luisaient dans la clarté lunaire comme des flammèches froides. Serpentin végétal, il était comme ces danseuses de l’ile de Bali aux longues mains recourbées et aux bras ondoyants. En lévitation entre le ciel d’en bas constellé de fleurs blanches et le ciel noir d’en haut scintillant en silence, il flottait.

Elle serra ma main avec douceur et fermeté. Sa voix se fit murmure contre mon oreille.

-          Venez.

Elle m’entraina vers l’arbre et j’eus l’impression d’être un marcheur d’étoiles sans plus aucun poids et l’herbe faisait comme un chuchotement à chacun de nos pas.

Arrivé près du chêne elle abandonna ma main et enlaça son tronc. La joue sur son écorce elle me regardait. Sans détacher ses yeux de moi elle dit d’une voix si douce que j’eu peine à l’entendre je te présente mon ami Ours Blanc. Ce n’était pas à moi qu’elle s’adressait ainsi mais à l’arbre et ses branches bruissèrent un court instant. Elle tendit le bras vers moi et m’attira plus près.

-          Je vous présente mon ami le plus cher. Il est mon confident et il sait tout de moi.

Je posai ma main contre son tronc rugueux et en ressentis une douce chaleur. La masse de son fût montant vers les étoiles occupait tout l’espace d’une calme présence.

Elle s’adossa à l’arbre. Je m’adossai à ses côtés. Les branches et les feuilles émiettaient la lumière en taches de lait caressant ses épaules et sa douce poitrine. Laissant ses yeux dans l’ombre, le bas de son visage était tout blanc de lune avec en son milieu les croissants de ses lèvres. Au prix d’un grand effort j’en détournai mes yeux. Elle murmura, rêveuse :

-          A mesure qu’on grandit le monde se vide de son mystère, l’avez-vous remarqué ? Et il ne reste plus rien pour nous émerveiller.

Elle tourna son visage vers moi :

-          Cette nuit exceptée.

Le cœur de l’arbre battait à grandes bourrades qui se répercutaient sourdement dans ma poitrine, son tronc était tiède, son bras touchait mon bras. Une liqueur de lune coulait dans mon sang m’étourdissant d’une mystérieuse ivresse. Je levai les yeux. L’arbre sur nous roulait ses arabesques, au ciel les étoiles étaient des sortilèges et le monde résonnait du tambour qui cognait les arches de mes côtes.

Je sentis brusquement sa main serrer mes doigts. Dieu ! Je me tournai vers elle. Son regard était un gémissement.

-          Embrasse-moi, murmura-t-elle tout bas.

Et elle ferma les yeux.

 

 

Marc B, Bali-Paris, 2017





Tropiques


C’est là, s’était-il dit, quand il avait posé son sac. Oui, c’était bien là. Alors il s’était installé sur une lèvre de cette longue vallée au milieu des rizières. Il avait loué une petite maison au toit de chaume et y vivait depuis maintenant près d’un mois. Le sourire et la gentillesse des habitants des villages alentour pour ce vieil homme de 80 ans qui faisait des efforts entêtés pour apprendre leur langue dans son accent d’Amérique avaient fini de le conquérir.

C’est bien, pense-t-il en s’asseyant sur sa terrasse face à la vallée, oui c’est bien.

La longue vallée est couverte de rizières s’élevant en paliers jusqu’au pied des collines qui la bordent et qui s’élancent brusquement à l’assaut du ciel, couvertes du fouillis inextricable des frangipaniers et des têtes rayonnantes des palmiers dans un vert d’émeraude qui lui tire des larmes. Il lève la tête vers le ciel profondément bleu où la gloire éclatante des cumulus forme des totems contemplant les hommes éreintés de labeur et il murmure une prière.

Là-bas dans son Montana natal, c’est dans la petite église blanche qu’il aime prier. Il n’y a pas d’église ici. Mais cette ile lointaine est si chargée de spiritualité qu’étrangement il ne s’y sent pas étranger.

Une courte et douce ondée picote le miroir des rizières en apportant un peu de fraîcheur. Comme le monde est vaste, pense-t-il, et tellement divers. Martha n’aimait pas la pluie glacée d’automne, ni les hivers si longs et si venteux là-haut contre la frontière. Zac et Josh non plus. Josh, le plus jeune de leur fils qui avait repris la ferme, avait voulu l’accompagner quand il avait appris qu’il partait pour Bali mais avait renoncé quand il avait su que c’était pour un temps indéterminé. Qui s’occuperait des moissons, des bêtes et des négociations avec les grands distributeurs s’il n’était pas là ? Il était donc parti seul mais avant de s’envoler pour les mers du Sud il s’était recueilli sur la tombe de Martha dans le petit cimetière derrière l’église. Je te raconterai tout à mon retour, avait-il murmuré. Et dans la brise qui s’était levée il avait senti la main de sa femme se poser comme une bénédiction sur sa tête inclinée.

Face aux rizières il chuchote, regarde Martha comme c’est beau, aurais-tu cru que c’était si beau ?Des hirondelles titubent dans le ciel comme prises d’ivresse, l’air est saturé de stridulations d’insectes dans toutes les fréquences, des coqs se défient à distance. Très loin sur sa droite il voit la pincée de chaumes d’un village d’où viennent les rythmes lancinants des gamelans fêtant une divinité.

Il ferme les yeux, rassasié de vert. Un carillon à vent fixé à une poutre de la terrasse tintinnabule comme du cristal pur dans la brise. Une larme lui vient de tant de paix.

C’est pour demain. Cette jolie brune aux traits doux et aux yeux en amande qui souriait avec Zac devant cette vallée, celle qui écrivit ces lettres que Zac ne reçut jamais, il l’a enfin retrouvée. Ces lettres et cette photo qu’il avait découvertes trois mois auparavant dans une grande enveloppe avec, griffonné sur un petit carton, ce mot du colonel Di Stefano chef du bureau des archives des  Marines :« Monsieur, Je vous envoie ces documents retrouvés dans un dossier égaré. En fidèle mémoire du sergent Zaccharias Lundgren disparu dans la jungle vietnamienne le 10 octobre 1971. »

Il ouvre les yeux. Loin sur sa gauche dans un bosquet sauvage, s’égouttent les taches de sang des hibiscus.

Marc.B
Bali décembre 2016-Janvier 2017

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Pour Salvador Dali

Quand la pluie ruisselante sèchera le pays,

Qu’un soleil flamboyant apportera sa nuit

Et qu’un vent de tempête s’installera sans bruit,

 

L’aube aux brames roses s’alanguira sur Terre

Et des galets soyeux brilleront dans les airs

Traçant dans l’océan un chemin de poussière.

 

Alors Christ  saignera une croûte opaline,

D’effilés pachydermes flotteront sur des ruines

Et Guillaume Tell en pleurs rougira de la pine.

 

Et l’Homme s’éveillera de sa longue insomnie.

 

Marc.B
Bali décembre 2016-janvier 2017 

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Textes avant la panne (d'ordinateur)

intro

 

Les vagues s’écrasent sur le sable. Elles m’écrasent un peu les oreilles aussi. Tais-toi, la mer. Quand j’étais petit c’est ma mère qui me disait de me taire. Oh, elle ne le disait pas explicitement, elle se contentait de ne pas m’écouter. Je n’avais donc tout simplement rien à dire. à table j’étais émerveillé des conversations entre mon père et mes frères. Parfois je pensais : si seulement j’avais quelque chose à dire !

La mer n’a pas beaucoup de conversation ; elle répète inlassablement le même mantra. Le Titanic, passe au loin, en quête d’improbables icebergs. Un pingouin solitaire se promène en smoking sur la plage. Sans doute se rend-il à un cocktail, où il trouvera des icebergs dans son verre.

Un émetteur wifi à plumes me tweete un message codé. Je n’y comprends rien. Pourtant il le répète avec insistance. Ce doit être important. Ma propre plume s’est transformée en clavier pour mieux le saisir. Ça ne marche pas mieux.

Goldorak arpente la plage ne poussant un cri de guerre. En réalité, ce doit être un enfant qui se la joue. Je le laisse à son rêve de puissance, il aura bien le temps de se casser le nez sur la réalité, comme moi quand je rentrerai de Bali à Paris. Ai-je aussi des rêves de puissance ? Ben voui. Mais comme c’est très politiquement incorrect, je ne vous en parlerai pas. La bienséance impose de faire le modeste. Je n’y échappe pas plus qu’un autre. Surtout qu’il n’y a pas plus modeste que moi.

Sun Wucong est ce type merveilleux qui a pris la place de l’empereur du ciel, afin de se gaver du fruit défendu, les pêches d’éternité gardées par des vierges sacrées. Dans sa version d’ici, le roi singe s’appelle Hanuman. Par une miraculeuse inversion de son désir de puissance, il ne fait que sauver la princesse Sita pour la rendre à son légitime époux Rama. Mais pour ça il est capable de déplacer des montagnes. J’ai vu un bas relief dans le palais royal de Katmandou, où il été représenté portant la princesse Sita, avec une main posée entre ses cuisses.

Le désir de piquer la femme de l’autre, et particulièrement celle du plus puissant, c’est rien d’autre que le désir de coucher à sa mère.

Finalement, ce doit être ça le message que la mer s’escrime à répéter, faisant de moi un licencié ès crime. La texture liquide des vagues s’écrase sur le tissage étiré des grains de sable, émettant la chanson de la structure humaine. Elles se couchent sur un sable qui ne demande que ça et en redemande en criant qu'est-ce que c’est bon !

L’oiseau tient la chandelle en tweetant le même message que je n’avais pas compris.

En, fait l’oiseau s’en fout et les vagues encore plus, la biologie de l’un et la minéralité de l’autre étant là depuis bien avant que les hommes aient eu un père et une mère. Il seront là bien après leur extinction.

La projection, ce travers bien humain me fait entendre les roucoulades d’une colombe, qui soulignait le concert de loin. Bien sûr dès qu’on prononce le mot « roucouler », on pense aux amoureux, et je ne parle que d’amour depuis le début. Je vais donc me retirer dans ma coquille et contenter d’écouter le souvenir de la mer.  

 

Le pingouin

 
Ce matin, il y avait un pingouin sur la plage. Je venais juste de me réveiller et j’avais ouvert à deux battants la porte en bambou et joncs tressés, histoire de voir la couleur du temps. Il était là, noir et blanc, regardant la mer, comme transi dans une nostalgie profonde.  Pourtant, il avait du m’entendre, car il tourna la tête dans ma direction. Son bec bougeait légèrement. Il me disait quelque chose, c’est sûr, mais c’était couvert par le bruit de vagues s’écrasant sur la plage et le chant insistant des coqs et des tourterelles. Je m’approchais donc, poussé par la curiosité et un petit vent d’est qui rendait la chaleur moins lourde. Je n’ai pas l’habitude de converser avec des pingouins, c’était l’occasion. En sortant de l’ombre des cocotiers, des bambous et des bougainvilliers qui abritaient ma petite cahute, je découvris la vastitude de l’océan bleu agrémentée de la silhouette noire et lointaine d’un navire. Je sus immédiatement que c’était cela qui avait occupé la mélancolique méditation de l’animal.

Quand j’arrivais à ses côtés, il avait à nouveau le bec tourné dans cette direction. Je m’assis tranquillement à côté de lui, ce qui mettait ma tête au niveau de la sienne. Cette position abrasait ma situation dominante et pouvait se révéler facilitatrice d’échanges.  Nous regardions ensemble dans la même direction. Il avait les yeux mi clos, brillant d’une intelligence toute amicale. Les commissures de son bec ondulèrent légèrement. À nouveau, je compris qu’il me parlait et sans qu’aucun son ne parvienne à mes oreilles, j’eus la sensation d’entendre : « c’est le Titanic ».

 

En effet en y regardant mieux, les 4 cheminées du célèbre navire défiaient l’horizon en s’inclinant légèrement vers l’arrière. « Il cherche un iceberg » me susurra le pingouin. Je lui répondis que j’étais la veille au cocktail de l‘ambassade et qu’il y en avait dans mon verre. Il m’informa de ce qu’il y était aussi, mais que ce n’était pas de cela qu’il s’agissait. Il ajouta que c’était là que son mari avait rencontré l’ambassadrice et qu’il était parti avec elle. En ce moment, ils devaient déguster tous les deux un cocktail à la proue du fabuleux esquif. Peut-être même lui faisait-il faire de dangereux exercices sur la rambarde.

J’avais ravalé mon étonnement en l’entendant parler de son mari. N’ayant pas l’habitude des relations ornithologiques, je n’avais pas su déceler la femelle sous ce plumage de cérémonie. Qu’importe, l’information valait de l’or, car dans la même soirée, ma femme était partie avec l’attaché à la culture, un grand spécialiste des oiseaux venus recenser toute la gent volatile de l’île. Ils étaient vraisemblablement dans le même bateau.

À mon tour, je lui racontais l’histoire et elle me sembla tout à fait attentive à mon récit. Pas comme ma femme, ni d’ailleurs comme ma mère qui avaient toutes deux l’habitude de m’interrompre au bout de la première phrase dès que je commençais à raconter quelque chose. Bien que ce soit fort politiquement incorrect, nous nous trouvâmes d’accord pour souhaiter un malheur aux tourtereaux, le genre d’accident qui leur permettrait de rejoindre les tourteaux.

Entre nous, l’essentiel était fait : nous avions brisé la glace.

 

 

Le crabe doré marche sur les mains.

 

Omar Ben Sallaad était riche. Il était fier de sa fortune. Il l’avait bâtie à la force du poignet, retenant dans ses pinces le moindre sou de la moindre boite vendue. Omar Ben Sallaad vendait du crabe en conserve. Il avait commencé comme pauvre pécheur sur les plages de son Maroc natal. Son habileté et peut-être un peu de chance, son sens de l’économie, et peut-être un certain manque de scrupule, l’avait transmuté en l’un des plus riche commerçant de Marrakech. Son entregent aussi, qui faisait dire dans les faubourgs : Omar s’incruste assez ! Sa glorieuse enseigne au crabe doré s’étalait sur des million de boites vendues dans le monde entier et sur le plus haut building de verre et d’acier de l’antique cité des omeyades. Cela n’avait pas été sans faire quelques jaloux.

 

Comme beaucoup de gens de sa condition, Omar avait été marié à l’âge de 18 ans à une jeune fille de 14 ans qu’il ne connaissait point la veille. Étant fraichement péchée, elle était fort jolie et Omar s’était accommodé de cette union qui lui épargnait le pêché d’une relation hors mariage.

30 ans plus tard, sa fortune étant assise et sa femme la plupart du temps couchée, la pesanteur de l’une ne parvenait plus à compenser le poids de l’autre. Certes, il n’avait pas attendu cette situation pour se diversifier. Il n’arrivait à se sentir bien que s’il parvenait à entretenir des relations avec huit maitresses à la fois. Si cela satisfaisait les sens par la fourniture de chair fraiche, cela laissait dans l’âme comme une résonnance de boite de conserve vide frappée par les pieds insistants d’un enfant esseulé jouant dans une cour déserte.

Aucun de ces femmes ne faisait vibrer son âme comme les cours de la bourse du crabe, le marché de Tokyo et de New York, les colonnes de chiffres que lui fournissait Youssef son comptable.

Jusqu’au jour où le bureau de placement lui fournit une secrétaire de direction dont les yeux de velours, la taille fine et la poitrine rebondie introduisirent une faille dans la carapace de l’ancien pêcheur. Cette fois, ce n’était plus seulement la queue du Omar qui était sollicitée. Il découvrait qu’il avait un cœur et dans le même temps, il concevait le sens du péché. Certes, le Coran l’autorisait à prendre une deuxième épouse, et même à répudier la première si l’envie lui en avait pris. Mais pour la première fois, il ressentait de la culpabilité à l’égard de sa compagne de toujours. Le Coran stipule aussi que si un homme prend une autre épouse, il doit les traiter toutes les deux sur un plan d’égalité.  S’il se savait parfaitement capable des les entretenir toutes les deux sur le plan économique avec la plus grande égalité, son souci éthique se heurtait à une évidence : il en pinçait bien plus pour Yasminah, la secrétaire fraichement échouée sur les plages horaires de plus en plus vastes qu’il lui ouvrait dans son agenda d’homme d’affaire pressé.

Chaque jour, il sentait cette sève nouvelle monter en lui et le sang bouillonner sous la carapace. Il fallait pas pousser Omar à bout.

Il résolu de s’en ouvrir à Hayat, la compagne de toujours, la mère de ses huit enfants. Désillusionnée depuis longtemps, cette dernière compris pourtant que, cette fois l’enjeu était pour son mari, presqu’aussi important qu’un cours de la bourse. Elle en conçu quelque amertume et il sentit l’odeur de l’amer.

Une idée machiavélique naquit pourtant dans l’esprit mélancolique de l’allongée conjointe.

– sais-tu ce qu’on dit de toi dans les salons de Marrakech, mon doux ami ?

– peu m’importe ce que l’on dit de moi, ma tendre ablette. Seule ton opinion compte à mes yeux, ô mère de mes enfants.

– on dit que tu es le crabe aux pinces d’or poursuivit Hayat.

– et alors, poulpe de mes pensées ?

– j’aimerais que tu me prouves et que tu prouves au monde que tu es un être humain pourvu de sentiments. Pas seulement un crustacé assoiffé de richesses.

– et comment le ferais-je, anchois de ma vie ?

– en marchant sur les mains. Oncques en vit jamais crabe marcher sur ses pinces, il a déjà six pattes pour ça. J’accepte ta nouvelle pêche dans mon logis si tu entre au prochain congrès des crustacés unis en marchant sur les mains.

 

Écrasé par la proposition, Omar s’affala sur son pouf en ouvrant lentement ses mains devant lui, comme pour une prière. Ce qu’il vit lui coupa le souffle. C’était des pinces en or. Jamais il ne pourrait se présenter ainsi au congrès des crustacés unis.

Il resta ainsi un bon moment, perdu dans le brouillard salé d’une torpeur marine. Quand il en sorti, Hayat était en train de déposer quelques petits poissons crus dans une gamelle en or.

 

L’immense îlot d’oxymore

 

 Sur L’immense ilot que l’on nomme oxymore

 

Les ilotes lettrés se nourrissent encore

 

Des jeux obligatoires ou pour vivre leur mort

 

Ils ne cessent d’ouvrir des boites de pandore.

 

Une apaisante et rassurante angoisse

 

S’empare en le lâchant du résident qui passe

 

Bien sanglé sur la selle au dénouement fixé

 

Sur la coquille interne d’un ex cargo noyé.

 

Doucement il s’active au rythmé déployé

 

Par le lent galop de l’escargot assoiffé

 

Du verre vide qui au bout d’un bâton le guide.

 

La raide ondulation du ver qui se terre, impavide,

 

Le cri silencieux de la poire que l’on cueille

 

L’espoir désespéré de la goutte au pendant de la feuille

 

Le travail reposant du vacancier licencié

 

Qui monnaye son chômage au dos d’un « c’est assez ! »

 

Tel est le lot perdu de cet ilot mystère

 

Dans l’océan des mots comme un puant clystère

 

Jaillissant du volcan des digues perméables

 

Des obscurs raisonnants aux murs si pénétrables.

 

Isolés derechef du monde qu’ils découvrent

 

Pour se sauver du sort qui leur dit d’en découdre

 

Ils prennent des bateaux qui s’amarrent au canard

 

Dans un conflit qui voit la règle se marier au hasard.

 

Et d’être entouré d’eau au centre d’une extrême

 

Ils se retrouvent au bord d’un intérieur externe.

 

Questionnaire

 

De quelle planète venez-vous ?

 Vénus, bien évidemment. Un coquillage était mon vaisseau et j’ai atterri dans une toile de Boticelli.

 

Quel est votre poids idéal ?

 Mon poids en or.

 

Quel point cardinal attire votre regard ? 

 Le point G. je ne sais pas s’il est cardinal mais il est en rapport avec l’évêché

 

Vous arrive t il de marcher à l’envers ?

Métaphoriquement tout le temps. Déjà quand j’étais ado , mon père me disait : toi tu peux rien faire comme tout le monde.

 

 

Parlez vous un langue étrangère ?

 Oui, la langue de l’inconscient, autrement appelée langue ouste, puisque lorsqu’une pensée inconvenante se présente, je lui dis aussitôt : ouste, sors de là. cette langue se parle en général avec un accent mayonnaise.

 

Aimeriez vous changer de métier

 Non

 

Que préféreriez vous dans l’air du temps ?

 Avoir le temps de l’air. Et comme je suis un pauvre erre, avoir le temps de le sonder jusqu’au fond, ce à quoi je résiste car le fond de l’erre effraie.

 

Quelle est votre étoile préférée ?

 L’étoile de David, par solidarité, et pour l’intéressant problème géométrique qu’elle pose ;

 

 

Vos insomnies vous nourrissent elles ?

 Ah oui. Quand je ne dors pas je me lève, et je travaille à mon grand œuvre qui s’intitulera « comment se débarrasser de ses insomnies ?

 

Un souhait particulier ?

Quand  est-ce qu’on mange ?

Éradiquer les moustiques les fourmis et toutes le bêtes venimeuses qui me pourrissent la vie.

 

Le naufrage de la pelouse.

 

 Bernard était colombophile ; tous les ans, il passait ses vacances au Sri Lanka. Il aimait les artichauts en mayonnaise et vivait en Hermite.

Mais là n’est pas la question.

La question, c’est son mode de pensée étrange qui avait tendance à le couper de ses contemporains. Il faisait des hypothèses sur ce que pensaient les autres de lui et en général ils n’en pensaient pas du bien. D’où sa tendance à se replier dans sa coquille.

Il pratiquait le doux métier de jardinier à la ville de Paris. Lorsqu’il ouvrait dans le buissons de fleurs de la capitale, il avait le sentiment que tous les passants le méprisaient, parce qu’il n’avait pas eu son bac et n’avait pu trouver de situation plus élevée. Surtout le matin, où son devoir l’obligeait à parcourir les pelouses une pince à la main pour amasser les papiers et les cannettes vides. Il avait le blues de la pelouse.

Pour compenser, il s’inventait un monde de gloire et de découvertes. Son cours séjour dans les écoles lui avait pourtant permis de prendre contact avec un personnage historique dont il avait fait son modèle, un fier marin de sa majesté Louis XVI, éternel concurrent de James Cook, nommé La Pelouse.

Lorsqu’au petit matin humide de rosée, il enfonçait ses pieds dans le cotonneux gazon du square Bela Bartok, il se voyait en scaphandrier des mers australes, ayant dressé un crabe à ramasser des coquillages. Son casque de métal, sa combinaison, ses semelles de plomb le protégeaient des quolibets de la populace qui se hâtait sans lui manifester la moindre attention.

Mais comme rien n’est simple, Bernard était double. Lorsqu’une jolie femme pressée de rejoindre son bureau passait à sa proximité sur le sentier, la mer se retirait, la combinaison se dissolvait, son casque s’évaporait et ses semelles de plomb devenaient  les ailes de Mercure. Il l’abordait d’un sourire, demandait pourquoi elle était si pressée, si elle aimait les fleurs, car son élan vital, sa poésie, son horizon, c’était le soin de ses fleurs chéries. Aimerait-elle qu’il lui fasse le don de quelques fleurs en pot ? Elle n’avait qu’à laisser son N° de téléphone, il l’appellerait, et il pourrait les lui livrer chez elle.

Mais comme tout est compliqué, sous ses apparences avenantes, Bernard était persuadé qu’elles le prenaient toutes pour un tocard, que jamais elles ne donneraient leur n° de téléphone, qu’elles étaient trop bien pour lui, etc. La sueur lui perlait au front tandis que le froid de l’angoisse lui parcourait la colonne. Le Messager aux pieds ailés se figeait dans une attitude qu’il pensait convenue, faisant de lui une statue.  

Parfois cependant, un N° de téléphone tombait dans son escarcelle à sa plus grande surprise. Lorsqu’il appelait, il n’y avait souvent aucune réponse, mais parfois, rarement, un rendez vous était convenu. Il lui parlait de Colombo, il parlait beaucoup trop pour dissimuler son angoisse, et quand la femme trouvait un espace pour placer un mot, c’était pour lui proposer un tarif.

Cela le confirmait dans la nullité dont il était persuadé être l’essence, et il renfilait aussitôt le scaphandre de La pelouse. Il préférait cela plutôt que d’être un éternel pigeon.

Pourtant, un jour, une gentille fille originaire de la Guadeloupe bu son café en l’écoutant tranquillement, très intéressée par les rivages du Sri Lanka. Il avait déployé des trésors de gentillesse, promis des montagnes de pots de fleurs, se demandant sans arrêt ce que les gens pensaient autour de lui de ce couple si mal assorti. Certainement qu’il était un tocard qui n’avait pas su se trouver une femme à la hauteur. Mais à quelle hauteur, puisqu’il n’en avait aucune ?

Invité un samedi soir à déguster un colombo chez l’antillaise, il pu trouver l’audace de savourer ses lèvres dés le moment de l’apéritif. Aux accras de morue, ses mains trouvèrent le chemin de son corsage. Au plat de résistance, il mangea. Juste après le dessert, il prétexta le sommeil et la fermeture du métro pour s’éclipser. Ainsi pouvait il faire preuve de la noblesse de La Pelouse, dissimulant son naufrage sous les dentelles  de la correction, tout en se maudissant d’être un bon à rien qui n’arriverait jamais à rien.

 

 

Dyslexie ?

 
On sonne. Je suis seul en bas et près de la porte. Je suis chez ma fille, ce n’est pas à moi de décider qui peut entrer, mais enfin ça ne mange pas de pain si je vais ouvrir.

Une femme assez jolie, habillé simplement d’un jean et d’un chandail, dissimule sa surprise en se présentant : « je suis la maman de Samuel, un copain de Jo, je viens livrer du miel. –ah, bien faites donc, puis je vous aider ? – non, non, ça n’est pas lourd.

Elle retourne dans sa camionnette et en revient porteuse d’une énorme caisse en carton. Elle la pose sur le canapé. C’est alors que ma fille Aurore déboule de l’étage. Elle se saluent, se congratulent. Bref, elles se connaissent.

Arrive aussitôt la question que toutes les mères se posent entre elles.

– ça va les enfants ?

– ah, ça, répond ma fille, ça va sauf que mon Gaëtan va faire de l’orthophonie à la rentrée.

– ah bon, et pourquoi ?

–oh ben, il fait trop de fautes d’orthographe. Il a un manque de concentration aussi. Quand il a corrigé un mot on croit qu’il a compris qu’il sait comment ça s’écrit et puis non, il va l’écrire encore une fois avec une faute, pas la même. Pourtant il est plein de bonne volonté, il veut faire ses devoirs, mais souvent quand on lui pose une question il reste dans le silence, et quand on lui demande si c’est parce qu’il ne sait pas, il répond : oh ben non, c’est que je pensais à autre chose.

La vendeuse de miel embraye aussitôt :

– le mien aussi il fait de l’orthophonie. Je vous conseille madame Chantou à Champagnole. Ça l’a bien aidé. Moi quand je l’aide à faire ses devoirs je vois bien comment il bute aussi sur des petits trucs qui nous paraissent évident à nous, mais pour lui, il ne voit pas du tout. Des fois je lui donne la bonne orthographe je lui dis de recopier et il fait encore une faute. Mais pour le votre il faut faire un bilan pour voir ce qu’il a. Si c’est de la dyslexie c’est inguérissable. Si Mme Chantou n’a pas de place, envoyez le faire un bilan à Besançon au moins vous saurez ce qu’il a. Parce qu’il Ya des petites choses comme ça, ça se guérit très bien ; mais il faut savoir si c’est pas de la dyslexie. Si c’est ça, tout ce que peut faire l’enfant c’est apprendre à vivre avec, parce qu’il ne s’en sortira jamais, c’est comme ça.

– faux !

Je viens d’intervenir d’une manière un peu discourtoise car ce genre de discours me court sur le haricot. Cette dame ressort un ramassis de banalités que je connais par cœur. Il lui a été dicté par Mme Chantou ou les personnels du CMPP de Besançon. Lorsque, du haut d’un savoir qui passe pour assuré, on dit que quelqu'un ne s’en sortira pas, je sens des grenouilles me sauter tout partout dans la cervelle. D’un côté, C’est faire un pronostic absolument négatif qui ferme les portes de l’avenir, d’autre part, c’est baser ce pronostic sur un pseudo savoir, lui aussi clôt, que je sais, moi, être faux.

Sans le savoir, cette dame vient d’ouvrir en moi la porte d’une foule de démons que je nourris depuis l’orée de ma carrière. Je les nourris de mon ressentiment, de ma haine, de tout ce qui me pousse dans mes recherches vers un avenir dont les portes ne seraient pas fermées par des diagnostics aussi péremptoires que ridicules.

La vendeuse de miel aurait pu au moins être interloquée, marquer un temps d’arrêt, éventuellement me demander pourquoi j’intervenais ainsi. Au contraire elle continue comme si elle n’avait rien entendu. Comme si je n’existais pas.

Elle est lancée, elle est montée sur ressort. Elle a trouvé un filon à exploiter qui la pose comme sachante par opposé à ma fille qui serait moins sachante, n’étant pas encore passé par l’expérience merveilleuse des bilans et de l’orthophonie. Elle continue et en rajoute répétant de nombreuses fois les mêmes choses. Ma fille tente à plusieurs reprises de placer un mot, mais l’autre la coupe au milieu de sa phrase pour asséner encore et encore ses certitudes sur les enfants et les fautes d’orthographe.

Quand enfin elle accepte de s’en aller, j’essaie de renouer le dialogue avec Aurore.

– j’espère que tu as compris qu’elle racontait des conneries, cette dame ? j’espère que tu as suffisamment entendu, dans ce qu’elle disait, qu’elle était bien trop derrière son gamin, et que c’est pour ça qu’il fait des fautes, pour dire non à ce qu’on veut lui rentrer de force dans le crâne.

 

Sa réponse me coupe le souffle.

 

– c’est pas un peu sectaire ça ?

 

Je n’ai pas su quoi répondre. J’avais justement le sentiment de m’être retrouvé en face du sectarisme qui m’a toujours combattu partout où j’ai travaillé. Celui qui m’a toujours empêché de parler, voire de travailler. Celui qui dit avant toute chose : les parents ne sont pas responsables, quitte à inventer des maladies inguérissables pour ne pas avoir à se poser de questions. Celui qui sectarisme les gens en les classant dans des cases à l’avenir déterminé.

 

– de toutes façon, ce n’est pas mon cas, poursuit-elle. Pour Gaëtan je vérifie juste ce qu’il a à faire quand il rentre de l’école, et s’il l’a bien fait après.

 

Voilà des œufs sur lesquels je serais bien inspiré de ne pas marcher. Je m’en tiens donc là.

Je sais, j’aurais dû être plus diplomate, avancer à pas feutrés comme lorsque je suis dans le cadre de mon travail. Mais je n’y suis pas. L’enjeu est tout autre, puisqu’il ne s’agit pas de mes clients, mais de ma famille. Pourquoi devrais-je prendre des gants là où le discours adverse avance au bulldozer en se présentant comme unique, universel et incontestable ? Je voulais balancer un contre discours, pas faire mon boulot de psy au sein même de ma famille. Eh ben c’est raté, il aurait mieux valu que j’y aille prudemment, comme dans mon travail. C'est-à-dire, continuer comme si tout cela n’était pas mes oignons. Or ma fille c’était mes oignons, mais depuis qu’elle est adulte, je n’ai pas à diriger sa vie de quelque manière que ce soit. Ce n’est pas mon travail.

Je suis coincé dans un paradoxe inextricable.

 

 Ketut

 

En rentrant de son travail à l’hôtel, Ketut fût surpris de trouver toutes les lumières de sa maison allumées. D’habitude, la petite brillance d’une seule fenêtre lui signalait la présence indéfectible de sa mère. Ses frères et sœurs avaient quitté la maison depuis longtemps, et son père très peu après sa naissance. Il se devait de rester pour aider sa mère, subvenir à ses besoins et veiller sur elle. 

Pris d’un pressentiment, il passa la main sur les figures de Shiva et Ganesh, qui en se tournant le dos, ornaient les deux faces d’un losange au cadre doré pendant à son rétroviseur.

Ketut était âgé de 34 ans. le visage rond et grêlé, à peine un peu corpulent, il soutenait la famille de son maigre salaire d’employé au Bali Terrasse Hôtel. Il avait passé toute sa vie sous le patronage de la montagne couverte de végétation luxuriante, abrupte et parfois verticale dans ses flancs, sinueuse et découpant trois pointes acérées sur sa crête. La maison familiale était accrochée là avec son toit de chaume et sa terrasse longeant la route, couverte des trois noirs hôtels familiaux carrés qui dressaient leurs toits recourbés vers le ciel de Shiva. Mais c’est devant la porte qu’il avait tenu à placer la statue de Ganesh, comme il était resté dans son souvenir, à la porte du temple. C’était une petite statue mais dorée. Sa taille était proportionnelle à ses moyens, mais il entretenait sa dorure avec amour, en repassant une couche tous les cinq ans, de cette peinture hors de prix qu’il trouvait au bazar du village. Sur son socle de pierre noire, il faisait fière figure, le seul du village à être aussi brillant.

En contraste, La maison, aurait mérité quelque entretien. Des fissures couraient sur la façade, concurrençant les lézards qui s’y prélassaient régulièrement. C’était une honte aux yeux des villageois, mais son salaire d’employé d’hôtel ne lui permettait pas d’y remédier.  Du moins pour l’instant, car il caressait timidement quelque rêve.

La religion était importante pour lui, même si le football tenait aussi une grande place. Il ne pratiquait pas lui même, mais il suivait avec passion les compétitions locales et étrangères. Il savait que la France avait failli gagner l’euro 2015.Comme sport il faisait un peu de boxe thaïlandaise, car un immigré de cette contrée avait accepté de lui donner quelques cours. Mais la religion, c’était autre chose. C’était au centre de sa vie comme pour la plupart des villageois de Sidemen. Mais pour lui, c’était peut-être un peu plus que pour les autres. Tous les trois mois, une cérémonie. Quand un enfant nait, puis pour ses trois mois, puis pour ses six mois, pour ses neuf mois… pour les crémations, les gens du village apportent du sucre, du riz et de l’argent pour la famille du défunt. Les femmes portent ça sur leur tête et il suivait sa mère docilement comme tous les autres. Il payait le prêtre à chaque fois sans rechigner, presque avec reconnaissance. Il nourrissait tendrement les trois autels d’encens, de fleurs, de riz et de coca-cola.

Il avait appris l’anglais et le japonais à l’école.

Le dimanche, il prenait aussi des cours de gamelan. Il espérait bientôt être accepté dans le gamelan local pour jouer dans les cérémonies. Il n’osait même pas penser qu’un jour il pourrait passer professionnel ou peut-être donner des cours à son tour. L’autre jour, il manquait quelqu'un dans le niveau supérieur ; le maître lui avait proposé de prendre la place. Il a accepté en tremblant. C’était une gageure et pourtant il l’avait tenue. Il s’était trompé seulement deux fois. Après la répétition personne ne le lui avait reproché. C’était à lui de se corriger tout seul ; il le savait, il devrait encore travailler dur.

C’est donc en rentrant du Bali Terrasse Hôtel dans la grosse Toyota de l’établissement qu’il se trouva inquiété par ce flot de lumière émanant si étrangement de chez lui. Une fois garé dans la petite cour de terre battue, non loin du cochon sous son auvent. Il se dirigeait vers la porte d’entrée. Son émotion grandissait au fur et à mesure qu’il se rendait compte de la nuance bleutée de la clarté.

Au moment où il mettait la main sur la poignée de lourde porte de bois ouvragée, celle-ci s’ouvrit brutalement sur un personnage de haute taille qui, dans son élan pour sortir, allait le renverser. Il eut à peine le temps de distinguer le visage ovale et ridé, bleuté par la lueur qui émanait de la maison, comme si cet éclat était dû à quelque surnaturelle brillance de l’être lui-même. Pourtant, une seule parole, fulgurante, se forma dans la tête du modeste employé et fils modèle : ce type vient de violer ma mère. Tout aussi fulgurant, son poing s’écrasa sur la face bleutée avec toute la puissance des 80 kilos qui le propulsaient. L’homme tombe en arrière tout d’une pièce et ne se releva pas.

Parvati sa mère, survint à cet instant. Elle recula d’un pas, effarée, portant ses deux mains devant sa bouche. « Ketut, mon petit qu’as tu fait ! qu’as-tu fait à ton père ! »

Sidéré, le jeune homme se laissa tomber sur un des fauteuils de bambou qui ornaient l’entrée. Il n’avait jamais vu son père et sa mère n’en parlait jamais, se contentant de faire brûler quelque encens et d’orner de fleurs et de riz la photo d’un autre jeune homme, dans un cadre doré placé au creux du plus beau des trois autels de pierre sombre.

Eh bien réagis lui cria sa Mère. Fais quelque chose voyons ! Ketut sorti son portable et appela une ambulance. Lorsque celle-ci arriva, il parti avec sa victime et promis à sa mère qu’il lui rendrait son père intact, quoiqu’il lui en couterait.

Assis dans l’ambulance, qui tournicotait sur la route sinueuse menant à Klungkung, Ketut tenait la main de son père. Il repensait à un épisode de sa jeunesse.

À l’âge de neuf ans, alors qu’il allait au temple, il vit Ganesh à l’entrée. Ce n’était pas une sculpture, c’était Ganesh lui–même, vivant entouré d’un léger halo de lumière bleue. Le dieu éléphant lui souriait et semblait lui tendre le plateau de gâteaux qu’il tient traditionnellement sur les sculptures. Reconnaissant de cette faveur insigne, Ketut s’était avancé, et au moment où il allait prendre une de ces petites boules délicieusement sucrées, la trompe de Ganesh s’était détachée et s’était écrasée à coté de lui avec un bruit flasque, tandis qu’un marre de sang commençait à s’étendre. Il avait eu si peur qu’il était tombé dans les pommes. 

On l’avait retrouvé inanimé au seuil du temple. On l’avait amené à l’hôpital de Klungkung. Les médecins n’avaient rien trouvé d’autre à dire à sa mère que : insolation.

Depuis, le jeune homme n’avait jamais cessé de s’interroger sur cette intervention de Ganesh dans sa vie. était-ce pour lui signifier un destin particulièrement élevé ? Pour Quelqu'un  de basse caste, comme lui, c’était proprement impensable.

 

Il n’avait jamais osé s’en ouvrir à quiconque. Il avait trop peur de ne pas être cru. Il n’avait même rien dit à Parvati, sa mère chérie, qui l’accueillait si tendrement dans ses bras chaque fois qu’il avait un chagrin. Elle faisait les gâteaux comme personne, et même s’il en était friand, il n’oubliait jamais d’aller en porter un sur l’autel familial qui dressait sur la terrasse ses volutes tarabiscotées, juste à  droite de celui où sa mère nourrissait un autre cadre doré. 


textes de Richard. A
Bali décembre 2016-janvier 2017



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Le pêcheur

Debout sur la plage le pêcheur se perd dans la mer. Tape le ressac au creux de son oreille. Horizon lointain, il tourne le dos à l’océan, le domine le volcan. Les nuages s’accrochent à la crête noire découpée dans le ciel. Le pêcheur suit le chemin qui mène au cratère comme un camion jaune trace sa route solitaire. Tape le rugissement du moteur au creux de son oreille, tapent les heures au creux de son cœur. L’ascension est pénible pour l’homme de la mer qui glisse sur la terre gorgée de l’eau de l’averse. Rien ne le raccroche à rien. Volètent devant lui des fleurs pourpres. Une clochette tinte au loin, c’est un prêtre qui berce les oiseaux tête à l’envers. Le pêcheur  tombe dans la boue du chemin. C’est l’eau qui coule vers les rizières qui le lave et irrigue ses veines dans la lumière dorée du soir. Demain il reprendra la mer et du bout de l’horizon sur son bateau à balancier il embrassera du regard le volcan, le cœur de sa terre.

 

Sommeil léger

Au milieu d’un champ un coquelicot balançait sur sa tige quand le vent se leva soudainement et le ciel s’obscurcit tout autant. L’orage éclata, les pétales rouges et fragiles se déchirèrent sous les impacts répétés des assauts des gouttes d’eau. La fleur cria à gorge fermée au milieu des brins d’herbe qui dormaient à poing fermé. D’aveugles, ils devinrent sourds au tonnerre tonitruant. Quand l’éclair ressuscitant déchira le ciel le coquelicot se redressa et muet comme un rossignol referma sa corole sans un seul battement de paupière.

 

 

Ecailles 

C’est un pin parasol qui s’élance au-dessus de la mer. Entre l’arbre et l’eau un temple s’accroche à la roche. Des offrandes, de l’encens, un tissu dans le vent. Elle se tient là la vieille dans son sarong couleur de terre et d’océan. Son sourire édenté rayonne de la puissance du soleil, ses yeux pétillent de l’éclat de la lune pleine. Les écailles luisantes des poissons collent à sa peau, ne se séparent pas d’elle, elle oiseau sans ailes, sirène terrestre au pied du volcan. Elle rentre au village maintenant, droite, son morceau de tissu comme une assiette sur sa tête. Ses pieds nus, élargis par des générations de marche sont depuis longtemps insensibles aux arrêtes coupantes des pierres bleues des sentiers de montagne. Le bleu des pierres, celui du ciel et de la mer… Elle est née ici, sa mère n’a pu lui dire l’année alors elle dit qu’elle a cent ans, sans temps, s’entend, sang temps. Elle a oublié le visage de sa mère, oublié les yeux de son père. Elle vit seule dans sa cabane. Les villageois la regardent ranger ses casseroles, balayer sa cour, mettre sous cloche ses coqs et dans le poulailler ses poules. Les enfants  restent cois, les adultes silencieux. Elle a fermé sa porte, l’eau coule dans la cabane, ils l’entendent ; des éclaboussures, des rires, un chant, une voix qu’ils ne connaissent pas.  L’odeur de poisson qui l’accompagne devient volutes parfumées. Les senteurs de cempaka s’échappent de la cabane de bambou, s’insinuent, serpentent dans les narines des villageois attroupés. Dans sa  cabane elle  chemine sur  la  crête,  elle voit deux versants qu’elle connait bien. A l’ouest les vagues vertes des arbres entremêlés, des toits de paille. A l’est l’océan d’écume bleutée. Ses yeux sont fatigués. Maintenant la vieille dans sa cabane glisse sur l’eau. Elle a toujours su que ses cendres suivraient le cours de la rivière jusqu’à la mer. Ses cheveux dans le vent d’ouest s’enroulent autour d’elle, le temps presse. Ses mains s’activent, s’amusent d’un fil de soie. C’est la marche du temps sur la pente de pierre. Elle ne pleure pas. Les villageois dehors se balancent au rythme d’une musique qu’eux seul entendent.  La vieille est déjà trop loin pour discerner les notes lumineuses et celles bien plus graves qu’elle a malgré tout tant aimées… Alors dans sa cabane elle vole maintenant très loin au-dessus du village, plus loin que le volcan, plus loin que l’île. Tout est bleu. Le bleu des pierres, du ciel et de la mer. Elle sourit. Elle se perd. Les villageois ne se balancent plus, ils ont compris. C’est une tonalité rauque comme un râle craché hors de leur bouche commune emplie de désarroi qui fait écho dans l’entre deux mondes. Elle ramène la vieille sur terre, les deux pieds dans l’eau des rizières. Elle se penche, pique un semis, un autre, un autre encore. Elle comprend le langage de la terre, il est implacable mais généreux. Une autre fois le visage de sa mère, les yeux de son père… dans cent ans peut-être.

 

 

 Galets ronds

Il était beau ce mur de galets qui bordait la rue étroite. Des galets ronds, doux comme des savons. Un gris prononcé s’amusait de la lumière blanche. Ensemble ils formaient des vagues verticales sur ce mur loin de la mer. Je le longeais sans croiser une seule âme et continuais à nager en pleine ville. Il me semble que je flottais. Sirène terrestre arrachée au pavé je comptais les fenêtres allumées tête en l’air. Aucun risque de trébucher, je flottais comme cette soudaine odeur de poisson grillé qui glissait dans l’air. Je suivais  le fumet délicat aux arabesques de coriandre sauvage. L’endroit que je découvrais était niché au cœur d’un quartier labyrinthique que se partageaient l’acidité de l’agrume, la douceur du poivre frais, et plus surprenant les relents aigres d’une huile de vidange. J’ai toujours aimé la mécanique, les rouages, pistons et autres bielles, le cambouis qui s’invite sous les ongles. Je m’égarais dans l’antre désertée des réparations mécaniques pour aboutir devant une assiette où en bout de course reposait un poisson sans tête recouvert pour seul protection d’une rondelle dentelée de citron vert. Une demi boule de riz blanc à son côté l’accompagnait en ces derniers instants, mais le poisson ne respirait plus. Je m’installais et mangeais. Aucune arrête à avaler de travers, aucune indication sur la provenance de l’animal aquatique mais peu m’importait. Je repris le cours de ma nage vers l’aval. Le filet d’eau dévalait la pente en chantant, je chantais avec lui. Au creux de la rigole un bateau en papier s’invita. Je me hissais à son bord. Depuis le pont en teck je vis les étoiles du ciel dans la mer. Je vis la lune en son croissant devenir pleine, disparaître et renaître. Je me vis plonger, disparaître et renaître de l’autre côté. Il faisait jour.

 

               

Instructions pour marcher sur l’eau

Faites comme lui

Ayez foi en vous !

 

 

SimOne D.E

Bali 25 décembre 2016 – Janvier 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


l'atelier du dimanche


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